Pourquoi est-il si difficile de dire adieu au charbon minéral ?

Publié par Encyclopédie Énergie, le 6 mars 2019   670

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En 2018, presque 8 milliards de tonnes (Gt) de charbon minéral,  équivalant à 4 milliards de tonnes pétrole (Gtep), ont été brûlées dans le monde, soit 27% de la consommation totale d'énergie, derrière  le pétrole (32%) mais devant le gaz naturel (22%) et toutes les autres sources (biomasse, nucléaire, hydraulique, éolien ou solaire). Cette combustion a émis plus du tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre(GES).

Devenue, surtout depuis l'accord de Paris (décembre 2015),  une ardente obligation pour défendre le climat planétaire, la réduction de ces émissions a mis le charbon au ban des accusés. Dès lors, pas une semaine ne passe  sans qu'un Etat n'annonce la fin prochaine de sa combustion sur le sol national,  qu'une banque décide de ne plus financer d'activité liée au charbon ou qu'une entreprise ne vende ses actifs charbonniers.

En 2015 puis 2016, la cause avait semblé entendue. Pour la première fois depuis  1913, la consommation mondiale avait commencé à décroître (-2,0% puis -3,3%). Las, la rupture de trajectoire a été de courte durée,  puisque suivie, en 2017, d'une reprise annuelle de presque 1%  qui pourrait durer encore quelques décennies[1]. Même si sa place recule dans le bilan énergétique mondial, le charbon brûlera encore dans les chaudières de nombreux pays du monde au milieu du siècle prochain. D'où vient une telle résistance ?

L'explication est à rechercher du côté de son offre et de sa demande. La première reste abondante pour des raisons géologiques mais aussi économiques et politiques qui se traduisent par la poursuite d'investissements charbonniers en dépit des appels au boycot. Ils sont, pour la plupart, le fait de nouveaux investisseurs convaincus que la demande n'est pas prête de se tarir, parce qu'en dépit de tous ses défauts,  le charbon reste la source d'énergie la plus économique et la plus sûre pour produire l'électricité à laquelle aspirent des milliards d'hommes et de femmes qui en sont toujours privés.

1. Une offre toujours abondante

 Elle l'est d'abord pour des raisons géologiques. Le peak coal n'est pas pour demain tant que le Bundesanstalt für Geowissenschaften und Rohstoffe (BGR) estimera les ressources charbonnières à environ 22 000 Gt, dont au moins 1 000 sous forme de réserves[2].

Le coût de leur extraction, traitement et transport peut-il être affecté par un éloignement accru des mines, une plus grande profondeur des filons et une baisse de qualité des minerais ? Sans doute, mais sans conséquences significatives sur les prix des marchés internationaux tant que ces effets seront compensés par des techniques minières (open mine), des machines d'extraction et des moyens d'évacuation, terrestres et maritimes, toujours plus performants[3].

Source : Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/pelles-charbon-brun-897584/
Source : Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/pelles-charbon-brun-897584/

Ces conditions objectives ne suffiraient cependant pas à garantir l'offre si toutes les entreprises minières se détournaient d'une activité devenue trop risquée du fait d'investissements impossibles à recouvrer (sunk investments) parce que les débouchés du charbon allaient se tarir. C'est ce qu'ont pensé plusieurs compagnies, en commençant par les plus grandes (Rio Tinto ou Anglo American), mais toutes ont immédiatement trouvé des acquéreurs, soit filiales de grands groupes chinois ou indiens (Yancoal Australia ou Adani Group), soit formés par de jeunes entrepreneurs (black owned companies en Afrique du Sud). Résultat, les 370 G$ jugés nécessaires pour assurer la croissance de l'offre jusqu'en 2040 devraient être réunis sans grande difficulté au profit d' extensions minières en Chine, Inde, Indonésie, Australie, Russie, Mongolie, Colombie ou Afrique australe.

