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Les loups et les agneaux, un problème zoologique, écologique, social, politique

Publié par Myriam Femenias, le 17 décembre 2019   890

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Lundi 2 décembre 2019, Coralie Mounet proposait d’entrevoir la controverse à travers l’évolution des divers enjeux, véritables ou artificiels, qu’elle met en lumière. Elle est chargée de recherche CNRS au sein de l’UMR PACTE à Grenoble, et ce n’est pas la première fois qu’elle se frotte au sujet du loup. De manière plus générale, ses recherches traitent des relations entre les humains et la faune sauvage, avec un focus particulier sur les conflits et les controverses environnementales. La présence du loup dans les pâturages alpins, depuis près d’une trentaine d’années, en fait un véritable cas d’école parmi les controverses environnementales.

1 – Première approche de la controverse

La première chose que l’on remarque, lors de recherches sur le cas du loup, est la binarité des représentations de la controverse à travers le spectre des médias. D’un côté, les anti-loups sont dépeints dans l’ensemble comme des paysans qui veulent régler leur problème avec le loup à coup de fusil. De l’autre côté, les pro-loups sont présentés comme des urbains « écolos » complètement détachés des réalités du monde rural. Cette opposition binaire caricaturale ne fait pourtant qu’effleurer la complexité des entremêlements thématiques. La chercheuse parle de zoologie, d’écologie du loup mais également de son implication sociale, juridique et politique. Elle soulève également des conflictualités différentes en fonction des territoires touchés. Elle se demande :

Comment est-t-on passé d’une généralisation à une territorialisation du problème du loup ?

2 - Le contexte biologique et historique

En France, l’espèce Canis lupus disparaît du territoire dans les années 1930, pour réapparaître en 1992, quand l’avancée de la forêt et l’augmentation du nombre d’ongulés l’encouragent à franchir les Alpes italiennes. Entre-temps, l’espèce est introduite dans la liste des espèces strictement protégées par la convention de Berne, que la France ratifie en 1979. Aujourd’hui, le nombres de loups dépasse le seuil symbolique des 500 individus dénombrés par l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage.

Intouchable selon la législation européenne, le loup prospère, et le nombre d’attaques sur les troupeaux augmente depuis son retour dans le parc du Mercantour. Un suivi biologique de l’espèce se met en place, de même que l’indemnisation des éleveurs. Des mesures de protection des troupeaux sont prises, sans porter atteinte au prédateur : subvention de chiens de protection et de moyens de dissuasion, augmentation du nombre de bergers, présence humaine permanente autour du troupeaux, rassemblements des troupeaux la nuit. Des « tirs de défenses » sont autorisés, dans des contextes extrêmement précis au fil de l’augmentation des attaques. Les règles s’assouplissent de plus en plus, face à leur montée en puissance.

3 – les aspects zoologiques et juridiques : le bon et le mauvais loup

Derrière les arguments de la controverse sur le retour du loup, on peut distinguer les enjeux de la représentation de la Nature, entre autres. Pour les « anti-loups », ce retour est orchestré par des mouvances écologistes, qui ont réintroduit « de force » l’animal en France. Se pose alors la question du caractère « naturel » de sa présence. Et c’est une question capitale : si l’animal a été artificiellement réintroduit sur le territoire français, il n’est pas protégé par la convention de Berne, et il peut alors être éradiqué. Il y également la question de l’hybridation, de la définition « génétique » du loup : s’agit-il de populations de loups « sauvages » ou bien de mélanges entre chiens errants et loup ? L’une des conditions serait reconnu comme plus « naturelle » qu’une autre, un pourcentage d’hybridation plus ou moins élevé d’ADN de chien chez les loups prélevés permettraient également de justifier légalement l’éradication de certains individus.

On retrouve le même genre de questionnement au sujet des victimes domestiques, et de leur réaction face aux attaques du prédateur. Les brebis, en particulier, se dispersent dans tous les sens pour échapper à leurs poursuivants.  Dans la panique, elles vont même jusqu’à se jeter dans du hauts de précipices, augmentant ainsi indirectement le nombre de victime des attaques des loups.

Isabelle MAUZ établi en 2005 la définition de la nature comme « sauvage, farouche, distante, et rare ». Mais avec une présence de plus en plus proches de l'activité humaine et de plus en plus nombreux, certaines mentalités ne conçoivent parfois plus les loups comme naturels.  D’un statut biologique et juridique immuable, on évolue vers des dérogations, et vers un changement dans notre conception de la nature. La question des comportements, et de l’influence qu’on peut y exercer prend de la place, pour les loups, pour les brebis, pour les hommes. On cherche des moyens pour « éduquer » le loup, tant bien que mal, par des tirs ou à l’aide de chiens de défense. On se rend compte que la gestion du loup ne peut pas être uniforme, et doit correspondre aux comportements spécifiques d’une meute de loup à un territoire donné.

4 – les aspects sociales et professionnels

Le loup intervient et influe un contexte de remise en question du pastoralisme. Alors que la dimension environnementaliste de l’élevage pastoral commence à prendre de l’importance (le pâturage est vu comme un écosystème à préserver), la controverse du loup cristallise les tensions et les inquiétudes des éleveurs sur leur activité professionnelle. Les implications de la présence du loup ne sont pas qu’uniquement économiques et sociales, elles révèlent également des risques psychologiques et un symbolisme identitaire très fort.

D’autres acteurs s’incorporent au débat, quand les mains courantes entre randonneurs et éleveurs explosent durant la période estivale. Ces conflits sont provoqués par la présence des chiens de protection, elle-même due à celle des loups. A proximité des pâturages, le chien menace le randonneur et peut l’agresser s’il s’approche de trop près. Mais la présence du randonneur empêche le chien de se reposer entre deux attaques de loups. Là où anciennement, ces acteurs vivaient dans un environnement social proche (le même village ou la même commune) des compromis été trouvés pour préserver la paix sociale. Mais actuellement, les plaintes viennent de randonneurs citadins de passage dans les montagnes. Les randonneurs ne sont plus connectés à la vie des éleveurs ou des bergers. Dans cette configuration, le tissu social est rompu et il n'existe quasiment plus d'alternative aux conflits.

5 – D'avantages de questions et de nouvelles perspectives 

Derrière la controverse du loup se trouve des questionnements sur notre rapport à la nature et à sa préservation. Vaut-il mieux une nature isolée ou bien ordinaire ? Quelle biodiversité doit-on préservée, celle « sauvage » ou bien celle du pastoralisme ? Ces questions ne concernent pas que les éleveurs et les biologistes, mais bien l’ensemble de la société. D'une question de statut juridique, on en vient à la question des territoires.

Ce glissement est rendu possible par le caractère incontrôlable des populations de loups. Ils développent une adaptabilité comportementale ingénieuse aux dispositifs humains de protections des troupeaux et ne connaissent aucunes de nos frontières géographiques. Au vu de l’évolution de la présence du loup sur le territoire français, la controverse du loup pourrait remettre en question, à l’avenir, plus que la situation du pastoralisme.

Présence du loup gris en 2019 en France
Par le réseau Loup-Lynx de l'ONCFS