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Le Master CCST

Le FabLab, un lieu d’émancipation sociale : discours ou réalité ?

Publié par Eléonore Pérès, le 5 décembre 2018   780

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Pour qui s’intéresse un peu à la culture scientifique et technique et à sa place en société, le terme FabLab ne doit pas être inconnu. Il résonne beaucoup dans la sphère de la médiation des sciences et dans les médias depuis quelques années. A travers les idées de “faire soi-même” et “d’apprendre en faisant”, les FabLabs sont souvent synonymes d’inclusion sociale et de capacitation (ou « empowerment »). Mais qu’en est-il de la réalité ?

Un FabLab, qu’est-ce que c’est ? 

FabLab – Fabrication Laboratory – est une marque déposée d’un type de “makerspaces”, lieux où l’on fabrique, où l’on innove, à partir d’objets technologiques. L’idée originelle est celle d’un tiers-lieu source de fabrication et d’innovation numériques, où l'on peut s'approprier un savoir-faire. Concrètement, cela se traduit par la mise à disposition et le partage d’outils techniques et/ou technologiques comme des imprimantes 3D, des fraiseuses, des découpeuses lasers, des fers à souder, etc.

Imprimante 3D

Les premiers FabLabs voient le jour aux États-Unis et en Norvège en 2004, grâce à l’impulsion d’un homme, Neil Gerschenfeld, et du soutien du MIT (Massachusetts Institute of Technology). En France, le premier se créé en 2009 à Toulouse et on en compte en 2018 plus d’une cinquantaine.

Aujourd'hui, les FabLabs constituent un réseau partageant un certain nombre de critères régis selon une charte du MIT. Pour la respecter, chaque lieu doit être ouvert – au moins en partie – gratuitement, s’ouvrir à des publics divers, permettre le partage des outils à disposition et l’utilisation libre des données via l’open source. Cela dit, il n’existe pas d’autorité qui contrôle le respect de ces règles et il en découle une certaine prise de liberté. Ainsi, certaines entreprises privées ouvrent des FabLabs internes, de fait non-ouverts à un public extérieur et ne respectant pas le partage de données en libre accès.


Le FabLab, lieu d’acquisition de l’autonomie 

En pratique, les usagers d’un FabLab “bidouillent” pour comprendre le fonctionnement d’objets du quotidien pour les réparer par exemple, ou bien utilisent les outils à disposition pour créer ce dont ils ont besoin. Ce peut être les usagers qui apprennent les uns des autres en fonction des savoirs de chacun, mais il y a également un personnel dédié avec un rôle de “facilitateur”. De par leur participation active, qui dépend de leur compréhension des concepts et de la maîtrise d’outils qui leur sont inhabituels ou d’ordinaire inaccessibles, les publics apprennent et acquièrent de nouvelles compétences. Ces mises en capacité sont intéressantes pour les publics qui les fréquentent, d’autant plus que le “droit à l’erreur” est encouragé grâce à la répétition de cycles essai/erreur qui modifient la vision académique de l’apprentissage.

  Contrairement aux USA pour lesquels l’accès aux FabLabs – bien que gratuit – nécessite certaines compétences préalablement acquises, par exemple en prenant des cours à la FabAcademy, la spécificité française (et belge) est l’accessibilité, de par la place importance accordée à la collaboration entre pairs.

Rapport DGE
Lieux ouverts = FabLabs ; Projets = projets ponctuels ayant lieu dans des FabLabs

Ainsi, l’objectif affiché des FabLabs est l’émancipation des usagers et notamment des publics défavorisés. À titre d’exemple, Habberkrats est un FabLab belge pour jeunes venant de milieux « difficiles » ; Fabulis, en Lorraine, a un public de jeunes en situation de handicap dans un but de pédagogie et d’empowerment.


L’inclusion sociale par le FabLab reste difficile à mettre en œuvre

Dans les ambitions affichées, les FabLabs semblent être un outil pertinent et adapté pour l’émancipation et l’inclusion sociale. Mais dans les faits, cela se corse un peu.  

Par exemple, l’un des axes de la Stratégie nationale de la culture scientifique, technique et industrielle (SNCSTI) est l’inclusion des femmes dans la culture scientifique ou les métiers du numérique. Si l’on étudie la proportion de femmes usagers des FabLabs, on s’aperçoit qu’elle est très basse en France : environ 15%, selon une étude du site fablabs.io en 2014. Au Brésil, la parité est parfaite : 50% des publics des FabLabs sont des femmes. Mais comment expliquer ces chiffres ? La faible proportion de femmes est-elle la cause ou la conséquence du faible nombre de femmes dans les sciences dites « dures » ? La place des femmes est-elle meilleure au Brésil qu’en France ?  

