Les tests de QI mesurent-ils vraiment l’intelligence ?

Publié par Julien Gay, le 14 avril 2020   1000

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L’intelligence, c’est quoi ?

L’intelligence, un mot du quotidien, mais sait-on vraiment à quoi il renvoie ? Eh bien pas vraiment ! En effet, lorsque l’on recherche le sens exact de ce terme, on trouve un large panel de définitions, renvoyant toutes à des aspects différents.

De manière générale, il peut s’agir :

  • de la capacité d’un être ou individu à comprendre.
  • de la capacité à s’adapter à une situation et à surmonter des difficultés qui se présentent à nous.
  • de la capacité à organiser les éléments du réel en actes ou en pensées.

Certains chercheurs ont donné leur propre définition. Ainsi selon Jean Piaget (psychologue qui a travaillé sur le développement de l’enfant, 1896-1980) « l’intelligence, ce n'est pas ce que l'on sait mais ce que l'on fait quand on ne sait pas », tandis que pour David Wechsler (psychologue qui a créé les tests d’intelligence qui sont les plus utilisés aujourd’hui, 1896-1981), il s’agit de « la capacité globale et complexe de l’individu d’agir dans un but déterminé, de penser de manière rationnelle et d’avoir des rapports utiles avec son milieu ».

Enfin, pour Alfred Binet (pédagogue et psychologue créateur du test d’intelligence précurseur de nos tests actuels, 1857 - 1911), qui donne sans doute la définition la plus complète, l’intelligence « c'est ce que mesure mon test ! ». (Merci M. Binet, très instructif !)


Il est plus facile de trouver un accord au sujet des actions qui font appel à l’intelligence d’un individu : résoudre un rubik’s cube, construire un bateau, trouver un moyen de ne pas se faire manger par un ours...

Nous pouvons observer que dans certains cas, un ordinateur ou un écureuil semblent plus intelligents que l’homme. Dans d’autres leurs performances sont beaucoup plus limitées (vous me direz les ours affamés en ont rarement après les ordinateurs qui ont donc rarement l’occasion de montrer leurs compétences de fuite face à ce type de danger).

 

Pourquoi chercher à la mesurer ?

C’est au XIXe siècle que l’on commence véritablement à s'intéresser à la mesure de l’intelligence. Dans une dimension scientifique, l’objectif est la hiérarchisation des individus selon le critère de l’intelligence. Dans une optique plus sociale, il s’agit de déterminer si un enfant est en retard scolaire et si oui de mesurer l’importance de ce retard.

Certains recruteurs font passer des tests de QI pour sélectionner les candidats les plus prometteurs. Des tests proches dans leur fonctionnement sont également utilisés dans le milieu médical pour évaluer les troubles de certains patients ayant une maladie neurodégénérative ou une lésion cérébrale.


Le test de QI, c’est quoi ?

Tout d’abord il n’y a pas un test de QI mais des tests de QI, ils sont souvent destinés à un public spécifique, soit adulte soit enfant selon des tranches d’âges précises.

En France les plus utilisés sont les tests de Wechsler : le WPPSI-R pour les 3 à 7 ans, le WISC entre 6 et 16 ans et WAIS pour les adultes à partir de 16 ans. Il en existe différentes versions, on peut par exemple citer le WAIS-III qui est plus complet et mieux adapté aux personnes âgées et personnes souffrant de troubles cognitifs.


On peut relever plusieurs différences entre ces tests en plus de l’âge des personnes visées :

  • Le type de questions posées :  certains tests comme le Cattell (plus utilisé aux États-Unis) se concentrant sur des problèmes essentiellement visuels considérés comme non culturels (à la différence des questions faisant intervenir le langage pour lesquelles la culture aurait un rôle prédominant).
  • Le nombre d’épreuves et l’objectif de chacune d’entre elles : en effet, les tests sont divisés en plusieurs sous -tests qui prennent en compte différents aspects de l’intelligence. De manière générale on peut distinguer les épreuves verbales et non-verbales.
  • Ce qui est pris en compte dans le test varie également, par exemple le K.ABC destiné aux enfants de 2 à 12 ans et qui se concentre sur la démarche mise en place pour répondre aux problèmes. Ces particularités les rendent plus ou moins adaptées à certains publics.

