L’effet de la pollution sur la fonte des neiges en Himalaya

Publié par Marion Bisiaux, le 2 septembre 2013   2.5k

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Titulaire d’une thèse en glaciologie et d’un master en communication scientifique à l’Université Stendhal, Marion partage avec nous les recherches d’un glaciologue grenoblois.

En Himalaya, la neige et les glaciers sont alimentés par les précipitations neigeuses de la mousson et des dépressions. Leur fonte saisonnière constitue une ressource en eau essentielle pour les populations locales de certaines régions arides de la chaine. Les émissions de gaz à effet de serre et de particules liées aux activités humaines pourraient mettre à mal le comportement de ce gigantesque réservoir d’eau… Plusieurs processus pilotent la fonte de la neige et des glaciers. La température de l’air a, bien évidemment, un effet direct sur la hauteur de neige, mais la présence de poussières sur la surface du manteau neigeux peut également être un facteur important à prendre en compte.

Carbone suie

Sur le sous-continent indien, la production croissante d’énergie à partir de bois et de ressources fossiles (charbon, pétrole) génère, parmi d’autres, des particules appelées « carbone suie ». Ces particules de taille nanométrique à millimétrique sont emportées dans l’atmosphère, qui s’en retrouve fortement polluée. Or, le carbone suie, a la particularité d’être très noir et d’absorber la lumière du soleil et il a donc tendance à réchauffer l’air ambiant. C’est ce qu’on appelle le « brown cloud » ou « nuage brun ». Ces nuages bruns sont ensuite emportés jusque dans les régions himalayennes et atteignent localement le pied des plus célèbres montagnes de la chaine, à 5 000 mètres d’altitude. Là, les particules se déposent en grande quantité à la surface du manteau neigeux, ce que n’aiment ni la neige ni les glaciers !

Photo satellite montrant le nuage "brun" au pied du plateau Tibétain

En effet, selon Martin Ménégoz, chercheur au Laboratoire de Glaciologie et de Géophysique de l’Environnement à Grenoble (LGGE) (1), les particules de carbone suie contribuent directement, en plus de réchauffer l’air, à faire fondre la neige sur laquelle elles sont déposées. À partir de modélisations numériques, le chercheur a estimé que dans certaines régions du Karakoram, le carbone suie serait responsable d’une diminution de la durée d’enneigement des sols pouvant atteindre huit jours par saison (publication scientifique dans « The Cryosphere »). Ces simulations sont validées à l’aide des mesures récentes réalisées à l’observatoire de la Pyramide, au pied de l’Everest (Népal). Celles-ci montrent que les concentrations en carbone suie dans l’air himalayen peuvent y être comparables à celles mesurées dans l’air citadin d’une ville comme Grenoble ! Cependant, le chercheur souligne la nécessité de prendre ce résultat avec beaucoup de prudence : « de larges incertitudes persistent sur les propriétés du carbone suie dans l’air et sur le manteau neigeux, mais aussi sur les quantités émises dans les régions polluées, puis transportées jusqu’aux montagnes et déposées sur la neige ».

Mousson, neige et glaciers

L’Afghanistan, le Pakistan, l’Inde, le Népal, le Tibet, le Bhoutan et la Chine profitent des réserves d’eau de l’Himalaya, notamment au travers des grands bassins fluviaux qui y prennent leur source. L’ensemble de ces bassins représente une superficie de 6,7 millions de km2, sur laquelle vivent plus de 1,2 milliard d’habitants. La vulnérabilité du couvert nival face aux émissions de carbone suie est donc préoccupante, car il forme, selon le chercheur, une partie des réserves d’eau disponibles dans ces régions, notamment dans celles qui sont peu exposées à la mousson. Or, il est à craindre que la situation ne s’améliore pas

Une situation préoccupante

Vue sur le massif du Kumbu depuis le site de forage au sommet du Mera (6400 m)

M. Ménégoz souligne en effet que, si les émissions de carbone suie ont atteint leur maximum lors des deux dernières décennies en Europe et en Amérique du Nord, elles devraient continuer à croître en Asie du Sud-Est pour atteindre leur maximum dans les 10 à 30 ans à venir. Cette augmentation est d’ailleurs bien visible dans les neiges himalayennes, puisque des prélèvements de carottes de glace et de névés provenant de la région de l’Everest et celle du Mera, montrent un triplement des concentrations en carbone suie entre le début et la fin du XXème siècle. Pourtant, au contraire des gaz à effet de serre comme le dioxyde de carbone (CO2), les particules de suie ne restent que quelques jours dans l’atmosphère (contre une centaine d’années pour le CO2). Elles sont en effet « lessivées » par les précipitations. Si des mesures de prévention étaient conduites (remplacement des véhicules diesels, filtrage des émissions des centrales à charbon et des fours individuels), l’effet du carbone suie sur la fonte des neiges pourrait être quasiment instantanément réduit.

Mais d’ici là, les neiges himalayennes risquent de fondre un peu plus encore chaque année…

>> Notes :

  1. Citation : Ménégoz M. et al. (2013) Boreal and temperate snow cover variations induced by black carbon emissions in the middle of the 21st century, The Cryosphere, 7, 537-554, doi:10.5194/tc-7-537-2013. Les travaux de M. Ménégoz ont été financés par l’Agence Nationale de la Recherche sous le projet ANR 09-CEP-492 005-02/PAPRIKA

>> Illustrations : LGGE, Nasa, A.Gilbert