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Comment bien préparer sa démence en soignant son ulcère

Publié par Antoine Depaulis, le 13 septembre 2016   5.6k

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Comme nous le disait Laurent Vercueil, le prolongement de la durée de vie expose à une augmentation continue des cas de démence. Mais un avenir neurodramatique, entourés de vieillards gâteux, n'est pas irrémédiable. Plusieurs actions permettent de limiter les dégâts : améliorer son environnement, contrôler les facteurs de risque vasculaire, équilibrer son diabète, surveiller son poids, traiter une hypertension artérielle, veiller à l'équilibre de son alimentation, ne pas fumer, continuer d'agiter ses neurones, faire du sport... Mais aussi éviter certains médicaments !

On connaissait la prise régulière de tranquillisants comme facteurs de risque de développer une démence (1). On va maintenant pouvoir y ajouter certains médicaments, comme semblent le prouver plusieurs études épidémiologiques récentes, qui portent sur des substances couramment prescrites aux seniors.

Parmi celles-ci, les inhibiteurs de la pompe à protons ou "IPP" (oméprazole, ésoméprazole, pantoprazole-) viennent en première ligne. Les IPP sont en effet abondamment prescrits dans les pays industrialisés, essentiellement pour des hyperacidités gastriques et/ou des reflux gastro-œsophagiens. Ils sont utilisés sur de longues périodes, plusieurs années le plus souvent, et le nombre de patients traités avec des IPP a sérieusement augmenté au cours de ces dernières années. Enfin, la majorité des personnes qui prennent des IPP ne sont plus toutes jeunes...

Deux études épidémiologiques récentes réalisées par des équipes de cliniciens allemands, révèlent que la prise prolongée d'IPP augmente le risque de développer une démence et en particulier une maladie d'Alzheimer. L'étude du dossier médical de 3000 patients âgés de plus de 75 ans, a permis de calculer que la prise d'IPP de façon chronique et sur une longue période augmente de 30 à 40 % la probabilité de développer une démence (2). De plus, l'analyse d'une banque de données médicales portant sur plus de 73 000 patients suivis entre 2004 et 2011, confirme que ceux qui ont pris régulièrement des IPP ont développé, à âge égal, plus facilement une démence (3).

Pourtant, questionnez un médecin ou un pharmacien et il vous dira que les IPP n'ont pratiquement pas d'effets secondaires et sont plutôt bien tolérés. On peut en effet prendre ces médicaments pendant plusieurs mois ou années sans ressentir de gêne particulière. Alors comment ces résultats sont-ils possibles ?

Les démences en général et la maladie d'Alzheimer en particulier, sont associées à l'accumulation dans le cerveau d'un peptide appelé béta-amyloïde qui a tendance à s'agréger en petits paquets. Ces agrégations, nommées "plaques séniles" ou "plaques amyloïdes" sont toxiques pour les neurones et participent à la neurodégénérescence qui caractérise ces maladies. Ce processus est accéléré lors d'une production excessive de béta-amyloïde ou lorsque le système enzymatique qui régule tout ça ne fonctionne pas (plus) très bien... Heureusement, nous avons dans le cerveau des petites cellules appelées cellules microgliales ou "microglies" qui sont l'équivalent des macrophages qui circulent dans le sang et qui permettent de réagir aux agressions microbiennes . Ces microglies patrouillent en permanence dans notre cerveau, localisent rapidement un phénomène anormal et potentiellement toxique et le neutralisent. Circulez, y’a rien à voir ! (voir aussi)

En particulier, les cellules microgliales peuvent "digérer" les plaques séniles grâce à leurs lysosomes et aux enzymes qu'ils contiennent. Mais pour que cette digestion se passe bien, une certaine acidité (un pH égal à 5) est nécessaire. Certains facteurs peuvent augmenter cette acidité et rendre les cellules microgliales plus efficaces dans leur lutte contre les plaques séniles (4). Inversement, une perte d'acidité les rend moins performantes et c'est ce qui a été observé chez des patients souffrant de la maladie d'Alzheimer.

