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A quoi bon le cerveau pour courir longtemps ?

Publié par Laurent Vercueil, le 28 novembre 2023   1k

Courir longtemps, voire très longtemps, peut-il nuire à la santé mentale ? Ou, inversement, la santé mentale est-elle requise pour courir longtemps ? Que devient notre cerveau lorsque les bornes ultimes de notre endurance sont allègrement franchies ? Qui garde la maison lorsque nous fuyons sur les routes ou les sentiers ? À ce qu’on dit, il faut parfois savoir débrancher le cerveau. Mais une fois débranché, que fait-il ? Est-ce qu’il se promène, en chemise et bonnet de nuit, une bougie à la main, à tâtons dans l’obscurité, appelant à l’aveuglette, un peu perdu un peu hagard ?

On veut nous faire croire que le cerveau est un obstacle à la performance. Pourtant il semble bien qu’il déjante, qu’il sorte de ses gonds et finit par s’absenter lorsque la fatigue prend toute la place. Il est là ou non ? La championne du monde de trail au Connemara, en Irlande, Maud Gobert raconte comment, épuisée lors d’une édition de l’UTMB, elle s’est mise à entendre sa propre voix à côté d’elle ! C’est DINGUE. Mon copain Olivier, à l’arrivée d’un ultra qui l’avait privé de sommeil pendant plus de 24 heures, entendait quelqu’un respirer sous le lit de camp où il était étendu. Il se lève, regarde prudemment sous le lit : personne. Il se recouche, ça recommence. Il vérifie à nouveau : toujours personne. Il réalise finalement que c’est sa propre respiration qu’il entend distinctement, mais vingt centimètres en dessous de lui ! Et l’autre coureur qui attaque la nuit profonde et distingue, une vingtaine de mètres devant lui, un autre traileur avançant d’un bon rythme. Il accélère pour le rattraper, à deux, ce sera plus facile et ce sera l’occasion de discuter un peu. On se sent seul, la nuit, dans la montagne. Mais l’autre accélère aussi, l’intervalle se maintient. Alors il renonce à le rejoindre, ralentit, mais voilà que l’autre cède aussi sur son allure. Le petit jeu continue quelque temps, puis notre coureur décide de faire une pause pipi. Stupeur : le coureur qui le devance s’est aussi arrêté, pour la même raison. Vite, remballer le matériel et en profiter pour enfin le rattraper ! Mais l’autre déguerpit à l’instant même, avec la même précipitation. C’est alors que notre traileur réalise qu’il s’agit d’une hallucination : le coureur qui est devant lui et qui reproduit exactement son comportement, n’est autre que lui-même ! Il se voit, en troisième personne, projeté devant lui d’une vingtaine de mètres ! VOUS LE CROYEZ ? 

  1. MIKE LE POULET SANS TÊTE

Il y a quelques années de ça, j’avais été invité par la Société Dauphinoise de Médecine du Sport (SDMS) à donner une conférence sur le cerveau. Mon intention initiale était de traiter le sujet “À quoi bon un cerveau pour courir et faire du sport ?”. Comme quoi le cerveau pouvait constituer un handicap pour la performance. C’est drôle, non ? L’idée était de partir de l’histoire de Mike the Headless Chicken (April 20, 1945 – March 17, 1947), aka Mike le poulet sans tête.

Mike était un poulet tout ce qu'il y a de plus poulet, vivant une vie qu'on imagine de poulet dans une ferme de poulets du Colorado (USA). Le jour où le fermier, du nom de Lloyd Olsen, décida qu'il était temps venu d'occire l'animal pour le repas du dimanche soir, sa main dû trembler un peu, car son couteau décapita Mike imparfaitement, tout en coagulant de façon étonnante les axes vasculaires du cou, de sorte que Mike ne succomba pas immédiatement à une hémorragie massive. 