L’utilisation qu’en font les professionnels peut aussi entraîner des différences significatives, certains prennent en compte les émotions des personnes testées. C’est particulièrement vrai quand il s’agit d’enfants. L’objectif est de ne pas les réduire à leurs résultats mais bien d’apporter aide et soutien pour surmonter les difficultés qui ont conduit à la demande d’évaluation.

Bien que les résultats des tests ne soient pas tous directement comparables, on observe que les personnes qui ont un score élevé à l’un d’entre eux sont plus susceptibles d’avoir le même profil pour les autres tests. Les résultats sont plus variables pour les jeunes enfants mais ils se stabilisent avec l’âge.

Voici un exemple de question que l’on peut trouver dans ce type de test. Il s’agit d’une matrice de Raven, l’objectif est bien sûr de déterminer quelle est la figure qui doit être placée au niveau de l’emplacement vide. Ce type de question fait partie de la catégorie non-verbale, elles peuvent être posées sous la forme de QCM ou de questions à réponse libre.


Sur ce même principe on retrouve également des suites logiques mais aussi des images à replacer en ordre chronologique, des reproductions d’images ou des codes. Pour ce qui est des épreuves verbales elles contiennent plutôt des problèmes mathématiques ainsi que des questions de vocabulaire et de compréhension. Le temps de réponse est souvent aussi important que la réponse en elle-même.


Limites du test

❖      EFFET FLYNN

Le chercheur James R. Flynn (1934 - ) a observé que les résultats des tests de QI augmentent de manière significative au fil des générations (tous les 10 ans). On relève plusieurs hypothèses explicatives (bien qu’elles soient encore discutées) de cette hausse des résultats aux tests de QI dans lesquelles entrent en jeu des facteurs tels que : l’environnement, la génétique, l’éducation et une meilleure connaissance des différents types de questions posées lors des tests. Bien que l’hypothèse que nous soyons plus intelligents que nos ancêtres fut avancée, cette dernière a vite été abandonnée. On considère que nos modes de vie sont trop différents avec ceux de ces derniers, notre environnement également pour que cela soit aussi simple.

Néanmoins, des observations tendent à nuancer cette première constatation de l’augmentation des résultats aux tests. Tout d’abord, les résultats n’augmentent pas tous de manière uniforme suivant les capacités testées. Ensuite, depuis les années 90, l’effet tendrait à s’inverser, les résultats diminuant avec les générations. Cette sorte d’effet anti-Flynn reste toutefois à confirmer avec le temps.

Ces effets et l’incompréhension suscitée par les fluctuations des résultats poussent à remettre en cause ces tests qui étaient pourtant devenus des références.

❖      CONTEXTE ET PRÉPARATION

On peut relever plusieurs autres biais qui appellent à tempérer les résultats de ces tests. Tout d’abord le fait que le contexte et l’état émotionnel de la personne qui les passe à un impact sur les résultats. De la même manière quelqu’un qui aura l’habitude de ce genre d'exercice aura un meilleur score. L'entraînement permet d’améliorer son score or la valeur que mesure le QI se veut relativement stable, en tout cas suffisamment pour pouvoir comparer les personnes testées et évaluer leurs capacités réelles. Ce qui est discutable quand ces capacités immuables sont en fait dépendantes l'entraînement.


❖      L’IMPACT DE LA CULTURE

Les tests sont également adaptés à certaines cultures (celle du concepteur) ainsi une personne qui n’appartient pas à la culture européenne qui passerait un test WAIS aura de plus fortes chances d’avoir un rang inférieur à la moyenne. Ces différences ne sont pas uniquement relevées dans les épreuves orales qui sont considérées comme culturelles mais aussi celles qui sont uniquement visuelles. On peut associer ce fait à une forme d'entraînement associé à la culture dans laquelle une personne à été éduquée.

