Une vie sans nature

Publié par Thaïs Seyve Falaise, le 31 décembre 2021   530

2021. Article de SF écrit par Thaïs Seyve Falaise, Étudiante M2BEE

Depuis maintenant soixante-dix les survivant.es de la guerre climatique sont contraints de vivre au sein d’une unique mégalopole. Tout contact avec l’extérieur leur est interdit, à l’exception de quelques scientifiques qui oeuvrent encore pour la préservation de la nature. Les humains sont-ils condamnés à vivre coupés du monde extérieur ? La compréhension du fonctionnement et de l’utilité des écosystèmes peut-elle être la clef ?

Kea se leva ce matin les yeux un peu embrumés. Iel posa les pieds par terre en essayant de se rappeler du rêve qu’iel venait de faire, en vain. C’était déjà 5h30 du matin, iel se dépêcha pour ne pas manquer le bus qui passait dans moins d’une demi-heure. À peine arrivé.e à l’école la sonnerie retentit et iel se rendit dans sa classe pour suivre le cours de géographie. Rien de bien palpitant. Kea songea que les cours de géographie étaient surement bien plus intéressants du temps de ses arrières-grands parents quand il fallait apprendre les noms des différentes villes réparties tout autour de la Terre. Il y a maintenance soixante-dix ans, le réchauffement climatique et l’érosion de la biodiversité avaient conduit les grosses firmes alimentaires à se disputer chaque petite parcelle de terre encore fertile. La moindre forêt, la moindre zone humide, la moindre prairie et le moindre cours d’eau faisaient alors l’objet de nombreux conflits mortels. La destruction de ces milieux au profit des cultures et des élevages avait engendré de terribles conséquences sur la vie des humains tout autour de la planète. Les catastrophes naturelles se multipliaient, les rendements des cultures s’amenuisaient d’année en année et les troubles neuropsychologiques liés au manque d’oxygène ne cessaient de se développer. Les conditions de vie se dégradaient de partout, même les personnes les plus riches et influentes ne trouvaient plus de quoi se chauffer ou se nourrir. Les chef.fes d’Etats de plusieurs pays ayant compris que le bon fonctionnement de la nature était indispensable à la survie de l’humanité, avaient alors trouvé une solution radicale mais temporaire. Tous les humains encore en vie avaient été regroupés de force dans une seule ville, puis des murs infranchissables avaient été construits en quelques mois seulement. Le but de cette opération était de laisser le temps à la nature de reprendre ses droits pour que l’humanité puisse survivre. Les années passant la vie s’organisa à l’intérieur de ces murs et les conditions de vie s’améliorèrent en même temps qu’à l’extérieur les plantes repoussaient, les cours d’eau reprenaient leur lit naturel et la faune qui avait survécu recolonisait petit à petit la Terre. Le souvenir de ce qu’il y avait jadis au-delà des murs s’effaça et les dirigeant.es de la mégalopole jugèrent que pour le bien de l’humanité il était nécessaire de conserver cette organisation. Aujourd’hui la Nature était exploitée durablement par des scientifiques aguerris afin d’éviter toute pénurie et les humains, tous assignés à résidence au sein de la mégalopole, ne pouvaient pas dégrader une seule parcelle de Nature.

Les cours de géographie se résumaient donc à connaître le fonctionnement de chacun des districts de la mégalopole. La professeure interrogea alors Kea : « Kea peux-tu nous expliquer le fonctionnement du district 6 ? ». C’était facile, c’était dans ce district que se regroupaient tout.es les haut.es dirigeant.es et toutes les personnes de pouvoir. Les seul.es qui pouvaient espérer apprendre la géographie tel qu’on l’apprenait auparavant. Iels étaient en charge de la gestion de la Nature en dehors de la mégalopole, et étaient donc amené.es à faire des excursions dans la Nature de temps à autre. Lorsque l’on rentrait dans une des écoles du district 6 on était assuré de voir un jour la Nature. Mais rien sur le fonctionnement de la Nature ne devait être divulgué en dehors du district 6. Kéa savait pertinemment qu’iel n’avait pas les contacts ni les moyens nécessaires pour espérer un jour intégrer une de ces écoles. Iel répondit brièvement à la professeure et cela sembla lui convenir. La sonnerie retentit enfin et Kea prit le chemin du retour en se hâtant pour rentrer chez iel.

