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Dans l'insula du Professeur Charcot

Publié par Laurent Vercueil, le 3 avril 2016   1.5k

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La grande salle est parcourue d’un frémissement. La jeune femme chancèle. L’équilibre est précaire, elle manque de tomber et Babinski intervient pour la soutenir. Le pinceau de Brouillet reste en l’air. On a beau y avoir assisté à maintes reprises, la scène conserve une aura dramatique. Les regards de l’assistance volent de Blanche à Charcot, et inversement, avec un peu d’affolement. Que va-t-il se passer ? Charcot parait si sûr de lui. De son effet.

Charcot fixe son public. Ses élèves, des amis, des personnalités de la vie publique et intellectuelle, des mondains. La fine crème de la neurologie en train de se forger comme discipline. De s’extirper de la fange aliéniste. Les hommes, et bientôt, les femmes, qui vont bâtir la science du cerveau sur ses fondements cliniques. Et lui, à la proue de tout ça.

Charcot s’enflamme, s’il ne montre rien. La présentation de ces femmes, dont il explore le continent hystérique, a apporté à ses leçons du Mardi, prisées jusqu’à présent par les savants, un côté glamour et spectaculaire qui a drainé un public nouveau, friand d’émotions. Et là-dessus : l’hypnose.

Petit mouvement contrarié de sourcils. Charcot n’aime pas penser aux débats animés qui agitent les tenants des différentes théories de l’hypnose. L’explication de Bernheim est insuffisante, l’hypnose n’est pas la simple suggestion, qu’un méticuleux modus operandi rend spectaculairement performante. Trop simple. Charcot sait qu’il touche à quelque chose de bien plus universel : la possibilité d’affecter, dynamiquement, les propriétés fonctionnelles du cerveau. La paralysie hystérique n’est pas causée par la destruction d’une zone motrice cérébrale mais par la suspension de sa fonction. Comme peut opérer l’hypnose, au cœur du cerveau.

Charcot balaye, vaporise, évacue la pensée de Bernheim. Blanche est toujours immobile, menaçant de s’effondrer avec une lenteur calculée. Dans le quadrant inféro-latéral gauche de son champ visuel, Charcot devine la silhouette de Babinski, attentive à l’évolution de la scène, et les bras tendus de Marguerite Bottard, qui s’apprête à recevoir la jeune femme.

Où en étais-je ? Charcot se tient le bras droit en flexion, pointant l’index dans une direction qui semble virtuelle. Que doit-il suggérer, à ce moment ? Il reprend sa phrase « Vous allez à présent observer.. ». Le sens de l’observation. Au-delà du regard, il s’agit de saisir quelque chose qui se passe.

Quelque chose doit se passer. C’est une question de secondes. C’est imminent. Dans le cerveau de Charcot, tout s’accélère. Et alors qu’il ne bouge plus un cil, le métabolisme énergétique de sa matière grise s’emballe. Comme si le glucose était soudainement aspiré par l’activité synaptique, la circuiterie neuronale redondante, les vagues calciques gliales, et surtout, ces allers et retours inquiets entre les différents modules cognitifs, échangeant les données, vérifiant les étapes du traitement, comparant avec l’état perceptif et remodelant celui-ci à leurs grés. Charcot turbine. Blanche ne bouge toujours pas. L’expérience va-t-elle échouer ?

Dans la partie postérieure de l’insula de Charcot, la perfusion sanguine augmente. L’apport d’oxygène accompagne la perception d’une tension diffuse, figée par l’attente, presque douloureuse. C’est une tension corporelle, physique, une sensation qui affecte le corps, puis le cerveau. Ou est-ce le contraire ? Peut-être Charcot ne perçoit-il cette tension uniquement parce que son insula s’active ? Se passe-t-il même quelque chose dans son corps, qui ne soit généré par son cerveau ? Et maintenant ? Blanche va-t-elle enfin bouger ? Elle ne peut pas rester éternellement catatonique, tout de même ! L’inquiétude pointe.

