Rencontre avec Jessica Cognard, illustratrice naturaliste

Publié par Marion Sabourdy, le 11 décembre 2016   1.4k

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Depuis trois ans, les affiches du Festival international du Film nature & Environnement de la Frapna captent notre regard, avec des montagnes enneigées et des animaux à la présence énigmatique et envoûtante. Rencontre avec l’auteure de ces visuels, l’illustratrice grenobloise Jessica Cognard.

Quel est ton parcours ?

J’ai suivi une section Arts plastiques au lycée avant d’intégrer les Beaux-Arts de Saint-Etienne, option communication. Je me suis lancée en tant qu’indépendante – dans l’illustration et la pyrogravure - d’abord seule chez moi puis, depuis 3 ans dans l'atelier La Casse que j’ai monté avec des amis artistes et artisans, qui travaillent notamment le bois. Il s’agit d’un atelier associatif ouvert aux publics, qui peuvent utiliser les outils pour mener leurs propres projets.

Depuis trois ans, tu expérimentes l’illustration naturaliste. Pourquoi ?

J’ai souvent fait des dessins d’observation pendant mes études mais ce n’est pas la première chose que j’ai valorisée. Et pourtant, j’ai grandi en Haute-Savoie et j’ai une passion pour la montagne depuis toujours. Elle fait partie de moi. Mon père, passionné d’insectes, nous a fait découvrir le plaisir de l’observation. Les croquis de montagne sont arrivés rapidement, avec la volonté de mettre tout cela sur papier et de le partager.

Je suis allée sur le terrain, pour observer, tester et re-tester et maintenant, l’illustration naturaliste est une part importante de mon activité. J’ai donc débuté un book, que j’ai présenté à plusieurs acteurs dont les membres de la Frapna, qui m’ont proposé de travailler avec eux. Je souhaite d’ailleurs m’associer exclusivement avec des structures qui portent des valeurs comme la défense de l’environnement ou le bien-être animal.

Raconte-nous ton approche, pour les trois affiches que tu as réalisées pour eux

Comme j’ai beaucoup de respect pour ce que fait la Frapna, j’ai beaucoup réfléchi à l’impact de chacune de mes affiches. J’ai souhaité à chaque fois faire passer un message fort. Avant de dessiner, il faut que le sujet mature, je me renseigne, je teste, j’enlève aussi le trop-plein d’intentions car j’ai tendance à en mettre trop… Je me suis documentée aussi sur des questions de climat pour ne pas faire de contre-sens dans mes dessins. Pour la première affiche, en 2014, je commençais alors tout juste dans le dessin naturaliste. Avec le recul, elle me paraît moins affirmée que les deux autres…

En 2015, c’est le cerf. J’ai beaucoup travaillé sur les cornes qui « reprennent » les montagnes derrière. J’ai fait beaucoup d’essais, car je souhaitais obtenir une sensation d’étrangeté. Qu’on se rende compte que quelque chose ne va pas, dans une ambiance de calme après la tempête. La vue est plutôt large, avec beaucoup d’espace.

Cette année, j’ai décidé de combler cet espace avec un ours massif, vraiment très imposant dont le regard structure l’image. On ne peut pas l’oublier, il est là et bien là. Au départ, j’avais surtout travaillé sur l’idée de l’île car j’aime beaucoup ce symbole et l’imagerie qui s’en dégage. Puis j’ai travaillé sur l’ours, à partir de photos et vidéos, et j’ai rassemblé les deux éléments. Quant à la couleur de l’ours, j’ai souhaité un ours brun car l’ours polaire est vraiment très utilisé – et à juste titre – dans le domaine de l’environnement.

Quelle est ton approche du dessin et de la nature ?

Dans le milieu du dessin naturaliste, certains illustrateurs ont une approche très scientifique, avec parfois des dessins de papillons représentés au « micro-poil » près. Pour ma part, je prends quelques libertés avec cela. Quand je dessine les montagnes, je privilégie la vie, les sensations.

