"Autopsie et diagnostic de la R&D soviétique et russe" (Partie 1)

Publié par Hoby Ranarison, le 12 décembre 2019   640

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              Durant une bonne partie du XXème siècle, l’Union Soviétique s’est imposée comme une force majeure à l’échelle internationale, aussi bien sur le plan géographique, politique, sociétal que scientifique. Si ce régime a autant perduré, c’est également grâce à sa maîtrise productiviste de la technologie. Le secteur de la recherche et du développement a été à plusieurs reprises un chantier et une des préoccupations majeures du régime. Mais plusieurs questions peuvent être soulevées, sur le plan politique, institutionnel, économique mais aussi scientifique. Quelle était l’organisation institutionnelle de la Recherche sous le régime ? L’implication de l’Etat, les financements, les secteurs de la recherche, les universités, comment étaient-ils agencés et comment se sont-ils adaptés à la transition vers la République de Russie ?

 




Cet article est soumis à l’expertise d’Olga Bronnikova, enseignant-chercheur à l’Université Grenoble Alpes, spécialiste des questions politiques, économiques et sociétales post soviétiques.

 

 

Le régime soviétique et la recherche scientifique : entre collaboration et autorité suprême

 


             Dans les années 1960, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), connaît son apogée dans le secteur de la recherche et du développement, sous l’autorité de Nikita Khroutchev (1953-1964), puis de Léonid Brejnev (1964-1982). En effet, le contexte de la guerre froide, pousse l’URSS à se propulser comme superpuissance face aux Etats-Unis. La course à la conquête spatiale, symbolisée par les célèbres « Spoutnik », les satellites soviétiques, en sont les parfaits exemples. Il en va de même pour les travaux menés sur le nucléaire et dans les industries de pointe, secteurs qui concentraient les meilleurs ingénieurs au monde, preuve incontestable d’une formation d’excellence. A cette époque, le seul investisseur et financeur dans le secteur de la Recherche est l’Etat lui-même. Chaque décision administrative, accord commercial et stratégie de production est prise par les dirigeants soviétiques. En d’autres termes, c’est l’autorité suprême de l’Etat qui a la main mise absolue.

La Recherche et Développement s’inscrivant massivement dans un contexte militariste, l’URSS a donc entrepris à plusieurs reprises la construction de cités scientifiques. Il s’agit de villes secrètes, parfois non répertoriées sur les cartes dont l’objectif est de concentrer sur le même espace un maximum d’acteurs scientifiques dans un but précis, celle de la production de masse. Outre des étudiants, la plupart des effectifs présents sur place sont des chercheurs, responsables de leur propre équipe, dans des domaines aussi variés que les mathématiques, informatique, et physique-chimie, mais aussi des étudiants. Des instituts sont créés et des enseignants et enseignants-chercheurs sont recrutés. Pour ce faire, les dirigeants ont donc massivement investi, aussi bien en main d’œuvre, logistique que sur le plan géographique. En effet, si la plupart de certaines cités scientifiques ont été construites dans l’oblast (région) de Moscou, d’autres ont été bâties dans des espaces isolés et difficiles d’accès. L’objectif est simple : rassembler le maximum d’entreprises sur un même site loin de tout risque d’espionnage.

Exemple probant avec la cité d’Akademgorodok construite en 1958 en Sibérie de l’Ouest Cette ville s’étend sur plusieurs centaines d’hectares, en plein milieu d’une forêt, où, entreprises industrielles, laboratoires et instituts de recherche cohabitent. Une université d’Etat y est également implantée, celle de Novossibirsk rattachée à l’Académie des Sciences de Russie. A l’époque, la discipline de prédilection est l’informatique. Très vite cette université acquiert un statut d’excellence en URSS en formant les meilleurs ingénieurs du pays, qui ensuite mettent ensuite à profit leurs compétences au service d’Akademgorodok.

Sous l’URSS, la Science est perçue d’une manière contradictoire. L’objectif est de devenir la nation la plus avancée scientifiquement, grâce à une technologie de pointe, en disposant des meilleurs ingénieurs à portée de main. Mais épistémologiquement, l’aspect de la temporalité tend à déconstruire cette vision unanimiste de la culture soviétique. Dans ce contexte, l’apogée technologique est vue comme appartenant à la fois au passé et au futur. Le présent ne constitue qu’une période de transition ou de déclin temporaire. Cette pensée oscille donc entre faillite et réformisme.

Toute cette structure était basée sur une organisation très stricte et rigoureuse, entièrement encadrée par l’Etat. Le modèle de la politique soviétique est simple : instaurer une hiérarchie absolue et la présence massive et écrasante de la bureaucratie. C’est dans ce contexte que la Recherche a été institutionnellement scindée en deux parties : fondamentale et appliquée. D’une part, la recherche fondamentale était d’une part menée par les laboratoires et les Académies de Sciences dans les oblasts. D’autre part, les industriels étaient en charge du domaine de la recherche appliquée. Par ailleurs, la formation scientifique quant à elle, était assurée exclusivement par les universités. Quant au financement, il provient entièrement du régime, donc public.

