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Mémoires du Futur

Au risque d'être soi, prendre sa vie en main

Publié par Jean Claude Serres, le 18 mars 2022   580

A partir de la découverte d'un livre clair, solaire et invitant à cheminer dans l'intériorité : « Eloge du risque " chapitre " au risque de vivre » de Anne Dufourmantelle

Risquer sa vie peut s' entendre comme prendre le risque de mourir. Nous savons dans le langage mathématique que le risque est la probabilité qu'un événement arrive, qu'il soit une menace ou une opportunité. Mais dans le langage courant nous ne l'entendons pas ainsi. Le risque est le danger ou la menace même. Le risquophile jouera sa  vie aux dés, l’himalayiste, l'homme volant, le sextogradiste à main nu et en solo. A contrario, le risquophobe ne voudra prendre aucun risque. Son horizon de vie sera le risque zéro.

La notion de risque zéro ou son inverse la sûreté de fonctionnement  certaine peut exister en mécanique, tout au moins en limite. Le contrepoids par exemple dont la seule fonction est de peser son poids est très fiable !

Dans le vivant, le déterminisme "cause effet" n' est guère pertinent et le risque zéro n'a pas de sens. Les causalités sont systémiques et l'incertitude est reine. Décider consiste à choisir entre différentes familles de risques ou familles de menaces et opportunités. Choisir entre différentes stratégies sera une autre façon de l'exprimer.

Choisir sa vie, prendre sa  vie en main, exprimera un autre sens que celui du rapport à la mort. Se réaliser, devenir soi, mieux vivre, connaître une vie  bonne, organisera la réflexion, les stratégies et les décisions.

Ce nouveau sens n'est pas exempt d'écueils. Notre société injecte dans nos cerveaux des injonctions de réussite, de forme physique, de  beauté et de perfectionnisme qui ne sont pas sans danger. La quête de la maîtrise de soi peut tragiquement réduire l'espérance de  vie tout  court, mais plus généralement, nous éloigner du mieux vivre dans l' instant comme dans la durée.

"Prendre sa  vie en main" implique d'élaborer et de choisir donc de douter. J'aime les gens qui doutent chante Anne Sylvestre dans cette superbe chanson.

Il est indispensable de douter, pour choisir les prises de risques optimales, face à l'incertitude. Il nous faut rester vigilant et en capacité de remettre en question des décisions, d' adapter nos stratégies. Décider dans l' incertitude, c' est accepter l'incomplétude de nos informations et c'est aussi accepter ce qui advient. Paradoxalement, cette acceptation, ces remises en questions potentielles vivent en parallèle à notre engagement à mettre en œuvre et sans aucun doute nos décisions validées. Faire l' un et son contraire est une des clefs du bien vivre en environnement complexe, face à l'incertitude de l' avenir comme à l' hostilité d' une situation présente. L' action nous confronte au réel et permet d' ajuster ou de changer nos stratégies. Seul l'engagement dans une temporalité adéquate le permet. Au contraire, la valse hésitation ne conduit à rien. Et pire, décider sous l'emprise de la peur devient destructeur.

Il est aussi bien utile de reconnaître nos fragilités et ne pas succomber au mythe de la toute puissance. Savoir conjuguer humilité et audace.

Sur un autre plan le risque d'être soi qui se trouve au cœur du processus d individuation. Ce processus est central dans la théorie de l'évolution. Pour l'homo sapiens culture et langages ont développé notre résilience et notre capacité d adaptation, en tant que groupes sociaux que comme individu. Devenir soi, un être singulier se construit dans la rencontre des autres, dans leurs différences et singularités. Nous sommes construits par les autres, par ce qui nous a été étranger tout au long de notre itinéraire de vie. "Prendre notre vie en main" consiste en partie à choisir parmi nos héritages, nos influences et conditionnements reçus,  ceux que nous voulons garder, développer et ceux que nous voulons rejeter.