❖      UNE MESURE GLOBALE

Il faut également garder à l’esprit que ces tests ne sont pas capables de rendre compte de performances exceptionnelles dans un domaine spécifique. Ils se contentent de mesurer les capacités globales des individus, ce qui les rend parfois incohérents selon l’objectif qui est fixé.

❖      L'ÉCHANTILLONNAGE

Le fait que les résultats soient étalonnés sur un échantillon de population induit une certaine faiblesse dans l’évaluation des résultats extrêmes (faibles ou élevés), ce qui peut poser question quand le but du test est justement de les détecter.

❖      LA TRICHE

Enfin il ne faut pas perdre de vue qu’il est possible de frauder lors de ces tests. Que ce soit de manière volontaire ou non d’ailleurs. S'entraîner et les passer plusieurs fois permet d’obtenir de meilleurs résultats. On peut expliquer les cas de triches et de falsification par le fait que, de nos jours, avoir un QI supérieur est valorisé tandis qu’un QI faible ou moyen peut être source de discrimination.


Remises en cause

On peut distinguer deux grands types de théories sur l’intelligence, les théories factorielles qui considèrent que l’intelligence peut être considérée comme une capacité unique et les théories multifactorielles qui considèrent qu’il existe plusieurs formes d'intelligence. Les tests de QI se basent plutôt sur les théories factorielles et les conceptions multifactorielles ont tendance à s’opposer à ce type de mesure. Voici deux exemples de théories multifactorielles :

❖      THÉORIE DES INTELLIGENCES MULTIPLES

Selon Howard Gardner (1943 - ), psychologue américain, il existe huit types d’intelligence, chacune d’entre elles étant indépendante des autres. Pour les différencier il se base sur plusieurs éléments : l’identification de zones du cerveau dédiées et l’existence de personnes qui excellent dans ces domaines particuliers.

Les huit types d’intelligence définis par Gardner ;

  • Intelligence linguistique - utilisation du langage pour s’exprimer et communiquer
  • Intelligence logico-mathématique - résolution de problèmes, compétences de logique et analyse
  • Intelligence intra-personnelle - compréhension de soi et évaluation de ses propres capacités
  • Intelligence interpersonnelle - capacité d’agir en société en interaction avec d’autres individus. Elle permet d’analyser différents types de caractères, ainsi que la communication non-verbale.
  • Intelligence visuo-spatiale - représentation et organisation de l’espace. On la retrouve pour la création d’œuvres d’art, ou artisanales.
  • Intelligence kinesthésique - conscience de son propre corps, perception et maîtrise des mouvements.
  • Intelligence musicale - analyse les rythmes musicaux, capacité à jouer d’un instrument, interpréter un son, sensibilité à la musicalité du langage.
  • Intelligence naturaliste - compréhension de la nature (animaux et minéraux).

Il définit ces types d’intelligence comme « une capacité ou un ensemble d'aptitudes qui permet à une personne de résoudre des problèmes ou de concevoir un produit qui est important dans un certain contexte culturel ». Pour lui seules les intelligences linguistique et logico-mathématique sont prises en compte dans les tests de QI. Les principales critiques de cette théorie considèrent qu’il s’agit, non pas d’intelligence, mais d’aptitudes cognitives qui couvriraient des domaines beaucoup plus larges que l’intelligence seule.

❖      THÉORIE TRIARCHIQUE

Robert Sternberg (1949 - ), professeur en psychologie cognitive américain, voit l’intelligence comme : « un concept que nous avons inventé pour trouver une manière pratique d'évaluer, et éventuellement de classer, les personnes d'après leurs performances dans l'accomplissement de tâches ou dans des situations, qui sont valorisées par une culture ».