Les institutions scientifiques sont gérées par le GKNT, le comité d’Etat pour la Science et la Technologie, dont le rôle principal est de définir les stratégies dans le domaine de la Recherches et Développement du pays. Cependant, la plupart des laboratoires étant gérés par les Académies de Sciences ou bien les ministères, le GKNT ne peut être en mesure d’exercer son autorité directement auprès de ces structures.

Concernant l’enseignement, le secteur scientifique privilégié est le domaine de la physique où la Russie reste encore aujourd’hui mondialement reconnue. En effet, s’expliquant par le contexte historique, entre nucléaire et technologie spatiale, cette discipline est enseignée massivement et forme des ingénieurs de très haut niveau. Aussi, la physique étant la principale discipline mise en avant, d’autres sciences dont la biologie et la médecine, considérées comme n’étant pas la priorité absolue, sont laissées de côté.

Mais avec une politique intérieure trop imposante et fermée sur le marché international, ainsi qu’un système à fonctionnement horizontal productiviste, ce modèle s’est essoufflé et a conduit à la disparition de l’URSS. 

 


La transition URSS – République Fédérale de Russie : quel constat et quelles stratégies adopter ?

 


            Au début des années 1990, la dissolution de l’URSS et le passage à la République Fédérale de Russie font que le pays se retrouve dans une situation politique et économique au point mort. Malgré l’instauration de la perestroïka, une politique plus souple et plus ouverte au libéralisme économique, entreprise par Mikhaïl Gorbatchev au milieu des années 1980, le gouvernement n’est plus en mesure de fournir des subventions aux institutions. Des coupes budgétaires importantes sont instaurées, avec effets immédiats au niveau de la production, des financements, et des masses salariales. Le secteur de la Recherche et du Développement est durement touché, et c’est dans ce contexte que de nombreux ingénieurs quittent le pays pour aller s’installer dans les pays anglo-saxons, ou aux Etats-Unis. Ce phénomène était déjà observé durant les années 1980, où le régime abordait déjà progressivement son déclin. Ce mouvement s’explique par le contexte de l’époque, où les financements nationaux et collaborations entre les laboratoires sont pratiquement inexistants. Les infrastructures sont pour la plupart obsolètes, et les appels à projets et partenariats sont ainsi mis de côté. A cela s’ajoute l’attractivité des pays occidentaux accordant des subventions très importantes, tout en garantissant une collaboration à l’échelle internationale avec d’autres structures, aussi bien publiques que privées. La transition économique dans ce secteur est très compliquée pour la Russie se retrouvant privée de ses meilleurs ingénieurs et innovateurs.

Quant aux cités scientifiques évoquées précédemment comme Akademgorodok, ou Servesk, spécialisées dans la recherche fondamentale centrée sur la physique, les mathématiques et de l’informatique, soit elles se sont progressivement reconverties vers des activités civiles, relevant parfois de la recherche appliquée, soit elles abandonnent tout simplement leurs productions.

Malgré tout, l’Etat continue à financer les universités, mais ces dernières se retrouvent pour la plupart en sous dotation. Cela affecte cette institution à tous les étages. En effet, le manque de moyens logistiques et techniques conduit à un déficit qualitatif de l’enseignement et de la formation. Par ailleurs, les enseignants sont contraints de cumuler plusieurs emplois, celui d’enseignant ou enseignant-chercheur dans le but de conserver leur statut, bien qu’ils ne perçoivent plus leur salaire, et de l’autre, un emploi quelconque pour générer un revenu suffisant. Le système social est donc également en faillite.

 


          D’un régime totalitariste, à sa chute progressive, la place de la Science, dans le secteur de la Recherche et Développement dans la société soviétique a toujours été prépondérante. Contrôlée cependant d’une main de fer par l’état, et ne disposant d’aucune autonomie propre en elle-même, la dynamique de ce secteur est corrélée avec l’évolution du pays. Tant sur le plan économique, politique, mais aussi sociétal. La transition des années 1990, a donc poussé les hauts placés de l’état à se tourner vers des politiques réformistes, seule alternative possible face à cette situation de crise.

 

                                                                                                                                                                            

Hoby Ranarison

 


Pour aller plus loin : 

La cité d'Akademgorodok : http://www.russieinfo.com/russie-akademgorodok-la-silicon-valley-de-siberie-2016-05-18

Les institutions scientifiques soviétiques à l'heure de la perestrojka, Alessandro Mongili : https://www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1992_num_33_2_2318