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La sublime biodiversité des Neurosciences

Publié par Antoine Depaulis, le 7 octobre 2016   1.9k

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L'exploration du cerveau a ceci de merveilleux qu'elle nécessite des métiers très différents, chacun avec sa culture, ses approches méthodologiques et conceptuelles, mélangeant ainsi les disciplines et les horizons dans un Babel scientifique assez unique en son genre. Petit guide pour ne pas tout mélanger quand même...

Dans un récent Touite, pardon, Tweet, de ma médiatrice de Science préférée, voilà que j'ai été qualifié de "Neurologue" pour parler de vertige, ou plus exactement d'acrophobie. Cela n'a rien de d'insultant en soi, même si mon égo en a pris un coup, moi qui ait refusé de faire des études de médecine, et dont la seule pensée d'examiner un patient me donne des cauchemars.

Cette confusion des genres est assez courante, même chez nos amis les médiateurs de science et journalistes spécialisés. A croire que la connaissance du cerveau et la recherche qui va avec seraient le domaine réservé des neurologues. Non, pour comprendre le cerveau, la diversité des formations est indispensable et il n'y a pas de bonne ou de mauvaise formation ni une spécialité qui en sait plus que les autres. Mais l'étude du cerveau ne se limite pas à la neurologie...

Parmi les explorateurs du cerveau, il y a bien entendu les médecins qui, après 6 ans d'études de médecine, se sont spécialisés lors de leur internat en Neurologie (ce sont les "vrais" neurologues), en Psychiatrie, en Radiologie, en Neurochirurgie mais aussi, pour certains, en génétique, en pédiatrie, en anesthésiologie, etc... Ils soignent des patients avant tout, et les outils qu'ils utilisent pour cela (médicaments, EEG, IRM, stimulations, etc...) ont apporté et continuent à enrichir considérablement notre connaissance du cerveau. Le cerveau malade essentiellement, mais aussi souvent le cerveau en pleine forme! Ces médecins, on les rencontre essentiellement dans les hôpitaux, principalement les CHU, où la recherche fait partie de leur fonction, souvent au prix de semaines bien chargées! En plus de leur doctorat de médecine, ils ont en général obtenu un doctorat de Science qui a nécessité un travail de recherche de plusieurs années et des publications dans des journaux internationaux. Ce sont des médecins-chercheurs qui n'ont pas le temps de s'ennuyer et j'en connais un qui a une vie intérieure très riche...

Autres explorateurs du cerveau, et pas des moindres, ce sont les biologistes. Eux font 5 ans d'étude en Biologie, souvent à l'Université, mais aussi dans certaines écoles d'ingénieurs. Ces études sont essentiellement axées sur la recherche, surtout lors des deux dernières années (Master). Elles conduisent, chez les plus motivés, vers un doctorat de Science qui nécessite 3-4 ans de travail acharné, là aussi avec de longues semaines bien remplies et la nécessité de publier dans d'excellents journaux. Un doctorat ne suffit pas pour trouver un poste de chercheur au CNRS, à l'Inserm ou à l'Université. Il faut ajouter 3, 4, 5 voire 6 ans de spécialisation dans un laboratoire le plus souvent à l'étranger, et également des publications au plus haut niveau pour espérer réussir le concours annuel. A partir du Master, nos neurobiologistes se spécialisent qui en physiologie, qui en biologie cellulaire ou moléculaire certains étant plus à l'aise avec le monde de la cellule et d'autres avec un cerveau entier... Il ne faut pas croire que les neurobiologistes ne s'intéressent pas aux maladies du cerveau, bien au contraire!

Depuis longtemps, les psychologues complètent ce tableau d'explorateurs de nos méandres cérébraux. Eux aussi ont une formation de 5 ans minimum à l'Université ou dans certaines écoles, à l'issue de laquelle ils préparent un doctorat de Science avec les mêmes impératifs que leurs petits camarades biologistes. Ils s’intéressent à l’homme malade et sain, à travers l’étude des comportements et des mécanismes cognitifs qui expliquent nos fonctions mentales, tout en gardant la référence au cerveau (psychologie cognitive, neurocognitive et neuropsychologie). Parfois, ils associent à leur travail de recherche un travail clinique (psychologie clinique), s’intéresse à l’homme en société (psychologie sociale) ou sur son lieu de travail (psychologie du travail). Les spécialistes des sciences de l’éducation et les linguistiques participent également à notre connaissance du cerveau et je n'oublierai pas les philosophes dont l'intérêt pour ce bel organe existe depuis toujours.

A ces trois piliers de la Recherche en Neuroscience, il faut ajouter les mathématiciens, les informaticiens, les physiciens et les ingénieurs qui ont un cursus identiques à celui des biologistes et des psychologues, mais dans des disciplines où le formalisme des mathématiques dominent. Cette population de neuro-chercheurs augmente de plus en plus car qui mieux qu'un ingénieur en télécom peut analyser le signal électrique complexe d'un cerveau? Qui mieux qu'un mathématicien peut modéliser le fonctionnement d'une synapse ou d'un circuit neuronal? Qui mieux qu'un expert en optique peut développer un nouveau type de microscope? Nos meilleurs experts en neuroscience cognitive sont souvent des ingénieurs ou des physiciens de formation.

Quizz : un neurologue s'est caché parmi ces neuro-chercheurs. Saurez-vous le retrouver?

Tous ces chercheurs ont en commun d'avoir obtenu un doctorat de Science, pas toujours en neuroscience (mais c'est pas grave!) et surtout des publications dans des journaux internationaux*. Nos formations initiales, nos cultures, nos approches sont différentes et bien sûr nos langages également. Nos espaces temps aussi ! Pour certains une expérience dure 3h, pour d'autre 3 ans... Nous avons tous en commun cette passion pour comprendre le cerveau, sa complexité et ses mystères. C'est toute cette biodiversité** qui anime et enrichit la recherche sur le cerveau et qui peut aussi évoluer avec la carrière du chercheur. Pour ma part, j'ai commencé ma carrière en étudiant les mécanismes qui pilotent les comportements motivés par la peur pour m'intéresser de plus en plus aux neurones qui sont à l'origine des épilepsies. Mais ne me demandez pas un avis médical: je ne suis pas neurologue!


>>Note

* La publication d'articles dans des journaux scientifique avec un comité de lecture (et donc une évaluation par des experts) est une condition indispensable pour être considéré comme un "chercheur en Neuroscience", quelque soit la formation initiale. Restons critiques sur les neurosalades et autre neurosagesse racontées par des pseudochercheurs...
* * Une telle biodiversité existe dans le domaine de la cognition et des neurosciences à Grenoble et devrait voir ses liens renforcés avec le projet de fédération NeuroCoG (c'est son nom et je vous laisse devenir d'où ça vient) proposée la semaine dernière dans le cadre de l’IDEX à l'Université Grenoble Alpes. NeuroCoG porte sur la compréhension des bases biologiques du cerveau, du comportement et de la cognition, des cellules neurales à la cognition individuelle et en société, chez l’homme sain et malade. NeuroCoG rassemblera donc cette belle biodiversité des neurosciences grenobloises.