En arrivant iel trouva un coffre en plein milieu de la cour. Ses parents étaient en train de finir de vider la maison pour pouvoir déménager au plus vite. Ce changement bouleversait Kea. Pourquoi vouloir déménager quand on a vécu pendant des années et des années dans une maison qui nous a fourni un foyer si doux et chaleureux ? Kea s’approcha du coffre et l’ouvrit délicatement ; un amoncellement de vieux bibelots et de papiers s’y trouvait. En fouillant l’intérieur, iel s’aperçu qu’il y avait une pellicule d’appareil photo qui lui semblait assez vieille. Iel l’a pris puis partit s’enfermer dans sa chambre. En la plaçant devant l’ampoule iel s’aperçut que les photos étaient plutôt étranges et qu’iel n’en avait jamais vu de la sorte. Les photos que l’on voyait aujourd’hui représentaient toujours soit des humains soit les bâtiments de la mégalopole. Quant aux photos de l’avant-guerre, personne n’en avait jamais vues. Elles avaient toutes été brulées. Iel se demanda si c’était de vieux dessins, puis tout à coup iel comprit qu’il s’agissait plutôt de photos de la Nature. Kea sortit de sa chambre en courant pour montrer sa découverte à ses parents, puis se ravisa au dernier moment. Finalement ce serait son secret à iel seul.e. Le soir venu, Kea posa quelques questions sur la provenance du coffre. Ses parents lui expliquèrent que ce coffre appartenait à son arrière grand-mère et qu’il avait été oublié dans le grenier depuis bien longtemps. Sur ces paroles iel finit son repas puis alla se coucher.

Avant de dormir iel pris les photos et les contempla encore une fois. Kea se rappela alors d’une histoire que sa grand-mère lui racontait il y a de cela des années. C’était l’histoire d’une femme qui vivait avant la guerre climatique. Cette femme avait un véritable don. Elle comprenait parfaitement la Nature et connaissait l’utilité de chacun des éléments qui la constituait. Mais Kea qui n’avait jamais mis un pied en dehors des murs de la mégalopole n’avait jamais vraiment compris ce que cela signifiait. Iel se rappela qu’à chaque fois que sa grand-mère avait fini de lui raconter cette histoire celle-ci ajoutait ces quelques mots : « toi aussi tu sais, un jour tu pourrais avoir un tel don Kea, mais pour que celui-ci se révèle tu ne dois parler de cette histoire à personne ! ». Et c’est sur ces pensées que Kea s’endormit.

Au petit matin c’était décidé, Kea allait s’enfuir pour découvrir la Nature. Iel attendit le soir que la ville entière s’endorme puis iel se glissa dehors à pas feutrés après avoir rempli ses poches de quelques tranches de pain pour le voyage. Kea longea les murs dans la pénombre jusqu’à atteindre une des sept portes du mur permettant aux chanceux du district 6 de sortir travailler dans la Nature. La porte était gardée par trois gardes dont un qui semblait déjà somnoler. Iel attendit tapi contre un bâtiment pendant plusieurs heures le moment propice. Un des deux autres gardes s’éloigna de quelques dizaines de pas pour aller se soulager et le troisième ne semblait plus très alerte. Iel en profita pour se glisser dehors en retenant son souffle. Kea couru alors dans la nuit, le plus loin possible puis tomba littéralement de fatigue.

