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L'espace tridimensionnel des controverses scientifiques à l'épreuve du numérique

Publié par Clémentine Martin, le 19 novembre 2021   170

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Chaque année se tient le séminaire Science, société et communication à Maison des Sciences de l’Homme Alpes (MSH Alpes). Des chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales interrogent les aspects sociaux de la communication scientifique ou bien les controverses publiques liées aux sciences et techniques. Ce séminaire est organisé et animé par Mikaël Chambru, enseignant chercheur au GRESEC

Pour cette deuxième séance de l'édition 2021, Aymeric Luneau, chercheur au MediaLab SciencePo était présent pour nous parler des controverses sanitaires à l’épreuves du numérique. 

Pour commencer

Les controverses scientifiques s’inscrivent dans trois espaces différents, la sphère publique, l'arène discrète et le champ d’expérience. En effet, certaines controverses scientifiques débordent au-delà des arènes scientifiques et basculent ainsi vers les espaces publics, elles deviennent visibles par tous. Cela entraîne une modification des problèmes par la publicisation de ceux-ci et également un changement des rapports de forces entre les différents acteurs qui peuvent être étudiés. Une controverse émerge dans la sphère publique en général suite à des mouvements sociaux, cette publicisation permet de légitimer ces problèmes.

Pour comprendre  les trajectoires des controverses publiques, il faut regarder comment les trois sphères interagissent les unes avec les autres. Elles ont leurs propres trajectoires mais elles sont interdépendantes les unes des autres. Le numérique, avec les réseaux sociaux particulièrement, permet de voir ces interactions et de les étudier pour certaines controverses. 

L’interdiction du perchloroéthylène utilisé dans les pressing 

Le cas d’étude de l’interdiction du perchloroéthylène utilisé dans les pressings en France illustre le passage entre sphère public, arènes discrètes et champ d'expérience. Le perchloroéthylène est un produit abondamment utilisé pour le nettoyage des textiles dans les pressings. Par ailleurs, il est aussi utilisé dans l’industrie automobile pour le nettoyage de pièces. Ce solvant est considéré comme substitut d’un autre solvant, le trichloroéthylène qui à été interdit car considéré comme cancérigène. 

L’objectif est de savoir comment cette interdiction à été mise en place. Pour cela divers acteurs vont intervenir dans ce problème public. 

La problématique liée à l’usage du perchloroéthylène dans les pressings 

La  première réglementation liée à l’utilisation du perchloroéthylène ayant été promulgué est européenne. La France était alors chargée de réduire les émissions du solvant car celui-ci était considéré comme polluant de l’air. 

C’est dans ce contexte qu’en  2002 l’INERIS (Institut National de l'Environnement Industriel et des Risques ) est chargé par le ministère de l’écologie de faire un rapport sur les risques liés à l’utilisation du solvant dans les pressings. La même année, l’institut publie un rapport dans lequel il pointe du doigt la problématique liée aux remontées des vapeurs de perchloroéthylène dans les appartements situés au-dessus des pressings. En effet, le solvant  peut provoquer des malaises et des problèmes respiratoires et dans certains cas peut être mortel à haute dose.

Par ailleurs, s'ajoute à l’INERIS et au ministère de l'écologie un troisième acteur, le CFET (conseil fédéral de l’entretien des textiles) qui représente les pressings et qui effectue aussi des enquêtes sur le perchloroéthylène. En parallèle, le LCCP (Laboratoire Central de la Préfecture de Police) mène des enquêtes suite aux plaintes de riverains. 

Vers une réglementation de l’usage du perchloroéthylène

En 2008, le ministère de l’écologie renforce la réglementation. Il y a alors un  basculement vers une définition de l’usage contrôlé lié à l’application des bonnes pratiques par les pressings. La même année, suite aux plaintes de riverains, la LCCP alerte la préfecture de Paris qui à son tour alertera  le ministère de la santé et le haut conseil de santé publique pour définir des seuils d’expositions. 