Le poulet, privé de tête mais toujours vivant, continua pendant 18 mois (le fermier suppléant à ses besoins alimentaires et hydriques à l'aide d'une pipette glissée dans l’œsophage par le cou) à faire montre de compétences remarquables, comme celle de se tenir sur un perchoir, émettre des sons avec ce qui lui reste de gorge et, pour ce qui nous intéresse, continuant à se déplacer au grès de sa fantaisie (si tant est qu'un poulet a une certaine fantaisie). Le fermier vit aussitôt l'intérêt qu'il pourrait avoir à l'exhiber dans les foires environnantes, et la dernière vie de Mike consista dans des parades à travers les États-Unis, à un certain succès médiatique, dont on peut imaginer qu'il n'eut guère la possibilité de se réjouir (mais eut-il conservé sa tête que ce bénéfice n'eut pas été non plus garanti, toutefois).

La raison pour laquelle Mike conservait certaines aptitudes, notamment la marche et la course, était que celles-ci sont sous le contrôle par des “générateurs centraux de patterns”, qui sont des circuits neuronaux situés très profondément dans le tronc cérébral et la moelle épinière, loin sous le cerveau et le cortex, nobles territoires de la conscience et de l’articulation des concepts philosophiques (enfin, pour certains et pas chez tous les poulets). Le donneur d’ordre est supérieur (la prise de décision, la décision de l’arrêt), mais l’activité motrice est de nature automatique, c’est à dire qu’elle est mieux réalisée si nous ne nous intéressons pas au détail de sa réalisation (“à ce moment, il faut que je plie le genou de 20° avant de projeter l’autre jambe en avant..”). Ces centres générateurs sont d’autant plus compétents que le cerveau les laisse opérer de façon autonome : la déglutition est plus fluide si on ne pense pas à ce qu’on doit faire pour déglutir ! Et ainsi de suite.

2- (MAIS CE N’EST PAS SI SIMPLE)

Dire à un public de coureurs qu'ils n'ont pas besoin de leur cerveau pour courir ne devrait pas, a priori, les choquer. Mais en fait, en grimpant sur l'extrade et m'approchant du micro devant le pare-terre d'athlètes affûtés comme des lames, les visages fermés, le regard tendu et le muscle saillant, je me suis demandé si c'était une si bonne idée que ça

Après tout, le cerveau est toujours bon à quelque chose. Ce n’est pas pour rien qu’une calorie sur cinq qui est ingérée lui est directement destinée, alors qu’il ne pèse que 2% du poids du corps. L’organe le plus glouton de l’organisme, qui consomme 10 fois plus d’énergie que les autres, n’est jamais au repos. Lorsque les sportifs parlent de “débrancher le cerveau”, ce n’est pas parce qu’ils pensent à Mike, mais parce qu’ils craignent que leur “cerveau” ne leur dise de s’arrêter. Que la partie du cerveau qui pense “arrête de faire l’idiot” ne se réveille subitement. Or ce n’est pas comme ça que ça se passe.

À partir de maintenant, je vais insister sur trois choses qui ne sont pas sans liens. La première, c’est que le cerveau ne trouve jamais le repos et qu’un cerveau qui ne fait rien, qui s’absente, c’est encore un cerveau au travail. Et que ce genre de travail est très utile, à la santé mentale et à la santé tout court. Le deuxième point concerne la longue durée et ses effets sur la cognition. Ne rien faire d’autre que courir expose à deux effets emboîtés l’un dans l’autre : d’abord l’ennui, puis la patience. Évidemment, l’un et l’autre sont des propriétés du fonctionnement cérébral. Enfin, la troisième chose va s’intéresser aux expériences que j’ai évoquées au début de cet article : pourquoi, poussé dans ses limites ultimes, le cerveau ne reconnaît plus ses productions (des mouvements, des paroles), comme relevant de sa propre activité. Ce qu’on appelle : l’agentivité, se sentir (ou pas) agent de ce qu’on fait (parler, bouger, courir).