Or il se trouve que les IPP franchissent la barrière hémoméningée, qui filtre les échanges entre le sang et le cerveau (5). Une fois dans le cerveau, même à des taux très faibles, les IPP peuvent bloquer les systèmes qui régulent l'acidité des lysosomes, un peu comme ils le font dans l'estomac. L'acidité des lysosomes est ainsi réduite, et par voie de conséquence la capacité de la microglie à digérer les plaques séniles. Dans une étude parue en mars 2013, une équipe de Barcelone avait montré que chez des souris transgéniques qui présentent des plaques séniles, un traitement pendant 5 jours avec un IPP (à des doses équivalentes de ce qui est couramment prescrit chez l'homme), augmente leurs taux de béta-amyloïde...

La prise chronique d'IPP, malgré une réputation de médicament bien supporté, constitue ainsi un facteur de risque important pour le développement de démences. Dans leur discussion, les cliniciens allemands s'inquiètent de l'utilisation importante de ces médicaments, en particulier chez les personnes âgées, souvent à des doses élevées et/ou sur des périodes trop longues. Laurent Vercueil a raison : continuer à agiter ses neurones pour éviter de prendre un médicament qui peut être toxique sur le long terme est aussi un moyen de bien vieillir !


>> Notes

Je remercie Alain Buisson, Bruno Bonaz, Marion Sabourdy et bien sûr Laurent Vercueil pour leur relecture de cet article. Merci à Sylvie Boisseau et Muriel Jacquier-Sarlin pour leur photo!

>> Voir aussi notre dossier "les maladies neurodégénératives"

  1. Plus exactement, ce sont les tranquillisants mineurs et la famille des benzodiazépines, anxiolytiques et sédatifs couramment prescrits, qui viennent en première ligne. Plusieurs études, dont la première a été réalisée par l'équipe de Bernard Bégaud à Bordeaux, ont montré que la prise régulière de ces médicaments augmente encore plus le risque de développer une démence ! Shash, D., Kurth, T., Bertrand, M., Dufouil, C., Barberger-Gateau, P., Berr, C., Ritchie, K., Dartigues, J.-F., Bégaud, B., Alpérovitch, A., Tzourio, C., 2016. Benzodiazepine, psychotropic medication, and dementia: A population-based cohort study. Alzheimer's & Dementia 12, 604–613.
  2. Haenisch, B., Holt, von, K., Wiese, B., Prokein, J., Lange, C., Ernst, A., Brettschneider, C., König, H.-H., Werle, J., Weyerer, S., Luppa, M., Riedel-Heller, S.G., Fuchs, A., Pentzek, M., Weeg, D., Bickel, H., Broich, K., Jessen, F., Maier, W., Scherer, M., 2015. Risk of dementia in elderly patients with the use of proton pump inhibitors. European Archives of Psychiatry and Clinical Neuroscience 265, 419–428.
  3. Gomm, W., Holt, von, K., Thomé, F., Broich, K., Maier, W., Fink, A., Doblhammer, G., Haenisch, B., 2016. Association of Proton Pump Inhibitors With Risk of Dementia: A Pharmacoepidemiological Claims Data Analysis. JAMA Neurol 73, 410–416.
  4. Majumdar, A., Cruz, D., Asamoah, N., 2007. Activation of microglia acidifies lysosomes and leads to degradation of Alzheimer amyloid fibrils. Molecular biology of the Cell 18, 1490-1496.
  5. Fallahzadeh, M.K., Borhani Haghighi, A., Namazi, M.R., 2010. Proton pump inhibitors: predisposers to Alzheimer disease? J Clin Pharm Ther 35, 125–126.
  6. Badiola, N., Alcalde, V., Pujol, A., Münter, L.M., Multhaup, G., 2013. The proton-pump inhibitor lansoprazole enhances amyloid beta production. PLoSOne 8, e58837.