Les spectateur.rice.s de la Casemate face aux risques environnementaux : en sont-ils.elles ressorti.e.s “sain et sauf ?”

Publié par Lea Courtial-Manent, le 13 novembre 2020   280

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par Léa Courtial-Manent & Noémie  Bailly, étudiantes au sein du Master Geosphères de l’Université Grenoble Alpes

Les politiques et les pratiques concernant la réduction des risques de catastrophe dépendent largement des spécificités socio-culturelles et des connaissances qu’en ont les individus. (Weichselgartner J., et al. 2016)

Le samedi 3 octobre dernier, nous avons eu l’occasion d’assister aux représentations du spectacle “Sain & Sauf” données à la Casemate pour la 29ème édition de la Fête de la Science. Récit.

 C’est quoi “Sain et Sauf” ?

    « Sain et sauf ? » est un spectacle développé dans le cadre d’un projet de recherche mené par une équipe de chercheur.e.s et d’ingénieur.e.s du laboratoire Pacte de Grenoble, spécialisé dans les sciences sociales, en collaboration avec le comédien Pascal Servet. Comme l’explique Elise Beck, maître de conférences, chercheure au laboratoire Pacte, et responsable du projet, il s’agit à la fois d’un spectacle, d’un outil de sensibilisation du public et d’une méthode d’enquête originale sur les risques majeurs.

Le risque majeur, selon Haroun Tazieff, «est la menace sur l’homme et son environnement direct, sur les installations, la menace dont la gravité est telle que la société se trouve absolument dépassée par l’immensité du désastre. »1

  Au cours de l’heure et demie durant laquelle les spectateur.rice.s participent à la représentation, deux scénarios sont joués, suivis par deux séances de questions-réponses en lien avec les choix pris par le.la participant.e - un.e spectateur.rice qui aura été invité.e à monter sur scène. Le but de cette démarche est de mettre en situation une personne, puis de répondre aux éventuelles interrogations que peuvent avoir les spectateur.rice.s, mais aussi et surtout de transmettre les bons réflexes, les comportements à adopter en cas d’inondation ou de séisme.

Embarquez pour 15 minutes d’immersion ...

«Il fait froid … vos habits sont mouillés, votre pantalon colle à votre peau… Que faites-vous ?», un frisson parcourt la salle alors que nous comprenons petit à petit que nous sommes tous pris dans une inondation. La voix du comédien a des aspects hypnotiques alors que le rythme de ses paroles se synchronise avec celui de la musique. Chacun.e, dans notre chez-nous mental, nous voyons la rue se noyer sous la boue, l’eau s’infiltrer sous la porte et un voisin arriver, en proie à la panique. Que faire quand «le cœur et la raison s’opposent à chaque décisions», comme le dit une des spectatrices ?

    La pièce dans laquelle nous avons tou.te.s pris place - pour vivre tantôt une crue importante, tantôt un séisme de magnitude2 5 - est constituée d’une voûte de pierre qui rappelle un long tunnel dans lequel quelques alcôves auraient été creusées. Ces cavités régulières abritent des objets associés aux sports de montagne exposés ici. Pourtant la seule alcôve qui attire vraiment notre attention est constituée de trois murs de plastique rouge, ouverts côté public, et protège une table, deux tabourets, une lumière suspendue, un micro aux proportions impressionnantes et une enceinte pour diffuser une bande son. Au sein de la Casemate, en cette après-midi froide d’octobre, une vingtaine de personnes viennent participer à l’expérience rendue publique et vivante. Lors de son arrivée, chaque participant.e volontaire se voit attribuer un numéro, qui sera par la suite tiré au sort. Au préalable, le comédien demande à l’audience s’il y a des personnes que cela dérange de devoir porter une visière. Tou.te.s équipé.e.s d’un masque, le staff à l’arrière de la salle, une armada d’étudiant.e.s prêt.e.s à “live-twitter” l’événement, les spectateur.rice.s tourné.e.s vers Pascal dans son alcôve et du gel hydroalcoolique qui passe de main en main, le spectacle peut commencer.

Dans la salle il fait chaud et les voix résonnent fort, on présente le projet en quelques mots puis le comédien entre en scène, explique les bases de l’immersion et se réinstalle sur son tabouret. Le.la spectateur.rice qui aura été tiré.e au sort devient alors "acteur.rice" de la représentation, c’est à lui.elle uniquement que le comédien s’adresse lors des 15 minutes de mise en situation. Nous sommes tou.te.s invité.e.s au voyage mais en silence pour briser le moins possible la sensation que le comédien et son.sa spectateur.rice sont seuls au monde. Chaque mise en situation commence par quelques questions simples ayant pour but de faire connaissance avec le.la nouvel.le interlocuteur.rice. « Comment vous appelez-vous ? », « Avez-vous des enfants ? », « Habitez-vous dans une maison ou un appartement ? Si un appartement, à quel étage ? ». Pascal Servet intègre alors ces informations au scénario et modifie parfois quelques paramètres de la vie de son interlocuteur.rice pour les besoins de la mise en situation. C’est ainsi que, par exemple, Laurent qui n’a pas d’enfant et qui vit au 4ème étage d’un immeuble, se retrouve avec la garde de Louise, 10 ans, et habite désormais au rez-de-chaussée. L’intérêt de tout cela est de faciliter l’immersion du.de la spectateur.rice dans la situation.