Il crée une nouvelle représentation de l’intelligence, qui comprend trois dimensions :

  • Sous-théorie des éléments constitutifs ou componentielle - détaille le fonctionnement interne de l’intelligence
  • Sous-théorie expérientielle - concerne les effets de l'expérience ou de l'inexpérience sur la réalisation de tâches faisant appel à l’intelligence.
  • Sous-théorie contextuelle - l’intelligence dépend du contexte, pour s’adapter, faire un choix ou réorganiser l’environnement

Sur la base de ces trois théories il définit trois types d’intelligence :

  • Intelligence analytique - repose sur le scolaire et peut être évaluée par les tests de QI classiques. Logique, résolution de problèmes avec une seule solution.
  • Intelligence pratique - utilisée dans la vie de tous les jours, problèmes avec nombreuses solutions.
  • Intelligence créative - capacités d’adaptation aux nouvelles situations.

En mettant en relation l’intelligence d’un individu avec son environnement, il essaie de démontrer qu’elle permet de s’adapter à ce dernier (même s’il évolue) et que cette fonction est au moins aussi importante que l’intelligence comme elle est conçue dans les tests de QI. Il insiste beaucoup sur la capacité qu’ont les individus à compenser leurs lacunes. Il s’intéresse donc à la capacité d’une personne à s’adapter indépendamment des facteurs physiques (taille, réflexes, etc.) qui peuvent aussi avoir une influence en termes d’adaptation à l'environnement.

On peut observer que ces deux théories donnent une vision tout à fait différente de l’intelligence. Elles sont par contre toutes deux basées sur les concepts d’adaptation à une situation et de culture qui ne sont que peu pris en compte dans les tests de QI. Selon ces conceptions le fait même de mesurer l’intelligence n’est pas nécessairement cohérent. De plus la multiplicité et la nature des facettes à prendre en compte la rendent difficilement mesurable.


Alors, les tests de QI mesurent-ils réellement l’intelligence ? (Vous savez la question dans le titre)

Cela dépend de la définition que vous prenez en compte. Si c’est celle de Binet, oui.

Pour toutes les autres, on ne peut pas dire que les tests de QI mesurent réellement l’intelligence. Ils peuvent, à la limite, mesurer une forme d’intelligence. Cela ne signifie pas qu’ils sont inutiles pour autant, ils sont par exemple des outils de diagnostic. Ils permettent aussi de se faire une première idée bien qu’il faille garder à l’esprit leurs limites. On ne peut évidemment pas réduire l’intelligence au quotient intellectuel.

Ces tests ont à l’origine été créés en considérant l’intelligence comme inhérente à l’individu, immuable. On considérait d’ailleurs souvent que l'hérédité et la génétique avaient un rôle prédominant dans l’intelligence et on minimisait l’impact de l’environnement. Une priorisation qui est aujourd’hui remise en question notamment dans les différentes théories que nous avons présentées plus haut. Quant au rôle de la culture, il n'était tout d’abord pas envisagé mais les études ultérieures en ont montré l’importance si bien qu’elle a également une place centrale dans les nouvelles conceptions de l’intelligence.

En tout état de cause il est un peu difficile de mesurer quelque chose si on ne sait pas réellement ce que c’est… On ne pourra donc probablement pas la mesurer véritablement avant d’avoir déterminé de quoi elle relevait, en considérant qu’il soit possible de la définir.

 

Les recherches qui visent à développer les intelligences artificielles devraient permettre de clarifier cette notion d’intelligence. Elles la caractérisent de manière de plus en plus précise et amènent à se repositionner en confrontant les capacités de ces IA avec celles des humains et autres êtres vivants. Notamment les capacités à réfléchir, interagir, comprendre, apprendre et s’adapter.

 

 

Auteurs :

Léonord BLIN

Ewan DUCOURNAU

Julien GAY

Charline LABARRERE



Sitographie