Quand iel se réveilla tout semblait irréel. Devant iel se tenaient d’immenses poteaux ternes coiffés d’une sorte de plumeau d’une couleur que Kea n’avait encore jamais observée. Le sol lui semblait vraiment mou et chaud comparé au sol toujours dur et glacé de la mégalopole. Un mélange d’odeurs extrêmement étrange et indescriptible arriva à ces narines. C’était si différent de tout ce qu’iel avait pu sentir dans sa vie. Soudain, Kea eut la sensation que quelque chose tirait sur sa poche. Iel eut d’abord un mouvement de recul, puis iel se rendit compte que ce petit être ressemblait à peu de chose prés au gros rat que l’on retrouve dans la mégalopole. À part les rats, les chats et les pigeons iel ne connaissait rien, c’étaient les seuls animaux présents entre les murs de la ville. Le petit animal avait été attiré par les tranches de pains qu’iel avait pris la veille. Kea jeta alors une miette en sa direction. Leur regard se croisèrent et Kea eu l’impression de lire dans l’esprit de cet animal. L’histoire que lui racontait sa grand-mère pris tout son sens et Kea compris alors qu’iel avait le même don que l’héroïne de l’histoire.

L’animal était en réalité un muscardin. Celui-ci lui expliqua qu’iel se trouvait dans une forêt et que les grands poteaux étaient en fait des arbres. Il lui indiqua que ceux-ci étaient très importants. Ils sont capables de transformer le CO2 que les humains produisent en oxygène et ils peuvent également être brulés et fournir de la chaleur dans les grandes maisons des humains. Le petit muscardin proposa alors à Kea de lui faire visiter sa forêt. Les deux compères commencèrent à avancer dans la forêt puis le muscardin s’arrêta net. Il y avait là un champignon. Les champignons sont très importants dit-il, ils aident les arbres à trouver les nutriments dont ils ont besoin et qui leur permettent de grandir. Iels continuèrent et le muscardin s’arrêta de nouveau et descendit de l’épaule de Kea. Il ramassa alors une touffe de poil sur le sol et lui apporta. Ce sont des poils de loup dit-il. Les loups sont très importants, ils se nourrissent des ongulés qui eux-mêmes se nourrissent des plantes. Les loups évitent ainsi que toute la forêt ne soit grignotée. Puis il remonta sur l’épaule de son ami et iels continuèrent. Kea sentit tout à coup une sensation étrange sous ses pieds. Le petit rongeur lui expliqua alors qu’iels arrivaient sur une zone humide. Les zones humides sont très importantes, elles permettent d’éviter les inondations lorsqu’il pleut dit-il. « As-tu déjà eu ta maison remplie d’eau ? » demanda le muscardin à Kea. Iel répondit que non. C’est parce qu’il y a des zones humides qui permettent d’absorber l’eau quand il pleut, tout autour de la mégalopole lui expliqua t-il. Iels continuèrent leur périple jusqu’à arriver dans une zone dépourvue d’arbre. Un léger brouhaha régnait alors autour des deux amis. « Tu entends ça ? » demanda le muscardin. Ce sont les insectes, ils sont très importants. Ils permettent aux fleurs de se reproduire en les pollinisant. Sans les insectes toutes ces plantes n’existeraient pas et les humains ne pourraient pas fabriquer tous ces médicaments qu’iels utilisent.

À peine le muscardin eu le temps de finir de lui expliquer cela que Kea sentit quelque chose lui effleurer l’épaule. En un battement d’aile, son ami avait disparu. Iel tourna la tête et aperçu une silhouette massive s’enfuir en fendant l’air. Kea se dit alors que cette nouvelle chose de la Nature qui lui avait enlevé son nouvel ami devait tout de même être elle aussi très importante. Iel essaya de rebrousser chemin mais sans le muscardin, il lui était impossible de retrouver son chemin jusqu’à la mégalopole. Iel s’allongea alors paisiblement sur le sol sachant qu’iel serait à son tour très important.e car iel permettra de nourrir la Nature.