La recherche environnementale, de la rencontre à la co-construction interdisciplinaire

Publié par Clémentine Mulet, le 18 janvier 2023   220

Les questions environnementales appellent la collaboration entre différentes disciplines scientifiques, issues notamment des Sciences de la Vie et de la Terre (SVT) et des Sciences Humaines et Sociales (SHS). Auparavant chacune de son côté, celles-ci sont désormais amenées à travailler ensemble pour construire de nouveaux objets de recherche et saisir la complexité des changements qui ont cours. C’était là le sujet de la troisième séance de l’édition 2022 du séminaire "Sciences, Société et Communication" : Cécilia Claeys, sociologue au Centre de Recherche sur les Sociétés et Environnement en Méditerranée (CRESEM) est intervenue à la MSH-Alpes pour partager ses expériences et ses réflexions.

  Pourquoi travailler ensemble ?

La chercheuse met en avant 4 principales raisons à la collaboration entre les disciplines :

- L’argent : la recherche est financée selon un système d’appels d’offres, dans lequel sont de plus en plus demandées des équipes pluridisciplinaires. Il y a donc une injonction à l’interdisciplinarité via incitations financières.

- Le pouvoir : les commandes institutionnelles, donc les décideurs publics, sollicitent beaucoup l’interdisciplinarité dans la recherche.

© Mariya Gisina

- L’amour : l’amitié et la complicité entre les chercheur.e.s. La dimension humaine est fondamentale. Contre la figure du savant isolé, la relation de confiance est particulièrement importante dans l’interdisciplinarité. Chacun apporte ses compétences propres à sa discipline, et n’est donc pas en mesure de s’assurer de la rigueur des autres. Sans confiance, impossible d’avancer.

- La science : lorsqu’une discipline seule ne parvient pas à répondre à la question qui se pose, l’interdisciplinarité s’impose. Aussi, il faut reconnaître les limites de son savoir et accepter d’aller chercher le renfort d’autres disciplines. Ce qui signifie aussi qu’il faut partager les crédits et le budget des recherches menées, et certaines tensions se cristallisent sur ce dernier point.

Quelles sont les disciplines impliquées ?

Dans la recherche environnementale, on peut observer des collaborations entre disciplines internes aux SHS : sociologie, histoire, urbanisme, droit, économie, géographie, philosophie, anthropologie, psychologie, sciences de l’information et de la communication (SIC), etc. Mais également entre SVT et SHS : écologie, entomologie médicale, océanographie, géologie, etc.

Qui a initié l’interdisciplinarité ?

Les collaborations donnent souvent lieu à des co-portages devant les institutions, ces dernières ayant tendance à rejeter les projets portés par un.e chercheur.e en SHS seul.e.

© Encyclopédie de l'environnement

Elles sont principalement initiées par des chercheur.e.s en SVT. À cet égard, on observe une évolution depuis plusieurs décennies. Les sciences non-humaines ont longtemps refusé d’être associées à certains objets issus des SHS – le capitalisme, la justice/l’injustice, etc. – ayant une connotation militante. Autrement, elles ne voyaient pas comment valoriser les approches.

Plus les fossés épistémiques sont larges, plus le passage est potentiellement difficile. De chaque côté, il faut dépasser ses déceptions méthodologiques et ses irritations épistémologiques – l’anthropocentrisme des SHS et l’écocentrisme, presque misanthrope, des SVT par exemple. Mais les disciplines ont fait un pas l'une vers l’autre et les choses ont évolué. En SVT, l’illusion de la nature pure est souvent déconstruite ; en SHS, on accepte de prendre au sérieux la matérialité biologique de la nature. À noter que les disciplines les plus proches épistémologiquement ne donnent pas lieu aux collaborations les plus faciles. L’éloignement implique le jeu de jargons et de postures différentes. Mais lorsqu’on a un objet d’étude commun, il y a une concurrence entre des visions différentes.

Autour de quelles méthodes se construit-elle ?

Avoir des outils méthodologiques communs aide beaucoup à la coopération et au bon fonctionnement de l’étude. Or les méthodes qualitatives des SHS sont parfois considérées comme insuffisamment robustes par les SVT. En cause, le sempiternel débat sciences exactes / sciences non-exactes, dans lequel la sociologue invoque la "récalcitrance" des objets de recherche : des objets qui se rebellent, qui ne collent pas au dispositif et peuvent contester les résultats attendus. On retrouve néanmoins deux outils méthodologiques en commun entre elles : la cartographie et les statistiques.

En outre, les différences méthodologiques induisent différentes contraintes dont les autres disciplines n’ont pas forcément conscience. Pour Cécilia, il faut donc privilégier une "interdisciplinarité par le bas" : faire le terrain ensemble pour les éprouver concrètement.

Les objectifs initiaux ont-ils été atteints ?

Ces collaborations apportent de nouvelles choses dans chacune des disciplines ; elles les cultivent en produisant souvent des résultats inattendus. Mais elles rencontrent aussi des obstacles liés à l’accès difficile aux données ou en termes de faisabilité technique. Elles peuvent également se heurter à un désengagement humain. En effet, il y a un risque de perdre le contact avec les pairs de la même discipline. Aussi, il est préférable de soumettre le travail à une évaluation disciplinaire. Niveau valorisation, on trouve généralement une publication de la discipline centrale mise en perspective avec plusieurs publications périphériques, de disciplines motrices ou suiveuses, en miroir. À noter que le choix de la pluridisciplinarité implique une carrière à risque, difficilement lisible.

Pluridisciplinarité, transdisciplinarité ou interdisciplinarité ?

Pour Cécilia Claeys, la pluridisciplinarité est l’agrégation prudente de différentes disciplines. On y trouve alors une introduction et une conclusion communes, et un chapitre par discipline. La transdisciplinarité tend plutôt à mettre en cause les frontières disciplinaires. Dans ce cas, le cadre d’analyse est souvent imposé par une domination épistémologique plus ou moins visible. Enfin, l’interdisciplinarité suppose l’interpénétration entre plusieurs disciplines. Elles restent des disciplines, mais elles se questionnent, se bousculent mutuellement en repoussant l’autre dans ses retranchements, ses a priori épistémiques.

C’est parce que l’environnement posait problème à la société qu’il y eut un besoin de mobilisations interdisciplinaires dès les années 1970, en écho au silence du printemps qui retentissait. Les SHS se questionnent toujours sur les horreurs de la vie, et les sciences non-humaines permettent de ramener la matérialité du vivant mais également, l’émerveillement.

© Clémentine Mulet


Références

Printemps Silencieux. de Rachel Carson (1962)

Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie. de Bruno Latour (1999)

Pour une sociologie enfin écologique. de Paul Cary et Jacques Rodriguez (2022)

Live-Tweet du séminaire : https://twitter.com/Arthurisso...

Un article co-écrit par Léna Bourcin et Clémentine Mulet dans le cadre du M2 CCST.