La plupart des auteurs de sociologie qui s’intéressent à la question se rassemblent sur un point : les usagers des FabLabs sont principalement constitués de personnes résidant ou travaillant dans un périmètre proche. La plupart des lieux vont ainsi s’adapter et évoluer avec leurs publics. Des Fablabs qui reçoivent majoritairement des personnes sans emploi ou retraités ne proposeront pas les mêmes services et l’acquisition des mêmes compétences que ceux qui sont intégrés à l’intérieur d’entreprises. Il faut ainsi penser le FabLab en termes d’ancrage géographique.

Rapport DGE

Ce qui est souvent soulevé, c’est que les publics défavorisés et éloignés du monde du numérique, cible des objectifs d’émancipation, viennent rarement d’eux-mêmes dans ce type de lieux – par manque de confiance en soi, par méconnaissance, etc. Pour aboutir, il faudrait donc une démarche plus importante visant à aller vers ces publics.  

L’absence d’enquêtes ou de sondages harmonisés cherchant directement à quantifier l’émancipation et l’empowerment des individus et usagers – ce qui se réfléchit sur un temps long – n’aide pas à avoir une idée précise de la réalisation de ces objectifs.


FabLabs et politique économique française

En 2013, la Direction générale des entreprises – une branche du Ministère de l’Économie et des Finances – a lancé un appel à projets « Aide au développement des ateliers de fabrication numérique » dans le but de créer des « leviers d’innovation et de développement économique ». En pratique, de nombreux « makerspaces » pré-existants ont été reconvertis en FabLabs.  

De nombreuses candidatures ont été reçues, montrant l’engouement pour ce genre de lieux. Seulement, parmi les fondateurs des premiers FabLabs français, certains s’inquiètent des effets négatifs de ce type d’appels à projet. Contrairement aux valeurs et fondements des premiers FabLabs, ce ne serait en effet plus l’émancipation des individus et l’empowerment de publics souvent à la marge qui seraient visés, mais les profits. Cela se ferait au détriment de l’intégration des communautés, même si les discours restent inchangés.

 

En conclusion, les FabLabs sont un angle d’approche pertinent si l’on s’intéresse à l’émancipation des individus dans la culture scientifique et technique. En analysant de près la littérature, les actions politiques et les actions réellement menées, on observe un écart entre les objectifs, l’orientation donnée par les financements, et la réalité des pratiques. Inclure des publics souvent à la marge des sciences et des techniques pour leur permettre de devenir autonome et de s’émanciper – dans un idéal de démocratie et l’égalité – demande un réel effort de la part des acteurs. Il ne suffit pas d’exister sur un territoire ou dans une communauté, mais encore faut-il faut aller au-devant des personnes que l’on veut toucher. La question de l’harmonisation des politiques menées par les différentes institutions étatiques est également primordiale.  Si l’inclusion sociale et l’empowerment en culture scientifique sont des objectifs clairement définis par la SNCSTI et par une majorité des acteurs de ces champs, il convient de se donner les moyens de mesurer l’efficacité des actions menées ; ainsi que de questionner l’impact des politiques néo-libérales actuelles.



Bibliographie :

État des lieux et typologie des ateliers de fabrication numérique – Direction Générale des Entreprises

Les lieux d’expérimentation numérique et la fabrique urbaine : genèse, dynamiques, inscirption dans l’espace urbain et diffusion des productions – Flavie Ferchaud

http://www.strabic.fr/FabLab-M...

https://getoffthebox.wordpress...

Les fablabs transforment-ils les pratiques de médiation ? – Evelyne F. Lhoste

Fab Lab en bibliothèque : Un nouveau pas vers la refondation du rapport à l’usager ? – Marjolaine Simon  

http://www.ocalia.fr/blog/les-...

Fab lab. L’avant-garde de la nouvelle révolution industrielle : de Gilles Boenisch – Fabien Eychenne,

L’institutionnalisation de Tiers-Lieux du « soft hacking » – Evelyne F. Lhoste et Marc Barbier

http://www.makery.info/2015/04...

https://www.fondation-vinci.co...

http://www.makery.info/2014/11/03/ou-sont-les-femmes-dans-les-fablabs-bresiliens/

Stratégie nationale de la culture scientifique, technique et industrielle