Le comédien déclenche alors une petite enceinte posée sur la table qui diffuse une musique plutôt douce lors de la première immersion et plus grinçante lors de la seconde. Un des staffeurs émet l’hypothèse que les gens sont moins surpris lors de la seconde mise en situation et que la musique participe à la création d’une ambiance plus inquiétante.  

Une main levée, l’index et le pouce au contact, le comédien obtient le silence. Il pose une dernière fois les yeux sur son texte, respire, regarde Françoise sa nouvelle interlocutrice et commence. « Vous avez emmené les enfants à la MJC, vous rentrez chez vous… Vous êtes fatiguée… fatiguée comme après une grosse journée, peut-être même une grosse semaine. Vous avez un peu froid aussi… Que faites-vous ? », après un bref appel aux sensations, une fois que la spectatrice se voit s’allonger dans un canapé ou regarder la télé et ressent l’alourdissement de ses paupières, se remémore les journées qui finissent avec la sensation d’un poids qui l’écrase, l’événement se produit. « Étonnamment. » « Soudain. », les mots du comédien se détachent et claquent dans l’air pour introduire le craquement d’un  tremblement de terre.

    Le scénario commence, entièrement narré. Les dilemmes s'enchaînent, faut-il aller chercher les enfants ou non ? Doit-on sortir de chez soi ? Comment aider un ami qui craint une fuite de gaz dans son appartement ? Une voisine en pleine crise d’hypothermie ? Le récit progresse et vient s’adapter aux réponses du.de la spectateur.rice, avec quelques rembobinages nécessaires. L’acteur.rice du moment a une marge de manœuvre, il.elle peut prendre certaines décisions mais, pour continuer le récit et préciser implicitement quelle serait la conduite à adopter dans la situation donnée, le comédien déclare : « On rembobine ? Vous n’avez pas pris votre voiture. » ou « On rembobine ? Vous êtes sorti.e.s de chez vous. » ou encore « On rembobine ? Vous n’êtes pas allé.e chercher vos enfants. ». Son ton dans ces moments se fait plus doux, sa voix monte vers le haut, imitant les inflexions d’une question, pourtant pas de doute possible : ce n’en est pas une. Cela n’empêche pas quelques spectateur.rice.s de répondre « non » ou de demander ce qu’il se passe s’ils.elles refusent. Chaque scénario se termine sur le mantra rassurant émis par le comédien « les pompiers arrivent, ils vous demandent si tout va bien et vous assurent que les enfants sont sain.e.s et sauf.ve.s. »

 

Quel(s) rôle(s) pour le.la spectateur.rice ?

Malgré les consignes de silence imposées à l’assemblée, le public réagit par des rires réguliers face au malaise lors d’un conflit ou quand le.la spectateur.rice, bien trop conscient.e qu’il.elle « joue » devant une audience, fait de l’humour, rigole ou encore oppose un « non » catégorique aux propositions du comédien. Certain.e.s se penchent un instant pour chuchoter à l’oreille de leur compagne ou compagnon une suggestion ou une blague connue d’eux.elles-seul.e.s. Le.la spectateur.rice dans l’alcôve semble souvent percevoir ces mouvements et ces rires et adopter un comportement particulier en fonction de ceux-ci. On rit souvent avec le.la spectateur.rice, parfois du.de la spectateur.rice.

    Finalement on peut se demander jusqu'où la prise de décision est individuelle, elle n’est certes pas le résultat d’une concertation avec toutes les personnes présentes, mais «l’acteur.rice» de l’événement catastrophique est influencé.e par la présence de l’assemblée. Dans ce contexte il sera nécessaire de prendre en compte l’effet de la présence du groupe sur les décisions du.de la protagoniste. L’assemblée est mouvante dans une certaine mesure, les personnes présentes changent de position, quittent rarement des yeux les protagonistes et participent à la conversation sur invitation du comédien dès que le scénario se termine: son habituel : « et vous ? Que faites-vous ? » résonne dans la salle. Les voix des spectateur.rice.s se mélangent alors à celles des expert.e.s, chacun.e proposant un peu de son savoir, oscillant entre rationalisation de l’événement et une conscience que « dans la réalité ça ne se passe pas comme ça » (parole d’une spectatrice).

En effet « la recherche a souvent souligné le fossé existant entre ce qui est connu en théorie et ce qui est appliqué en pratique [...] » face à la gestion des risques (Weichselgartner J., et al, 2016).

Alors il faut « résister » (parole d’une spectatrice) face aux supplications d’un ami en difficulté qui contamine de sa peur les personnes qui l’entourent, « résister » devant l’envie qui étreint certains d’aller chercher leurs enfants. Ne pas « culpabiliser » de son inaction ou vivre éventuellement avec cette culpabilité alors que, comme le souligne un spectateur, « les psys ça coûte cher ». 

