Moving Earths : théâtre, écologie et science hardcore

Publié par Clémentine Mulet, le 17 octobre 2021   310

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Le 5 octobre dernier, dans le cadre de la Fête de la science, l’Hexagone (Meylan) nous accueillait pour assister à une pièce de théâtre un peu spéciale : Moving Earths. Conférence-performance écrite par Bruno Latour et mise en scène par Frédérique Aït-Touati, elle nous invite à penser notre époque et ses enjeux comme amenant une nouvelle représentation du monde, de nous et de ce qui nous entoure. À la fin de la pièce, nous avons eu la chance de pouvoir échanger quelques mots avec la metteure en scène. Voici donc un article pour les rapporter et partager un peu du spectacle. Mais avant, une petite présentation s’impose :

Bruno Latour, sociologue, anthropologue et philosophe des sciences. Ses travaux sont nombreux et portent notamment sur les sciences et techniques, le droit, les arts, la modernité et plus récemment, les questions environnementales.

Frédérique Aït-Touati, historienne de la littérature et des sciences modernes et metteure en scène de théâtre. En 2004, elle a créé la compagnie Zone Critique, une plateforme de recherche-création mêlant théâtre et imaginaires scientifiques et écologiques. C'est dans le cadre de ce projet qu'elle travaille aujourd'hui avec Bruno Latour. Ses recherches actuelles portent sur le lien entre le théâtre et la construction du savoir au tournant du XVIIe siècle.

 

De quoi ça parle ?

« L’ordre social et l’ordre cosmique bougent ensemble. »

     Voilà l’une des premières répliques du comédien, Duncan Evennou. Les grandes découvertes scientifiques, aiguillant nos connaissances du monde, sont en fait profondément liées à la manière dont nous faisons société.

Pour filer son histoire, il évoque d’abord la célèbre pièce de Brecht, La vie de Galilée. Il revient sur le choc provoqué par ses découvertes en 1609, amorçant la bascule des représentations de l’époque alors largement dominées par l’Eglise. Puis, il suggère l’existence d’un second choc, très semblable, provoqué cette fois par des travaux contemporains : l’hypothèse Gaïa, émise par le climatologue John Lovelock et confortée par la microbiologiste Lynn Margulis, dans les années 1970. (Le sujet mériterait un article à part entière.)

Aussi l’acteur de répliquer : « Galilée avait montré que la Terre se meut. Nous pourrions dire aujourd’hui que la Terre s’émeut. » La planète et sa biosphère réagissent à nos activités, en témoignent notre entrée dans l’anthropocène et l’alarme écologique qui retentit. De même, les peuples se lèvent en manifestant pour le climat. Notre rapport au monde vacille et se délite, il devient incertain et changeant. « L’ordre social et l’ordre cosmique bougent ensemble. »

Comment ça se passe ?

          Sur scène, un acteur seul qui improvise en partie la conférence. Équipé d’une craie et d’un tableau noir, il nous propose de suivre son chemin de pensée à l’aide de dessins, de photos et de vidéos projetés sur un écran disposé en arrière-plan. Le tout agrémenté de jeux de lumières et de bandes sons. C'est un spectacle dynamique et vivant.

Les images sont diverses, mais en voici une : le célèbre cliché de Greta Thunberg, pris en 2019 lors du sommet Action Climat de l’ONU, où elle foudroie Donald Trump du regard. (Pas sûre d'avoir les droits, donc elle est .) Selon le comédien, ici fidèle à la plume de Bruno Latour, cette photographie incarne l’un des conflits contemporains en matière de représentation du monde : « l’une et l’autre habitent deux planètes radicalement différentes ». Deux récits, deux manières de vivre ensemble. Comme l’Eglise et Galilée jadis..?

Quoi qu’il en soit, une chose m’a frappée à la sortie du spectacle : tout le monde insistait sur la difficulté de cette pièce de théâtre. J’ai entendu certains s’en plaindre, d’autres simplement le noter en nous demandant si « c’était pas trop dur ». Y compris Frédérique Aït-Touati ! Elle s’est ensuite expliquée : « Ce n’est pas de la vulgarisation : Bruno n’essaye pas du tout de rendre les choses plus simples. C’est vraiment de la philosophie, de la science hardcore qu’on partage en faisant une confiance totale à l’intelligence du public et aux moyens du théâtre. »

À quoi ça sert ?

          C’est volontairement compliqué, improvisé et par-dessus le marché, le parallèle entre la découverte de Galilée et celle de Lovelock et Margulis reste sérieusement discutable… Alors à quoi bon ? On pourrait m’objecter qu’une œuvre existe pour elle-même, qu’elle n’a pas à servir à quelque chose. Peut-être. Mais Moving Earths s’inscrit dans un projet de longue durée.

C’est en 2009 que Frédérique Aït-Touati et Bruno Latour ont commencé à travailler ensemble, pour faire une pièce sur le climat. « Bruno avait l’intuition que quelque chose se passe sur le plateau qui nous permet de parler autrement de ces questions-là : des vivants, de pollution, d’environnement, de crise écologique, etc. »

Après le Gaïa Global Circus (2013-2016) et de fausses conférences climatiques, ils se sont lancés un nouveau défi : « J’avais envie de donner à voir sa façon de penser, de travailler, de réfléchir […] une manière pour Bruno de raconter autrement ce qu’il dit dans ses textes. » D’où l’idée de mettre en scène des conférences improvisées. « Il y a une histoire, un arc de pensée, puis une parole improvisée ». Le choix de l’interprétation est particulièrement important ici. « On essaye de montrer la science en train de se faire. […] C’est une expérience de pensée, une fiction, et le défi c’est de voir dans quelle mesure on vous embarque dans cette hypothèse. […] Une espèce de pensée vivante en train de se faire, grâce au théâtre. »

Cette idée aboutit avec la création de trois spectacles, regroupés dans la Trilogie Terrestre :

     - INSIDE : performée par Bruno Latour, elle aborde les travaux sur la zone critique de manière à changer l’image d’un globe terrestre sur lequel nous serions, pour celle d’un ensemble complexe dans lequel nous sommes. Elle est disponible en anglais ici.

        -  Moving Earths

       - VIRAL : un parcours expérimental en cours de production, qui nous fera éprouver plus en détail les travaux de Lynn Margulis sur l’infiniment petit pour mettre en avant les co-dépendances du monde vivant, la consistance de Gaïa.

 

Entre sciences et arts, cette trilogie nous invite finalement à repenser notre rapport à la Terre et ses conséquences politiques. « C’est vraiment ce qui se passe de plus récent dans une certaine philosophie de la nature française, qui est discuté et discutable. C’est ça qu’on met en partage, en espérant que ça touche [le public]. Moi je suis touchée par ce genre de pensée, et j’essaye de faire en sorte que les autres soient touchés aussi. »

Et une fois la représentation terminée, de temps en temps, l’expérience de pensée proposée continue à vivre dans les impressions, les débats et les idées qu’elle a pu semer.

  

  

NB : Les deux premiers volets de la Trilogie Terrestre sont parus aux éditions B42, le 8 octobre 2021. [Lien à venir]

 

Photo : Moving Earths, Théâtre de l’Odéon - Paris - Janvier 2020 - https://www.zonecritiquecie.or...