2. Une demande encore très résistante

 Derrière ces investissements charbonniers, l'anticipation d'usages sidérurgiques, chimiques et surtout thermiques qui ont encore de beaux jours devant eux. Les premiers, soit 32 % des débouchés, tiennent à ce que ni la réduction directe ni les fours électriques ne remplaceront tous les hauts-fourneaux, surtout dans les économies émergentes encore peu riches en ferrailles. A quoi s'ajoutent les nouveaux débouchés du charbon dans l'industrie chimique séduite par le coal-to-gas, le coal-to liquid ou la fabrication de fibres de carbone.

Source : Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/centrale-%C3%A9lectrique-3431136/

Beaucoup plus importants, les usages strictement thermiques sont et continueront d'être tirés par la croissance des cimenteries et surtout des centrales thermoélectriques charbon. Ces dernières, qui absorbent environ 60 % de la houille et du lignite brûlés dans le monde, ne résistent pas à la concurrence de la thermoélectricité gaz, de l'électronucléaire et des renouvelables en Europe occidentale depuis plusieurs décennies et en Amérique du Nord depuis le début des années 2010. En revanche,  elle continue à croître dans presque tous les autres pays :

  • en Chine où, malgré une volonté certaine de faire reculer le charbon dans le bilan énergétique, les 126 GW en construction vont porter la thermoélectricité charbon à plus de 1 000 GW[4] ;
  • en Inde où des besoins quasiment illimités d'électricité ne peuvent être satisfaits que par une production reposant à  75% sur la combustion de charbon national et de plus en plus importé ;
  • en Corée du Sud et au Japon, surtout depuis la catastrophe de Fukushima ;
  • en Indonésie, au Vietnam, aux Philippines, au Bangladesh, en Thaïlande, au Pakistan et en Turquie où la thermoélectricité charbon se développe sur des bases technologiques et financières, souvent chinoises, notamment dans le cadre de la Belt and Road Initiative ;
  • en Afrique du Sud qui termine ses deux centrales géantes (9,6 GW) de Kusile et Medupi, mais aussi, plus au nord, du Botswana au Kenya, et même en Egypte où 6,6 GW de thermique charbon vont être construits en coopération avec des compagnies chinoises[5].

Ces nouvelles capacités gonflent donc un parc de plus de 2 000 GW de thermique charbon, dont  50% a moins de 20 ans, ce qui lui assure encore quelques décennies d'activité.

Pourquoi un tel succès ? Pour des raisons politiques dans les pays, asiatiques ou africains, où le charbon, extrait du sous-sol national  est un gage de sécurité d'approvisionnement face aux incertitudes des marchés gaziers. Partout, pour des raisons économiques, parce que la thermoélectricité charbon est moins chère que l'électronucléaire ou les renouvelables dont l'intermittence n'est pas encore compensée par des moyens de stockage performants de l'électricité.

Source : Eurasia Review, https://www.eurasiareview.com/20042018-chinas-belt-and-road-initiative-ambition-and-opportunity-analysis/

D'où pourrait venir le changement ? D'un accord mondial sur une taxe carbone élevée ou de bouleversements technologiques au profit des concurrents du thermique charbon, mais l'un comme les autres sont peu probables au cours des trois prochaines décennies.


Notes et références

[1] Voir le World Energy Outlook 2018 de l'Agence Internationale de l'Energie.

[2] Allègre Maurice (2015). Charbon : géologie, ressources et réserves. Encyclopedie-energie.org

[3] Martin-Amouroux Jean-Marie. Economie et politique du charbon minéral. Encyclopedie-energie.org

[4] Martin-Amouroux Jean-Marie. L'énergie en Chine : la construction du socialisme. Encyclopedie-energie.org

[5] Martin-Amouroux Jean-Marie. Le charbon en Afrique : histoire et perspectives. Encyclopedie-energie.org

*Image de couverture : Pixabay, libre de droits.



Un article de Jean-Marie MARTIN-AMOUROUX : ancien directeur de recherche au CNRS, rédacteur de l'Encyclopédie de l'Energie.


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