C’est à ce moment-là, notamment, que la médiation opère alors que le contre-don a lieu, les résultats d’enquête sont partagés et les savoirs sur les risques également. Ces échanges montrent un peu plus la déduction d’Anthony Giddens, à savoir que « la frontière entre connaissance scientifique et connaissance ordinaire est poreuse » (Blanc M., 2011).  Finalement dans cet espace, après l’observation participante ou encore la participation observante3, outils d’enquête non négligeables des sciences humaines, peut-être pourrions-nous dire que l’on fait face à une théâtralisation observante. Mise en scène du risque et des catastrophes qui crée un imaginaire sensitif chez les participant.e.s qui ensuite n’hésitent pas à déclarer qu’ils.elles ont « vu » telle chose ou « perçu » telle autre dans cette immersion.

Une mise en lumière des recherches en SHS et de leur prise avec notre quotidien

    A la fin de chaque représentation, Elise Beck développe davantage le travail du laboratoire et introduit Isabelle André-Poyaud, ingénieur de recherches au laboratoire Pacte et chargée de la prise de notes des réactions du.de la participant.e via une grille d’observation. Isabelle présente également un questionnaire lié au projet et où des questions de mise en situation face à un risque sont posées. Les participant.e.s au spectacle avaient la possibilité de répondre au quiz en amont lors de leur inscription.

    Enfin, avant que les personnes ne quittent la salle, Elise leur propose le DICRIM de Grenoble. Le Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs recense les principaux risques auxquels est exposée la ville de Grenoble ainsi que les comportements à adopter. En plus de relayer les bons réflexes, le DICRIM propose un rappel des évènements qui ont touché Grenoble. On apprend par exemple que la crue historique de l’Isère a eu lieu le 2 novembre 1859, que le 27 juillet 2003 la foudre a provoqué l’incendie du Néron sur les communes de Saint-Martin-le-Vinoux et Saint-Egrève, ou encore que le risque de rupture de barrage est présent à Grenoble à cause des 10 grands barrages qui se trouvent en amont de la ville.

    Pour terminer, l'immersion a fonctionné pour de nombreux spectateurs et les participants ont “joué le jeu” proposé par le comédien et les chercheur.e.s du laboratoire Pacte. Cette expérience a permis de sensibiliser le public sur les gestes à adopter en cas de risques majeurs. Voici quelques conseils non exhaustifs: avoir une radio à pile chez soi, ne pas saturer le réseau de télécommunication et ne pas faire courir de risque aux enfants en allant les chercher.

Revivez le spectacle “Sain et Sauf?” via la captation diffusée en live sur la page YouTube d’Echosciences Grenoble et disponible en replay.

 


[1] Ingénieur agronome, ingénieur géologue, ingénieur des mines, vulcanologue et écrivain.

[2] Il est important de faire la différence entre la magnitude et l’intensité d’un séisme. Lors d’une des séances de questions-réponses à la suite du scénario séisme, un participant déclare n’avoir presque rien senti lors du séisme qui a frappé Grenoble en 2014. L'événement auquel il fait référence est le séisme qui a touché Saint-Paul-sur-Ubaye le 7 avril 2014 et qui a atteint une magnitude locale de 5,3 (URL : https://www.brgm.fr/actualite/seisme-magnitude-5-nord-barcelonnette-alpes-haute-provence?pk_campaign=newsletter2014-2&pk_kwd=actu_seisme ). En effet, si quelques légères secousses ont pu se faire sentir à Grenoble, l’intensité à cet endroit était bien plus faible qu’au niveau de l’épicentre. Ainsi, la magnitude représente l’énergie totale dégagée au foyer (base) d’un séisme, et l’intensité est la force du séisme en un point donné. L’intensité est maximale à l’épicentre et décroit généralement en s’en éloignant de l’épicentre (d’autres facteurs pouvant cependant modifier l’intensité, tels que les effets de site).

[3] C’est l’anthropologue Bronislaw Kasper Malinowski qui théorise les règles de l’observation participante et souligne son importance dans la pratique de l’anthropologie (Voir: Malinowski B., (1992), Les Argonautes du Pacifiques, Paris, Gallimard.) . Sur la participation observante voir : Bastien Soulé. Observation participante ou participation observante ? Usages et justifications de la notion de participation observante en sciences sociales. Recherches Qualitatives, ARQ Association pour la Recherche Qualitative, 2007, 27, pp.127-140.


Bibliographie :

Blanc Maurice, « Participation et médiation dans la recherche en sciences sociales : une perspective transactionnelle », Pensée plurielle, 2011/3 (n° 28), p. 69-77. DOI : 10.3917/pp.028.0069. URL : https://www.cairn-int.info/revue-pensee-plurielle-2011-3-page-69.htm

Weichselgartner Juergen, John Norton, Guillaume Chantry, Emilie Brévière, Patrick Pigeon and Bernard Guézo, « Culture, connaissance et réduction des risques de catastrophe : liens critiques pour une transformation sociétale durable », VertigO - la revue électronique en sciences de l'environnement [Online], Volume 16 numéro 3 | décembre 2016, [4/10/2020]. URL : http://journals.openedition.or...