En outre, la  LCCP est une structure qui permet de recueillir les plaintes mais il s’agit là d’une spécificité de la ville de Paris. Si nous prenons l’exemple de la ville de Renne, une telle structure n'existe pas et cela génère l'émergence de conflits dans l’espace public. 

La médiatisation des problématiques liée à la toxicité du perchloroéthylène et l'émergence des victimes va reconfigurer les rapports de force et les jeux d’acteurs entre le ministère de la santé et de l'écologie. Suite à ces problèmes, une association va être créée et un arrêté promulgué pour mettre fin à l’utilisation de ce  solvant avant 2022. 

La notion d’hypersensibilité chimique 

La notion d’hypersensibilité chimique apparaît pour la première fois dans les années 80. Un environnement qui est à première vue sans danger va devenir une source de problème.

Elle est définie comme : 

un trouble acquis caractérisé par des symptômes récurrents touchant de multiples systèmes d’organes ; ces symptômes surviennent en réponse à une exposition démontrable à de nombreux composants chimiques non apparentés, à des doses bien inférieures à celles qui sont autorisées pour la population en générale et pouvant avoir des effets nocifs

(Cullen, 1987, p. 655).

Il y a deux stratégies pour diagnostiquer les hypersensibles : premièrement, étudier dans quels cas leurs symptômes se développent et faire passer aux patients plusieurs tests sous certaines conditions (ne pas mettre de parfum, venir avec des habits propres etc...). La deuxième stratégie consiste à passer des entretiens psychologiques pour savoir si la cause est psychosomatique. 

En France, l’hypersensibilité n’existe pas et n’est pas comptabilisée. En revanche, elle se rapproche du syndrome du bâtiment malsain défini par l’OMS comme « une combinaison de symptômes atypiques incluant céphalées, fatigue, irritation des yeux et des narines, sécheresse de la peau, troubles de concentration chez les personnes travaillant dans des lieux confinés »

Il y a eu très peu de cas de connaissances juridiques de l'hypersensibilité chimique mais ces cas s'appuient en général sur d’autres maladies comme les cancers. 

Hypersensibilité et sphère publique

Aymeric Luneau a constitué un corpus de plus de 70 000 posts Facebook et Twitter. Il a suivi des groupes de discussions pour faire une enquête quantitative et voir comment les énoncés scientifiques viennent en appui des argumentaires des uns et des autres. L'hypersensibilité est aussi source de tension entre les personnes qui en souffrent et le reste de la société, en particulier dans la sphère publique. 

En conclusion 

L’interdiction du perchloroéthylène et l’hypersensibilité sont deux sujets que Aymeric Luneau a étudié dans l’espace numérique. On peut voir que sur les réseaux sociaux, les sphères publiques et privées se confondent. Faut-il donc considérer ces publications comme publiques ou privées ?

De plus, on se rend compte assez rapidement que les enquêtes numériques ont leurs limites : 

  • Les données ne sont pas toutes rendues disponibles par les plateformes, 
  • Quelles conséquences peuvent avoir les enquêtes sociologiques sur le “web” ?
  • Enfin, sur les réseaux sociaux, on ne sait jamais réellement qui sont derrière les comptes utilisateurs.

On peut choisir d’autres controverses à suivre. Aymeric Luneau va notamment aborder dans la suite de ses recherches le cas des pesticides et de la 5G. Des controverses ou l’on va cartographier les acteurs qui existent aujourd'hui en suivant trois axes,  les médias dits “traditionnels” (télévision, journaux papier, radio), Facebook et Twitter. Actuellement, on trouve déjà des milliers de tweets sur ces sujets. Le but est également de regarder la façon dont les controverses se transposent entre Twitter et Facebook, si on trouve une circulation entre les deux réseaux sociaux.

Pour retrouver le live-tweet de cette séance de séminaire c’est par ici 🔽 #SSCgre : 

Vous retrouverez l’ensemble des articles sur le séminaire science société et communication 2021 dans la communauté Humagora Echoscience Grenoble.


Article rédigé par Amel Boucherka , Nour Bach-Hamba et Clémentine Martin,  étudiantes en Master 2 Communication et Culture Scientifique et Technique à l’Université Grenoble Alpes. #CCST