3- MON (PETIT) NOMBRIL & MOI & MOI

Dans le quotidien, nous (et notre cerveau) sommes happés par de nombreuses tâches : nous lisons un article du dernier numéro de FORREST, nous tenons une conversation avec des collègues, nous nous attaquons à un problème pratique, nous construisons une cabane dans les arbres, nous programmons une saison sportive ou des entrainements, etc.. Pendant ces tâches, notre cerveau active des réseaux de neurones distribués, qui sont identifiables à l’aide de l’imagerie fonctionnelle (sous la forme de tâches de couleurs qui composent une carte d'activation correspondante). La lecture, par exemple, active un circuit qui comprend les aires visuelles, une aire qui identifie la forme des mots (le gyrus fusiforme à gauche), puis les aires du langage. À chaque tâche, son réseau spécifique. Ces tâches sont, le plus souvent, compétitives entre elles. Néanmoins, et comme on l’a déjà signalé à propos de Mike le poulet sans tête, certaines routines sont automatisées, de sorte qu’elles n'impactent pas la réalisation de tâches simultanées : on peut tricoter et assurer une conversation soutenue (enfin, pas moi). C’est le cas de la marche et de la course. Sauf qu’il est peu fréquent d’avoir des tâches à réaliser pendant qu’on court, exception faite d’écouter un podcast ou de discuter avec une autre coureuse ou un autre coureur. Le plus souvent, reconnaissons-le, lorsqu’on court longtemps, il n’y a pas grand chose à faire d’autre que courir. En somme, pas de grain à moudre pour le cerveau. Mais n’avoir rien à faire, pour le cerveau, ne signifie pas ne rien faire. Un cerveau laissé à lui-même, débarrassé de toute obligation sociale, professionnelle, matérielle et pratique, est un esprit qui vagabonde. Le “wandering mind” est une découverte des neurosciences assez récente. À la fin du XXème siècle, le neurologue Marcus Raichle, l’un des pères de l’imagerie cérébrale fonctionnelle (cette façon de faire des images avec le cerveau en train de fonctionner - de faire des tâches), a eu l’idée de regarder le résultats de ses investigations lorsque les volontaires, au lieu de réaliser les tests qui leur étaient demandés dans l’IRM, ne faisait rien. Rien, c'est-à-dire répondre à la consigne suivante “ok, tout va bien, maintenant c’est du repos, restez sans rien faire pendant quelque temps”. Or, pendant ces périodes, l’ensemble des cerveaux examinés basculent sur un mode identique, que Marcus Raichle à appelé le “réseau du mode par défaut”, comme ce qui arrive sur vos écrans d’ordinateur lorsque vous ne l’utilisez plus depuis quelques instants. Ainsi, en abandonnant notre corps en train de courir à son sort, notre cerveau peut se consacrer entièrement à la tâche insondable (et qui n’en est pas une, vous suivez) de se contempler le nombril.

4- FAIRE FRUCTIFIER LA DENRÉE MENTALE

Et donc, deuxième étape, l’expérience de Timothy Wilson, de l’université de Virginie (USA) : plaçons des sujets volontaires devant l’alternative suivante : rester sur une chaise dans une pièce vide sans rien faire pendant 15 minutes, ou recevoir tout de suite un choc électrique désagréable pour lequel ils auraient été prêts à débourser 5 dollars pour ne pas le recevoir. Qu’auriez vous préféré ? Les volontaires ont opté pour le choc électrique. Tout, plutôt que de rester seul avec mes idées dans la tête ! (Don’t leave me alone with my thoughts). La raison principale pour laquelle l’être humain fuit l’ennui comme la peste, est qu’il risque de se retrouver devant ce qui habite son esprit : ses petites combinaisons mafieuses, ses historiettes à la noix, ce qui m’est arrivé et ce qui m’arrivera, le tien le mien tout ça, ou pire, le vide. Le nombril, quoi. Le réseau du mode par défaut. Or, courir longtemps expose nécessairement à la répétitivité, la monotonie et l’ennui. Au final, on se retrouve devant soi-même, son petit contenu mental avec sa mesquinerie habituelle, ses envolées lyriques et son ressassement nauséabond. Pas forcément le plus agréable. Mais potentiellement fécond : on y puise des découvertes, des pépites qui nous concernent, on combine les idées, on fait avancer les schmilblicks, bref : on est créatif. Le prix à payer pour faire progresser notre denrée mentale, c’est de sortir de la facilité des stimulations qui nous sollicitent, pour nous tourner un temps vers l’intérieur. Au choix : vous rester plusieurs heures sur une chaise dans une pièce vide à vous tripoter les méninges, ou vous sortez courir, sans écouteurs, seul avec votre petite voix dans votre tête.

