La prise de risques en montagne : comment l'aborder ?

Publié par Sandy Aupetit, le 3 mai 2023   900

Symbole du dépassement de soi et de la contemplation, la haute-montagne est soumise à un paradoxe. L’appel des cimes n’a jamais été aussi fort et leur accès est de plus en plus facilité. Pourtant, chaque pas sur ces terrains vertigineux se doit d’être calculé avec la plus grande attention, en particulier dans le cadre de sports extrêmes tels que l'alpinisme. Mais comment les alpinistes appréhendent-ils le risque en montagne ?

La montagne : un terrain aux risques multiples

Lors d'une sortie en montagne, les alpinistes doivent composer avec deux types de danger : les risques "objectifs" et les risques "subjectifs".

Les risques "objectifs" sont directement liés à l’environnement. Dans le cas de l'alpinisme (et plus largement des activités de montagne), le facteur météorologique est par exemple prédominant du fait de la complexité de la géographie montagnarde, pouvant amener à changements de situation rapides. Planifier une sortie en montagne en tenant compte précisément des conditions météorologiques peut faire la différence entre une bonne sortie ou un besoin de secours urgent.

Selon l’Association Nationale pour l'Étude de la Neige et des Avalanches (A.N.E.N.A), 9 personnes sont décédées dans des avalanches en 2021/2022 dans les massifs français (Victimes avalanches France 2021/2022). Ce risque prédominant dans la pratique de l’alpinisme est extrêmement complexe à analyser du fait de la multiplicité de ses caractéristiques. Que ce soit une plaque ou un départ ponctuel, un déferlement de neige poudreuse ou de neige coulante, l’avalanche est un phénomène qui peut s’avérer destructeur s'il n'est pas anticipé.

S'ajoutent à cela des risques "subjectifs", liés au comportement humain. Avec la baisse de la pression atmosphérique et donc de la pression en dioxygène, le mal aigu des montagnes (M.A.M) est un risque courant en alpinisme. Maux de tête, étourdissements, nausées, essoufflement et grande fatigue : tels sont les symptômes qui peuvent entraver une ascension. Le professeur en physiologie Jean-Paul Richalet explique que la consommation maximale d’oxygène par l’organisme (Vo2max) dépend de l’altitude (le mal des montagnes). Seulement, les efforts demandés par l’alpiniste en dépendent et ces derniers sont donc limités en haute-montagne. La meilleure façon d’éviter ce mal aigu des montagnes est de s’acclimater progressivement, notamment en passant en moyenne deux jours consécutifs au-delà de 3000 mètres.

Un autre risque relève enfin des capacités d'analyse de l'alpiniste. Que ce soit par la surestimation de ses propres capacités ou de celles de son groupe ou par une mauvaise analyse de la situation, l’alpiniste est constamment soumis à une pression psychologique pouvant lui porter atteinte.

Bien sûr, l'ensemble de ces risques peuvent être réduits, par une préparation adéquate en amont


Deux alpinistes en montagne - Saikat Ghosh

La quête de sensations fortes : une explosion des risques ?

Dans l’établissement d’une typologie des profils de montagnards, est-il possible de repérer des comportements addictifs ? Des études montrent en effet que les alpinistes qui recherchent le frisson de la sensation forte sont soumis à des mécanismes neurophysiologiques particuliers. L’hyperstimulation des récepteurs de dopamine pendant l’effort entraîne un besoin irrésistible de répétition, c’est une dépendance, non pas ici à une substance mais à un comportement. Les risques sont alors démultipliés puisque le sentiment d’accoutumance empêche l’individu d’agir librement. Mais est-ce si simple que cela ?

Ce profil du « sportif de haut niveau » s’attache à la performance et aux sensations extrêmes, quitte à se confronter à des risques eux aussi extrêmes. Ces personnes font alors face à un phénomène psychologique de “cycle infernal”. L’atteinte d’une cible toujours plus haute minore la perception des risques, ce qui a pour effet d’augmenter leur dangerosité.

Ce type de comportement, parfois mis en avant lors d'incidents en montagne, n’est cependant pas prédominant dans la pratique de l’alpinisme, au profit d'une approche plus raisonnée, où les individus travaillent à apprécier au plus juste leurs propres limites cognitives et physiques.

Glacier des Bossons, Chamonix - Léo Derache

Une prise de risques abordée de manière stratégique et calculée

Alors que les alpinistes sont souvent perçus comme des amateurs de sensations fortes prêts à relever n'importe quel défi, la plupart abordent la prise de risque de manière stratégique et calculée.

D’après Sylvie Dolbeault, médecin psychiatre à l’Institut Curie, la première étape de la gestion du risque consiste à le comprendre. Les alpinistes doivent être conscients des dangers auxquels ils sont susceptibles de faire face et des conséquences d'un échec.

Cela nécessite une connaissance des risques objectifs et des techniques. Mais ils doivent aussi être attentifs à des phénomènes parfois mal connus et donc sous-estimés. Ce sont surtout les modifications physiologiques et comportementales liées à l’altitude. La réduction du taux d’oxygène dans le sang pour des périodes prolongées à des effets importants sur les caractères physiques, cognitifs et comportementaux d’un humain. Le corps s’y adapte naturellement, de manière immédiate ou à la suite d’un processus d’acclimatation précis. Si cette étape n’est pas respectée, l’organisme est soumis à des troubles évoqués précédemment comme le mal des montagnes, et pouvant conduire à la mort si un œdème cérébral ou du poumon survient.

La pratique de la haute-montagne nécessite donc une préparation physique et mentale particulière, impliquant d'être conscient des risques propres à ce milieu. Contrairement à ce que certains affirment, il ne faut pas voir en l’alpiniste un sportif qui ne vit que pour l’exploit et le frisson de l’ascension. D'autres formes de pratiques et de mise en valeur de l'expérience existent et il est préférable de savoir discerner les comportements.

Article rédigé par Manal Boutoub et Léo Derache

Ressources bibliographiques

  • Une histoire du secours en montagne, AGRESTI Blaise, Glénat, 2018


Cet article a été rédigé par les étudiant·e·s suivant l'enseignement transversal "Vulgarisation scientifique et écriture journalistique" proposé à l'Université Grenoble Alpes (UGA). Cet enseignement est encadré par Sandy Aupetit, chargée de médiation scientifique à l'UGA et Laura Schlenker, professeure associée au Master CCST de l'UGA et co-fondatrice de La Fabrique Média.


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