Faire territoire en situation de controverse autour d'un projet d'infrastructure
Publié par Maud Rimbaut, le 2 janvier 2026
Sivens, le nom vous parle sûrement. En 2014, Rémi Fraisse y perd la vie. Cet épisode deviendra emblématique des violences policières, mais aussi des fractures au sein d’un territoire. Mais quelle place occupe la médiatisation d’une telle controverse dans son développement et comment l’oriente-t-elle ? C’est le sujet auquel Laurent Thiong Kay, aujourd’hui maître de conférence à Sciences Po Lyon en sciences de l’information et de la communication, consacrera sa thèse 2 ans plus tard. Il nous en a parlé lors du séminaire de recherche “Sciences, société, communication” à l’Université de Grenoble.
Au commencement, un projet de barrage
Nous sommes en 2006, en Occitanie. Le dérèglement climatique se fait déjà ressentir et la question s’impose dans les débats. Dans ce département du Tarn où est situé Sivens, s’est développée une agriculture intensive de maïs extrêmement demandeuse en irrigation (une trentaine de producteurs) qui est particulièrement affectée par la conjoncture climatique. À ce système agricole et économique qui vont de pair s’opposent cependant d’autres visions, plus durables et plus locales.

Un projet à 8 millions d’euros est porté principalement par le département du Tarn. Un barrage qui permettrait de stocker de l’eau pour l'irrigation, d’alimenter la rivière du Tescou toute l’année, mais aussi de diluer la pollution d’une laiterie industrielle.
Cette construction ne fait pas vraiment l’unanimité : le paysage serait radicalement modifié par un barrage de 13 mètres de haut et de 300 mètres de long, qui contiendrait près d’1.3 millions de mètres cubes d’eau. Le projet détruirait 34 ha de forêt fragile et particulièrement riche en biodiversité en asséchant la zone humide du Testet, mettant en péril tout un écosystème abritant 94 espèces protégées.
Au-delà de la critique du coût environnemental et financier particulièrement élevé du projet, à destination d’une minorité, un conflit d'intérêt est dénoncé. En effet, la Compagnie d’aménagement des Côteaux Gascogne (CACG) est à la fois à l’origine des expertises préalable pour étudier la faisabilité, et à la fois désignée comme maître d'œuvre et d’ouvrage.
La construction d’une mobilisation
Le Conseil National de Protection de la Nature rend un avis défavorable pour le projet en jugeant les études préalables insuffisantes, et les compensations annoncées défaillantes. Il conteste son utilité publique, alarmant sur la destruction de l’environnement.
Face à la poursuite et la concrétisation du projet malgré tout, des locaux, des militants écologistes et des politiques se réunissent pour former le “Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet”, du nom de la zone vulnérable menacée. Ainsi, la première phase de mobilisation est portée par ce collectif qui va agir en tentant de contester la décision via la justice, mais en vain.
Se forme en parallèle un deuxième groupement de militants nommé « tant qu’il y aura des bouilles », “bouilles” du patois local en référence aux zones humides comme celle du Testet. Eux s'inscrivent dans des actions de désobéissance civile sur le terrain. Ils sont notamment en lien avec des militants de Notre Dame des Landes, dont certains les rejoindront. Ils s'installent sur le territoire pour l’habiter et faire barrage au défrichement. C’est la création d’une ZAD, Zone à défendre, et c’est en Novembre 2013.

La lutte continue et le 25 octobre 2014, un moment festif est organisé, réprimé par les forces de l’ordre. Rémi Fraisse, un jeune botaniste, décède d’une grenade offensive lancée par un gendarme. Malgré tout, il faudra attendre le 31 octobre pour l'arrêt des travaux. Le 6 Mars 2015, les Zadistes sont finalement expulsés, le projet est suspendu dans sa forme initiale.
Une lutte et un territoire
Laurent Thiong Kay s’engage dans ce contrat doctoral, visant à étudier une communication médiatique protestataire au sein d’une controverse écologique via les réseaux sociaux numériques et les médias en ligne.