5. PERDRE LES PÉDALES

Évidemment si ça dure trop longtemps, si la fatigue, l’épuisement, le manque de sommeil viennent mettre leur petit grain de sel, les choses se compliquent. Le réseau du mode par défaut ne tourne plus rond, la pensée s’enlise, les hallucinations surgissent. Pourquoi ? Parce que l’instance cérébrale la plus vulnérable, celle qui est la plus sujette à dérailler lorsque les conditions deviennent difficiles, est celle qui assure la cohérence et la critique de l’ensemble du contenu de l’expérience subjective : ce qu’on a dans la tête. Ce contrôle continu, exercé par le lobe préfrontal, nous assure de la logique de ce qu’on est en train de vivre, de son alignement avec nos attentes, ce que nous savons du monde qui nous entoure. Lorsque les perceptions sont ambiguës, par exemple sous la lumière pâle d’une frontale à la batterie défaillante, c’est notre contrôleur central qui nous laisse entendre que cette tâche blanche est un gros caillou et non un dangereux prédateur. Mais lorsque cette critique perceptive s’altère, qu’elle s’efface, elle donne libre cours à l’influence délétère des émotions, des raccourcis perceptifs heuristiques et l’environnement devient vivant, inquiétant et menaçant. L’intégration de nos productions motrices dans un système prédictif relève du même contrôle supérieur : nous savons que nous sommes aux commandes des mouvements, des bruits que nous produisons. Mais si cette intégration est défaillante, le signal qui doit nous assurer que ce mouvement, ce bruit vient bien de nous fait défaut : je ne suis plus la personne à l’origine de cette respiration, cette voix, ou ce geste. Notre cerveau n’est plus au courant de ce dont il est à l’origine.

6. TRAIL AU PAYS DES BISOUNOURS

L’écrivain américain Kurt Vonnegut (1922-2007) a écrit beaucoup d’excellents livres et donné de nombreuses conférences non moins excellentes. Dans l’une d’entre elles, il a relevé que “Pour qui veut se sentir haut de trois mètres et capable de courir cent cinquante kilomètres sans s’arrêter, la haine bat la cocaïne à plate couture”.

Il a sûrement raison, la haine est un moteur cérébral de première. J’ai, quant à moi, souvent été doublé par des traileurs qui me jetaient au passage un regard où je percevais nettement une totale absence d’empathie et de compassion pour mes misérables foulées. Mais je ne pense pas que ce soit recommandable. Il y a certainement assez de haine dans le monde actuel pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en rajouter. Je préfère de loin les derniers mots d’Aldous Huxley (1894-1963) : “essayez d’être un peu plus gentils”.

Ah oui, en fait, ce n’étaient pas ses derniers mots, car ceux-ci furent : “LSD, 100 microgrammes” (que sa seconde femme, Laura, s’empressa de lui injecter).

Mais finalement, quelle différence ?      

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Quelques références utiles

Raichle M. E., MacLeod A. M., Snyder A. Z., Powers W. J., Gusnard D. A., Shulman G. L., A default mode of brain function. Proc. Natl. Acad. Sci. U.S.A. 98, 676–682 (2001).

Andrews-Hanna J. R., The brain’s default network and its adaptive role in internal mentation. Neuroscientist 18, 251–270 (2012).

Wilson T.D. et al.,Just think: The challenges of the disengaged mind. Science 345,75-77(2014). DOI:10.1126/science.1250830