Mais cela n’empêche pas un gros travail d’observation. Il faut être très curieux, savoir regarder et se documenter sur le mode de vie et le comportement des animaux. Par exemple, comprendre qu’un loup a une posture différente d’un chien… Tu peux dessiner un animal sans tout cela mais tu auras alors beaucoup moins de matière.

Sur le terrain, cela se traduit par énormément de temps d’observation, beaucoup de balades en toutes saisons. Quand je suis en montagne, je lis les paysages, j’observe les montagnes et les animaux que je croise et l’image se construit petit à petit. Au début c’est fouillis : il y a tellement de choses à montrer ! Dans mes premiers dessins, j’avais tendance à absolument tout faire figurer en oubliant l’intention de départ. Petit à petit, j’ai appris à affiner, à réduire les données.

Finalement, il y a une certaine proximité avec l’approche scientifique dans la construction de l’image : le sens de lecture, la division en différentes parties qui te permettent de construire ton image en gardant en tête la lumière et la profondeur. Mais sans oublier les sensations. Il faut que la technique serve l’émotion de l’image.

Quel est ton matériel ?

J’utilise surtout l’aquarelle, un medium très pratique en montagne parce qu’il sèche vite mais il demande une certaine maîtrise : on peut vite rater son image et c’est ensuite dur à reprendre… Je m’entraîne souvent sur place et dans l’atelier. L’hiver, quand je fais une sortie en ski de randonnée mais qu’il faut redescendre assez tôt dans l’après-midi, je n’ai pas forcément le temps de tout saisir. Alors je travaille l’ambiance rapidement sur une palette de couleur ou bien je note les couleurs pour revenir dessus à l’atelier. Et sinon, j’ai deux carnet aux formats et au grain différents et une trousse remplie de stylos !

Quels sont tes meilleurs coins pour dessiner ?

J’aime beaucoup le Pré de Madame Carle sous la Barre des Ecrins. On y trouve des chamois mais surtout deux magnifiques glaciers. Il faut que je m’entraîne à les dessiner, c’est très dur de capter l’essentiel, de faire ressurgir des choses sans se perdre dans les détails, sans « bousiller » l’image brute. Je choisis mes endroits selon ce que je souhaite dessiner. Cela peut prendre du temps pour trouver un point d’observation intéressant, éloigné des chemins. C’est d’ailleurs pour ça que j’y vais seule, sinon les gens m’attendent.

Mais plus que des lieux, c’est surtout les moments de la journée qui sont importants. J’aime aller en montage juste avant la nuit, quand les bêtes sortent. Tôt le matin également, mais ce n’est pas la même ambiance. En fait, je sors tout le temps, à pied, à ski et même quand il pleut. J’observe et je « croque ». C’est une histoire d’ambiance. Le peintre animalier Robert Bateman fait des images magnifiques avec des ambiances de brume. Ses animaux et ses paysages vivent, c’est magnifique !

Quels sont tes projets ?

Mes collaborations avec la Frapna ont été très positives. Je reçois beaucoup de retours enthousiastes. J’aime ce rapport humain que le dessin amène. Ça me donne envie de collaborer avec d’autres acteurs autour des idées de nature et d’environnement.

Pour l’instant, je travaille beaucoup sur des dessins de montagnes. J’aimerais bien sortir un livre là-dessus. Si c’était possible, j’aimerais également prendre part à une expédition avec des scientifiques pour dessiner, de la même manière que ces illustrateurs naturalistes des XVIIIe et XIXe siècles dont les gravures sont magnifiques. Avec la grande présence de la photographie, les dessinateurs ont été de moins en moins sollicités alors qu’un carnet de dessins est une matière très intéressante.

A vrai dire, il y a une certaine « malbouffe » de l’image dans notre société. On privilégie des images faites à la va-vite et non des dessins longs à réaliser. Sûrement parce qu’ils coûtent une certaine somme… Pour ma part, j’essaie de valoriser mon travail et de construire mon réseau sans concession car je trouve aberrant de parler de nature, de curiosité, de notre impact sur l’environnement en produisant des images médiocres à la va-vite. C’est une question de cohérence.


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