Accélérer la transition énergétique dans le monde post-Covid

Publié par Encyclopédie de l'Energie, le 29 mai 2020   410

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Source de l'image : Novethics.fr



Comme toutes les crises majeures, la pandémie de Coronavirus pourrait être une opportunité pour accélérer les transformations nécessaires à l'économie et à la société. Est-ce possible dans le domaine de la transition énergétique? Sans doute pas en promettant  le paradis sur terre ou en annonçant l’apocalypse, mais avec de l’innovation, des investissements massifs et des stratégies tant énergétiques qu’économiques,  à la fois réalistes et ambitieuses.Réalistes car il ne s'agit pas de verser dans les incantations des nombreuses tribunes, à la « Une » des journaux, qui réclament de changer le monde après la pandémie. Ambitieuses car il y a un  cap à tenir pour arriver à la neutralité carbone en 2050.


  • Attention aux objectifs incantatoires

D'aucuns font le parallèle entre la mobilisation planétaire face à la pandémie et ce qu'il faudrait faire face à la crise climatique. Ils voient dans «l’épidémie une sorte d’allégorie du changement climatique en condensé». Introduisant de la confusion en mélangeant les effets de court terme du confinement et les mesures de long terme, d'autres se sont réjouis de la baisse impressionnante de la consommation d’énergie et des émissions de CO2 dans le monde du fait de la pandémie . Allant plus loin, ils expliquent que la pandémie et le dérèglement climatique ont les mêmes causes, à savoir la mondialisation et un mode de développement basé sur le consumérisme. Ils recommandent d'en tirer des enseignements pour obliger à des changements de comportements : réduction drastique de la mobilité domicile-travail par le télé-travail, limitation du tourisme de masse et du transport aérien low cost, changement de mode alimentaire, entre autres.


Ces rapprochements entre la pandémie et la transition bas carbone sont très contestables parce que les deux défis ont peu en commun, sauf leur caractère planétaire. Les échelles de temps sont totalement différentes. Dans le premier cas, la menace est tangible et immédiate, elle nécessite une mobilisation rapide des moyens sanitaires et des énergies. Les conséquences énergétiques viennent d'une source exogène et sont de court et moyen terme. Dans le deuxième cas, il s’agit de changements structurels dans un domaine où le cycle de vie des technologies et des infrastructures s'étale sur des décennies et où le changement de comportements de consommation est lié aux marges de liberté ouvertes par les infrastructures disponibles, comme pour les choix de mobilité et de logement. Finalement ces appels incantatoires sont inutiles et encore moins opérationnels pour poursuivre les transitions énergétiques et les réussir.


  • Des objectifs réalistes, mais ambitieux

En revanche, il est possible d’opter en faveur de choix pertinents pour la relance économique qui contribueront autant à l'objectif de renforcer  le tissu industriel français ou européen qu’à celui d’une transition assise sur des relocalisations dans le domaine des technologies bas carbone,  encore sous une forte dépendance vis-à-vis de la Chine. Ne serait-il pas problématique que l’ambition de se réindustrialiser dans les domaines stratégiques comme celui de l’énergie passe par une importation massive de  batteries pour les véhicules électriques, de panneaux solaires ou de turbines éoliennes ? Contrairement au pétrole, il s’agit de produits manufacturés que nous pouvons fabriquer en France et en Europe. Une telle dépendance technologique est devenue  inacceptable, d'autant qu'elle  risque de s'élargir dans le futur aux réacteurs nucléaires, technologie bas carbone s'il en est, si l’on se fie aux déclarations officielles récentes peu enclines au maintien de cette option dans le mix électrique.  

Comme la filière nucléaire, de nouvelles filières, notamment celles du biomèthane avec digestion anaérobie ou pyrogazéification ou celles d’hydrogène vert et de captage du carbone, offrent des possibilités intéressantes. "L'hydrogène vert par l'électrolyse à base d'électricité bas carbone  est aujourd'hui coûteux, mais la production de masse par des électrolyseurs améliorés et de grande taille peut permettre de baisser les coûts et de créer beaucoup d'emplois si l'Europe veut se mettre en première ligne dans le futur" selon Fatih Birol, directeur de l'Agence internationale de l'énergie. Pour passer le cap en direction du verdissement du secteur gazier, il est temps de mettre en place des soutiens efficaces aux gaz verts, parallèlement à une augmentation des des commandes publiques dans ce domaine.

De façon plus générale il s'agit de relancer les investissements en conjuguant lutte contre le changement climatique et  création d'activités donc d'emplois.  Dans la rénovation thermique des bâtiments qui émettent en France 18% du CO2,  on n'a toujours pas su  lancer un mouvement massif en dépit des multiples incitations mises en place pour atteindre l’objectif ambitieux de 500 000 logements par an. Sont concernés aussi bien les particuliers que les bâtiments publics, les grands centres hospitaliers et les campus universitaires. L'objectif de la ville durable est également en jeu avec le financement d'infrastructures bas carbone comme les réseaux de chaud et de froid alimentés par des sources d’énergie renouvelables.


  • Et l'Europe?

Au niveau européen, la relance doit pouvoir se baser sur le Green Deal, la programme de 500 milliards d'€ défini par la nouvelle Commission européenne en 2019 avant le COVID, avec l’objectif de promouvoir les technologies non émettrices de carbone. Certains industriels et dirigeants politiques qui pensent qu'ils seraient risqués de combiner une relance économique en évitant le chômage de masse et de poursuivre les objectifs climatiques, ont appelé à sa suspension. Ils  repoussent aussi les objectifs de réduction des émissions d'ici 2030 ré-haussés de 40% à 50%, et demandent l’allégement des normes d'émissions imposées aux constructeurs automobiles. Ce à quoi les partisans d'une relance verte rétorquent que c'est l'occasion de créer de l'emploi et de l'activité économique en relocalisant, tout en œuvrant à la baisse des émissions. Là où on aura du mal à agir par le règlementaire, on pourra agir par l'investissement.

Le Green Deal s'appuiera sur trois moyens :

  • un accès à des financements privilégiés de la Banque Européenne d'Investissement sur la base d’une liste de technologies susceptibles d’en bénéficier, définie fin 2019, sans  inclusion, pour l'heure, du nucléaire,
  • des subventions européennes directes,
  •  l'autorisation faite aux États de recourir à des dispositifs de subvention ordinairement bannis par les règles européennes qui interdisent les aides d’État.

En parallèle, l'Europe pourra continuer de poursuivre des objectifs de politique industrielle en faveur des technologies vertes, lesquelles ont été définis avec difficulté ces dernières années car contraires à la règle du  non-interventionnisme. Tel est le cas, en premier chef,  de la mise en place d'une filière batteries made in Europe dans la cadre d'une Alliance industrielle, bénéficiant des facilités accordées à la mise en place de "gigafactories" en Suède, en Allemagne et en France à coup d'investissements considérables : l'usine française prévue en Charente, par un consortium mené par PSA et Saft, coûtera 5 milliards d'€ !  D'autres domaines d'énergie propre pourraient être concernés comme les réseaux intelligents, les véhicules propres et connectés, notamment. Pourquoi ne pas envisager aussi de construire une industrie européenne des électrolyseurs et de l’hydrogène, mais aussi reconstruire une filière du photovoltaïque basée sur des gigafactories, à l’image de celles qui ont été à la source de la victoire chinoise dans ce dernier domaine ?

Un article de Dominique Finon, directeur de recherche émérite au CNRS

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