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La musique, dans le cerveau ou pas ? Innéisme et culturalisme - le faux débat

Publié par Laurent Vercueil, le 30 novembre 2019   170

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Un débat vigoureux agite deux conceptions anthropologiques de la musique, débat réanimé tout à fait dernièrement par la publication d'un article dans la revue Science (1). C'est un débat qui n'a rien d'original, s'agissant des manifestations humaines, et qui oppose, surtout dans les caricatures qui sont faites de leurs propos, les tenants de la nature à ceux de la culture, c'est à dire les "biologisants" et les "culturisants", ou les partisans de l'inné et ceux de l'acquis (2). C'est tellement prévisible que c'en est fatiguant. 

L'auteur même de l'étude, Samuel Mehr, s'en est fait l'écho sur twitter en relayant un article récent du Monde (extrait reproduit ci-dessous) où les interprétations, à partir des mêmes résultats, sont divergentes, entre celles qui insistent sur l'ancrage biologique de la musique et celles qui trouvent prétexte à s'en éloigner. 

L'universalité de la musique que l'étude pointe nous confirme que nous sommes façonnés de culture et de nature, et que l'une et l'autre se répondent, notre culture surgissant de notre nature et la façonnant en retour.  Il est absurde d'opposer l'une à l'autre, comme si, d'un côté nous n'étions pas équipé d'un cerveau aux caractéristiques spécifiques (3) mais seulement mués par notre culture, ou, de l'autre, nous serions constitués d'un cerveau littéralement "élevé hors sol", dont nous serions "maître et possesseur".  Nos existences sont bien évidemment 100% biologiques et 100% culturelles, et il n'est de phénomène biologique sans une contrepartie culturelle (sa représentation, son interprétation, etc..), de même qu'il n'est de culture sans des êtres biologiques qui la supportent et que leurs propriétés orientent.  Le lait nous vient-il de la vache (biologique) ou du récipient où il a été conditionné (culture) ? Des deux évidemment (4). 

L'étude en question se base sur une collecte mondiale de chansons, recueillies chez plus de 300 cultures différentes, et qui a fait l'objet d'un travail d'analyse statistique. Le but de l'analyse est de rechercher à mettre en évidence des traits communs, des invariants, à travers cette diversité. Une figure en introduction de l'article décrit le processus : 

Parmi les conclusions intéressantes de l'étude, le fait observé que lorsque la musique a des effets comportementaux définis (faire danser, bercer un enfant, apporter du soin, chanter l'amour (5)), elle partage, au travers des différentes cultures, des traits communs, et que ces traits peuvent être déterminés (au dessus de ce que le ferait un choix réalisé au hasard) par les auditeurs en aveugle (ne connaissant pas) la fonction de ces différents morceaux (6). 

Et vous savez quoi ? 

La prochaine Semaine du Cerveau à Grenoble, du 16 au 21 Mars, est consacrée au sujet de la Musique !


NOTES

(1) Mehr S et al. Universality and diversity in human song. Science  22 Nov 2019: Vol. 366, Issue 6468, DOI: 10.1126/science.aax0868

(2) Un réflexe de pensée à toujours conduit à assimiler les "innéistes" à une pensée conservatrice de droite et les "acquiistes" à celle de progressistes de gauche. C'est évidemment simplificateur et largement faux.  Cela repose notamment sur le soupçon que la pensée biologisante (naturalisatrice) est essentialiste (les personnes sont réduites à ce qu'elles sont, biologiquement), alors que les partisans de l'acquis mettent leur pas dans ceux de Rousseau et la notion du déterminisme social. Dans le premier cas, l'être humain est assigné à ce que son corps est, dans le second, la société doit être améliorée pour le bien commun. De fait, il faut reconnaître qu'il est possible d'instrumenter toute discipline, tout corpus de connaissance, tout domaine des sciences, au service d'une idéologie. Conservatisme et Progressisme peuvent s'accaparer des résultats dans le sens de l'utilité qu'elles représentent dans leur discours, à un moment donné.  L'idéologie n'est pas très regardante sur tout ce qui peut donner du grain à moudre.

(3) Il est fait souvent appel à la "plasticité" comme l'outil magique donnant à la culture les moyens de façonner le cerveau à sa guise.  C'est lui donner une place excessive : elle est soumise à des contraintes biologiques qui limitent ses aptitudes à transformer le cerveau. Le cerveau n'est pas une page blanche, il n'est pas non plus un ordinateur déterminé par le code génétique. 

(4) analogie qui a d'évidentes limites, le conditionnement du lait n'ayant aucun effet (on suppose) sur la vache...

(5) dans le texte original : dancing, lullaby, healing et love.

(6) Une autre polémique animée, et semble-t-il plus argumentée, concerne l'absence d'implication d'ethnomusicologues dans l'étude. Pat Savage, notamment, semble avoir proposé ses services de manière un peu tardive et opportuniste, si l'on en juge par la réponse de Mehr.