Une inquiétude. Dans le cerveau de Charcot, le noyau amygdalien s’est allumé. Il scintille à présent, pour peu qu’une caméra à émission de positrons puisse recueillir son signal à ce moment précis. L’oxygène afflue, le glucose traverse la paroi des vaisseaux sanguins à l’aide de transporteurs spécialisés et se trouve véhiculé par des astrocytes jusqu’au site neuronal de combustion. D’importantes ressources énergétiques doivent être mobilisées, non pas tant pour déployer les potentiels d’action, ces géants qui transportent l’information d’une cellule nerveuse à l’autre, que pour maintenir l’équilibre instable du potentiel de membrane des neurones chahutés par les influences qui se pressent. Alors ça chauffe, ça brule, ça tempête dans l’amygdale. Attention !

A l’opposé, une confiance. Comment Charcot ne serait-il pas confiant ? Dans sa science, sa pédagogie, sa relation à l’autre, et, surtout, à Blanche. Une confiance que son histoire personnelle, ses réussites, et l’opinion de ses pairs ont bâtie, consolidé, fortifié. Inébranlable, la confiance de Charcot dans son pouvoir. Son pouvoir au bout de son index dressé. Celui qui touche Dieu, au plafond de la Chapelle Sixtine, ou mieux encore, l’autre, celui qui donne vie à l’homme. Vie à Blanche. Bouge !

Nouvelle vague dans l’insula. Une onde, proche d’un frisson. La rétine périphérique de Charcot, servie par ces récepteurs en forme de bâtonnets, génère une volée de potentiels qui gagne les aires visuelles du cortex latéral occipital (V5) : un mouvement ! En parallèle, l’amygdale et l’insula sont informées : elle bouge ! Une saccade oculaire vers le mouvement serait la bienvenue, mais le contrôle inhibiteur frontal reste puissant : ce serait trahir l’inquiétude. Charcot maitrise les hurlements de ses colliculi supérieurs : y aller voir ! Fixer ce qui est en train de bouger pour savoir ! Ce serait si facile ! Une petite saccade conjuguée du regard vers la cible.

Mais Charcot garde ses yeux devant lui. Il ne se laisse pas distraire. Toujours ce lobe frontal, qui chapeaute ce beau monde de perceptions, de propositions, d’actions, d’impulsions. Charcot sait que nous sommes entourés d’invitations plus ou moins impérieuses à agir, à faire, à dire. Et que, sous l’autorité ferme de son lobe frontal, seule, en temps voulu, une minorité des actions possibles sera autorisée.

Elle a bougé. A présent, Charcot en a la conviction. Il a senti un soulagement qui gagnait l’assistance. Un certain relâchement des attitudes, le souffle qui trouve un chemin entre deux lèvres serrées, les rides du front qui s’effacent légèrement. Il n’a rien vu. Son amygdale a perçu un mouvement sur son côté gauche, loin, très loin, dans la brume indéfinie et incolore de la vision latérale. Elle a informé l’hypothalamus, l’insula. Charcot a frissonné, peut-être, ce fut si fugace.

L’apnée que l’attention soutenue de Charcot avait déclenchée, cède la place à une inspiration, sous l’influence de l'augmentation rapide du taux de gaz carbonique sanguin. Le thorax de Charcot avale un peu de l’air mal ventilé de la salle de la Pitié-Salpêtrière. La reprise de la respiration lui fait sentir quel soulagement c’est: Elle a bougé.

Ça marche ! A nouveau, et comme à chaque fois, ça marche, ça a marché, ça marchera toujours. L’hypnose lui permet d’activer, de désactiver, à volonté, la machinerie tortueuse du cerveau de ces pauvres femmes. Charcot ne daigne même plus se retourner vers Blanche. Il sait qu’elle se redresse avec une certaine majesté, à mesure que la catalepsie s’efface. Il sait que les applaudissements vont crépiter, bientôt, et qu’il recevra, de ses hôtes prestigieux invités pour l’occasion, les félicitations exténuées. Il sait tout ça. L’amygdale exulte, l’insula est inondée d’un bonheur suave et son hippocampe reprend toute l’histoire de son moi biographique, pour la couronner d’un nouveau succès. Charcot est grand, Charcot est fort, Charcot est le maître de la neurologie.

Blanche ouvre les yeux et parait surprise. Tout le monde l’applaudit. Derrière elle, Babinski se retire avec une élégance un peu froide. Tout ce cirque l’agace. Il dira plus tard ce qu’il en pense. Bien plus tard. Lorsque Charcot et son insula seront ensevelis depuis longtemps.

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