ARC-Nucléart : la science au secours des objets archéologiques

Publié par Marion Sabourdy, le 30 avril 2012   3.1k

Xl bois

Visite de l’atelier et du laboratoire d’ARC-Nucléart au CEA où des chercheurs et restaurateurs œuvrent pour la conservation des objets archéologiques en bois.

Quand on visite un laboratoire du CEA, on s’attend à aborder des thèmes liés à la microélectronique ou à l’énergie - pas à voir deux magnifiques bateaux archéologiques sauvés des eaux et entreposés là pour être conservés et restaurés.

C’est pourtant ce que nous avons découvert en visitant les locaux d’ARC-Nucléart (1), guidés par Jean Delepine, adjoint administratif et financier. « Nous sommes un laboratoire un peu à part dans le CEA, où 25 personnes travaillent dans le domaine du patrimoine » (2). Leur premier « fait d’armes » remonte à 1970, date à laquelle le laboratoire a utilisé son procédé de densification du bois industriel afin de conserver le parquet marqueté du XVIIIème siècle de la salle des mariages de l’ancien Hôtel de Ville de Grenoble. Ce procédé, dit « Nucléart sec » est issu d’études sur la valorisation industrielle des technologies du nucléaire menées à cette époque par le CEA. « Il consiste à imprégner le matériau d’une résine styrène-polyester puis à le soumettre au rayonnement gamma émis par des sources de Cobalt 60 pour polymériser cette résine au cœur de l’objet ». Le procédé détruit ainsi les insectes, les moisissures et les champignons et consolide l’objet.

Barque "couzonnaire" datant du 18ème siècle

Pendant 40 ans, ARC-Nucléart a ainsi traité des milliers de petits objets en bois sec - sculptures, meubles, parquets, objets ethnographiques – a étendu et adapté son procédé aux bois gorgés d’eau, typiquement des objets archéologiques conservés des centaines d’années dans les fleuves ou les lacs (3). C’est le cas de vestiges issus des fouilles subaquatiques de Charavines, au bord du lac de Paladru. Enfouis sous les sédiments du lac, les bois se sont conservés pendant des milliers d’années dans des conditions très particulières, à la fois humides et sans air. Le bois a gardé sa structure mais perdu de sa rigidité suite au séjour dans l’eau. Un séchage trop rapide écraserait les cellules et l’objet perdrait 40 à 50 % de son volume. L’utilisation de plastique et la lyophilisation permettent de maintenir la forme globale de l’objet.

ARC-Nucléart a accueilli des invités étonnants comme le mammouth Khroma ou… la momie de Ramsès II. « Mais nous avons une prédilection pour les gros bateaux » sourit Francis Bertrand, ingénieur du CEA et directeur d’ARC-Nucléart. En effet, les locaux ont accueilli une cinquantaine d’embarcations, traitées entières ou démontées sur le site de fouilles. Nos deux majestueux bateaux évoqués plus haut en font partie. Le premier date du 16ème siècle et a été découvert à l’occasion de la construction d’un parking à Lyon. Une fois traité, il sera exposé dans le Musée archéologique Lyon-Fourvière.

Sources de rayonnement gamma pour désinfecter le bois

Francis Bertrand nous raconte l’histoire du second, une barque romaine de 30 mètres de long découverte à Arles et destinée à être exposée dans le musée de la ville, en plein projet d’extension : « nous sommes intervenus depuis la fouille jusqu’au musée. Les archéologues ont découpé une partie du bateau sous l’eau, étant trop lourd pour être remonté tel quel. Certaines pièces pèsent plus de 400 kg, pour un poids total de 12 tonnes sec ! Nous avons terminé ce démontage pendant l’été et l’automne derniers. La bordée a ensuite été conservée dans un sac plastique pour qu’elle reste humide et transportée ici dans une semi-remorque. Les pièces ont été traitées pendant 8 mois puis elles entament leur séchage. Le remontage du premier tiers se fera cet été grâce aux relevés 3D des archéologues et il sera installé à Arles début 2013. L’ensemble du bateau sera assemblé l’été 2013 avant la restauration finale ».

Actuellement, ARC-Nucléart bénéficie d’un surcroît d’activité avant 2013, année durant laquelle Marseille et sa région seront Capitale européenne de la culture. Le musée d’histoire de la ville de Marseille est également en pleine refonte, avec un nouveau parcours muséographique basé sur le port historique de Marseille. « Six bateaux seront restaurés et exposés : deux grecs datant de – 700, trois romains et un dernier de plus de 25 mètres de long trouvé sur le port archaïque de Marseille ».

Tabernacle en cours de restauration

En parallèle de ces travaux, ARC-Nucléart propose un concours annuel aux communes de France pour restaurer certains de leurs objets. Le laboratoire met également à disposition ses installations pour les professionnels et l’industrie (désinsectisation de meubles, tests de résistance de matériaux…) et développe des projets de recherche (durcissement du bois des couteaux Laguiole, stabilisation des bois de construction…). Après 42 ans de bons et loyaux services, ARC-Nucléart, structure unique en son genre en France et en Europe a démontré son utilité au service du patrimoine et sa capacité à innover. Une réussite que vous pourrez découvrir sur place lors des Journées du patrimoine, en septembre prochain.

>> Notes :

  1. ARC-Nucléart est un Atelier régional de conservation. Depuis 1997, il est un Groupement d’intérêt public (GIP) à caractère culturel qui rassemble l’Etat, le CEA, le Conseil régional Rhône-Alpes, la Ville de Grenoble et l’association ProNucléart
  2. Personnel : 8 ingénieurs / chercheurs (CEA), un conservateur du patrimoine, un biologiste (Ministère), un photographe et un ferronnier (ville de Grenoble), quatre restaurateurs permanents, un régisseur de collection et actuellement sept restaurateurs en CDD
  3. Le procédé « Nucléart humide » est un double échange eau-acétone puis acétone-styrène polyester suivi d’une radio polymérisation par exposition au rayonnement gamma. La technique a ensuite été complétée par la mise en œuvre des procédés réversibles à base de polyéthylène glycol (PEG)

>> Illustrations : ARC-Nucléart et Marion S. pour Echosciences Grenoble (voir notre reportage photo)