Il va d’abord éplucher le maximum de contenu qu’il peut trouver en lien avec le projet sur Facebook. Il s’intéresse au contenu en ligne également, dans les journaux et dans les blogs. Les acteurs de cette médiatisation en ligne sont des militants médiactivistes, des journalistes engagés venant de médias comme Reporterre, ou Médiapart, mais aussi des élus, personnalités, avocats qui contribuent de manière participative aux médias, par exemple via le Club Médiapart sous forme de blogs personnels participatifs. Il soulève la complexité de dénouer le contenu journalistique d’un contenu amateur militant qui, notamment dans les re-partages, induit parfois en erreur le lecteur.
Laurent pioche dans de la littérature variée pour caractériser les actions militantes comme la sociologie, la géographie, mais s’aide aussi de la littérature militante qui explique un peu plus les motivations « de l’intérieur ».
La ZAD étant démantelée, une des difficultés pour l’étudier est l’absence de “terrain”. Il réalise des entretiens auprès d’anciens participants mais il se confronte à de nombreux problèmes. Tout d’abord, les occupants ne sont pas facilement trouvables et il se heurte à l'anonymat qu’ils tentent de préserver. Les Zadistes, dans leur idéologie, ne souhaitent se définir qu’à partir de la ZAD elle-même et refusent de communiquer leurs origines diverses : il y a une volonté de former un tout qui n’existerait que par cette action de mobilisation. Ils ne se définissent d’ailleurs pas eux-même comme Zadistes, qui est un terme appartenant davantage aux opposants, mais plutôt comme anarchistes, anticapitalistes ou encore altermondialistes. Le terme de ZAD est cependant repris à des fins de visibilité. Enfin, il pèse encore le traumatisme du décès de Rémi Fraisse, et sa violence.
La médiatisation, un processus à double tranchant
Laurent parle d’une controverse qui peut être appréhendée en trois phases : un territoire sous tension qui est d’abord aménagé, puis agencé, et enfin amalgamé.
On relève les tensions qui se situent entre ceux qui trouvent que le barrage répond aux défis actuels, et ceux qui trouvent que non. Elles sont entretenues par le refus de communiquer sur l’avancée des projets des travaux, le manque de transparence du processus de décision, et la réelle coupure entre le monde politique et les citoyens. Le projet de barrage est également vécu comme un mépris pour l’attachement aux territoires, avec une destruction du paysage. C’est aussi piétiner la mémoire locale puisque il y a déjà un barrage construit par la CACG dans le secteur, déclaré illégal par la justice, mais toujours exploité à l’heure actuelle.
Au sein du vivier militants se retrouvent des jeunes, des écologistes expérimentés, des locaux sensibles à la cause, des agriculteurs de la confédération paysanne etc. La ZAD s'incarne par une convergence des luttes et un partage du sensible.
Un slogan est utilisé sur Facebook, « contre le barrage et son monde », et les références à d'autres oppressions sont nombreuses. La ZAD de Sivens apparaît alors comme une énième déclinaison des problèmes publics transnationaux, agrégé médiatiquement à un historique de luttes “similaires”. Même si elle acquiert alors une énorme visibilité, la lutte est vidée de sa substance de fond et surtout de son ancrage territorial. La présence et la violence policière inouïe renforcent aussi l’amalgame avec d’autres situations. Il y a une repolitisation et une déterritorialisation de la lutte.
Basée sur la controverse de Sivens autour d’un projet d’infrastructure, l’étude qu’à mené Laurent a permis de caractériser l'émergence d’un réseau informel hybride journalistes-militants, qui a œuvré à la médiatisation de l’opposition en ligne, et qui a façonné cette dernière. Un phénomène qui s'inscrit dans un questionnement global autour de la construction des problèmes publics à l’ère des controverses écologiques médiatisées, entre ancrage territorial, circulation des récits, et mutation des formes d’engagement.
Article rédigé par Pierre Chandezon et Maud Rimbaut, illustrations de Pierre Chandezon
