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Les livres résistent aux liseuses : et si la raison était dans nos cerveaux?

Publié par Laurent Vercueil, le 22 février 2016   1.3k

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Voici une nouvelle qui a du réjouir Umberto Eco, s’il a eu le temps d’en prendre connaissance, lui qui était un bibliophile averti et grand défenseur de l’imprimé. Il y a quelques années de ça, on nous promettait un remplacement rapide : les livres électroniques, téléchargeables sur les liseuses, allaient débarquer sur la planète, et prendre la place de nos vieux volumes sur nos étagères. Exit les dos reliés, le papier jaunissant avec le temps, voici venu le temps de l’immatériel, l’imputrescible information à l’état brut, qui s’affiche au moment choisi sur la tablette. Banzaï !

De fait, non seulement ce n’est pas l’invasion prévue, mais la demande semble même se contracter, si l’on en croit un article publié par The Gardian en ce début d’année, en se basant sur les chiffres de vente de 2015. Qui plus est, la demande pour les livres physiques aurait même augmenté particulièrement au cours de la dernière période de fêtes.

Le livre fait donc mieux qui résister. Le grand remplacement n’aura pas lieu.

Les explications possibles tiennent à des facteurs culturels, psychologiques, mais aussi, pourquoi pas, neurologiques. Je vais évoquer trois aspects « cérébraux » du livre, que le numérique ne parvient pas à remplacer :

1) Le livre est un objet physique. Sa matérialité lui confère des propriétés spécifiques, dont le service marketing des éditeurs connaît l’importance : couverture, reliure, qualité de la page, choix de la police de caractère, épaisseur, etc... Ces qualités physiques représentent des stimulations pour le cerveau : elles ont un pouvoir évocateur (le terme le plus approprié est anglais : « affordability » qui peut être traduit par accessibilité, si l’on entend le mot « accès » dans un sens très large), entre autres, évocateur d’une action spécifique : prendre un livre, le feuilleter, le lire éventuellement. Ce pouvoir d’évocation peut aussi toucher au contenu, supposé ou connu, et donc susciter un souvenir de lecture, un lieu, un moment, ou un projet de lecture, qui sera teint d’une tonalité émotionnelle particulière. La liseuse est anonyme car elle est asservie au contenu numérique dont elle est chargée. L’action qu’elle peut appeler est le click.

2) La lecture d’un livre physique est spatialisée. Elle se déplace dans le livre, et certains peuvent connaître un plaisir subtil à corner les coins de feuille, promener un marque-page, plier le dos en ouvrant largement le bouquin. Le repérage dans l’espace est un besoin du cerveau. Les éditions numériques identifient ce besoin en signalant sur la tablette le ratio de lecture (il vous reste 64% à lire). Mais cette information chiffrée ne se substitue pas entièrement à la localisation proprement géographique, sur la carte de la lecture, en quelque sorte, qu’offre le livre physique.

3) Un livre trouve sa place dans une bibliothèque. Les bibliothèques numériques ne se visitent pas comme les murs des appartements. La bibliothèque, la vraie, est un meuble ouvert sur l’autre. Les tranches bien rangées attirent l’œil du curieux, provoque les commentaires intrigués, ou amusées. Parfois, un ami repart avec un bouquin, que la crainte de ne pas revoir ne gâche pas complètement le plaisir de faire connaître et de partager. Le cerveau est un organe social. C’est même le seul organe social, si l’on exclue la reproduction sexuée du champ des interactions publiques.

Une liseuse a bien des avantages : en voyage, elle économise une place précieuse. Dans les transports en commun, elle reste discrète. Elle condense des lectures dans un espace minuscule (mais qui se promènerait avec 1000 livres sous les bras ?)… Mais le livre n’a semble-t-il pas dit son dernier mot… à nos cerveaux.