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Des scientifiques dans la montagne

Dans son numéro de printemps, la revue L’Alpe rend un bel hommage à ces hommes de science qui, de Léonard de Vinci à de Saussure ou Humbolt, ont transformé les Alpes en un immense laboratoire naturaliste. À lire ou à commander sans tarder.

Lieu de rencontre du ciel et de la terre, les montagnes ont longtemps été objets de fascination et de fantasme : le commun des mortels, en Europe surtout, les a redoutées des siècles durant, admirées parfois, maudites à l’occasion… Fables et légendes ayant auréolé la plupart des « hauts lieux » de mystère, de magie et autres diableries, on ne s’y aventurait guère que si l’on y était contraint. Certes Pétrarque, par le récit de son ascension du Ventoux (1336), a fait évoluer les choses, mais il faut attendre la Renaissance pour que les montagnes soient considérées d’un œil autre que méfiant. Et deviennent objets d’étude.

Dans un passionnant article intitulé « Les Alpes de Léonard » (p. 8 à 16), Carlo Vecce nous apprend ainsi que Vinci est « l’un des premiers savants modernes à fréquenter régulièrement la montagne ». À ce titre, le génial touche-à-tout ne se contente pas de représenter ce qu’il voit : il considère la montagne « comme un laboratoire de la nature où se manifeste la forme extrême de sa puissance ». Ses dessins, croquis et tableaux sont enrichis par ses observations sur la lumière, l’optique, la perspective ou les phénomènes atmosphériques. Dans son « Traité de la peinture », Léonard note que « vers la cime des hautes montagnes où l’air est plus pur et plus subtil, l’azur paraîtra plus pur et plus noir que vers le pied des montagnes où l’air est grossier ». Le savant pressent bien avant tout le monde que les nuances de bleu que prend le ciel sont fonction de la vapeur d’eau et des poussières présentes dans l’atmosphère… Mais ses considérations ne s’arrêtent pas là. Il s’intéresse au vent, aux mouvements de l’eau, à l’érosion, à la formation de la terre, aux fossiles… Ce qui lui permet au passage de contester vigoureusement la thèse du Déluge : « On ne peut qu’admirer la sottise ou la simplicité de ceux qui veulent que ces coquilles [les fossiles] aient été transportées par le Déluge […] Si cela était, elles seraient jetées au hasard, confondues avec d’autres objets, tous à une même hauteur. Or les coquillages sont déposés par étages successifs […] Les montagnes où sont les coquillages étaient jadis des rivages battus par les flots… » Les créationnistes n’ont plus qu’à se rhabiller…

S’engouffrant dans la brèche ouverte par de Léonard, de nombreux scientifiques vont s’intéresser aux montagnes, et notamment à ces fameuses « médailles de la nature », ces fossiles d’animaux marins trouvés à 2 000 mètres d’altitude. Conservateur au Museum de Genève, Lionel Cavin (« Ces si étranges poissons de pierre » p. 18 à 23) raconte comment la découverte de ces fossiles a permis de mieux comprendre l’organisation des montagnes. Il s’amuse à recenser les différents postulats émis depuis plus de trois siècles, de la théorie des « semences pétrifiantes » capables de « pénétrer dans les pores de la Terre » de l’anglais Edward Lhwyd (1660-1709) jusqu’à l’hypothèse – très répandue jusqu’au début du XIXe siècle – d’un « apport par un agent extérieur » que ce soit l’eau… ou quelque voyageur chargé de poissons incommodé par l’odeur de pourriture selon Voltaire ! Le philosophe plaisantait-il ? Ses contemporains du siècle des Lumières auront des interprétations moins loufoques.

Infatigables voyageurs, véritables aventuriers des sciences, des hommes de science comme Deluc, Saussure, Dolomieu ou Humbolt, pour ne citer qu’eux, délaisseront leur fauteuil pour interroger le terrain et trouver des explications dignes de ce nom. Par son sens de l’observation et son obsession de la mesure, le prussien Alexandre von Humbolt (1769-1859) se rapproche ainsi des auteurs de l'Encyclopédie. « Ce qui lui importe par-dessus tout, explique le géographe Bernard Debarrieux dans un portrait croisé de Buache et Humbolt (p. 24), c’est moins d’actualiser les connaissances que de promouvoir une tout autre façon de les produire. » Quant à Dolomieu – L’homme-montagne (p. 34) – s’il développe son goût de l’observation dès son enfance iséroise, c’est pour mieux embrasser cette « belle science minéralogique », qui lui fera arpenter les Vosges, l’Auvergne, les Pyrénées et les Alpes, qu’elles soient dauphinoises, savoyardes, suisses ou italiennes. Les roches l’intriguent, piquent sa curiosité. À l’été 1789, raconte Liugi Zanzi, professeur de méthodologie d’histoire des sciences à Pavie, Dolomieu entreprend un voyage « philosophico-minéralogiste » dans les Alpes orientales. Là, il explore les Monti pallidi, et « s’enfonce dans des vallées entourées de paysages rocheux parmi les plus spectaculaires du massif ». Il y découvrira une roche étrange, aujourd’hui sous le nom de… dolomie.

Des scientifiques dans la montagne - L'Alpe n° 60 - Printemps 2013 - Glénat (15€). Retrouvez ci-dessous des extraits de l'ouvrage en PDF.

>> Illustrations : Aquarelle du géologue genevois Augustin Lombard (Muséum de Genève), extraits de L'Alpe n°60

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