Jonathan Cognard, des montagnes à la bande dessinée - Sciences en bulles & Fête de la science 2024

Publié par Echosciences Grenoble, le 18 avril 2024   550

Rencontre avec Jonathan Cognard, doctorant en économie écologique et lauréat de l’édition 2024 de “Sciences en bulles” pour la Fête de la science. 

Jonathan Cognard est doctorant au Laboratoire des Écosystèmes et Sociétés En Montagne (LESSEM) de l’Université Grenoble Alpes, un laboratoire INRAE. Très attaché aux montagnes ainsi qu’aux différentes vies qui s’y sont développées, il fait porter ses travaux sur la soutenabilité hydrique des territoires de montagne.

Avec sympathie et précision, il a accepté de répondre à nos questions.

   

Quel est votre parcours ?

Je suis né en station, à Praz-sur-Arly en Haute-Savoie (74), et j’ai grandi proche d’elles. Je me suis toujours questionné sur la place que prennent les humains dans leurs environnements naturels. J’ai ensuite suivi un parcours universitaire pluridisciplinaire : une licence d’informatique et mathématiques appliquées (MiASHS) puis un master d’économie quantitative et enfin un master risques et environnement mêlant ingénierie, droit, économie et sciences politiques. 

Après votre licence et vos masters, vous êtes doctorant. En une phrase, qu’est-ce qu’une thèse ?

Pour moi, la thèse est un long travail durant lequel on apprend à mener des recherches et à devenir chercheur. Cela dure au minimum trois ans et c’est après une licence et un master universitaires.

Quel est votre sujet en particulier ?

J’étudie la production de neige par les stations de sports d’hiver dans le contexte du changement climatique.  J’étudie plus précisément les effets économiques, hydrologiques et écologiques, pour comprendre ses intérêts et ses inconvénients pour les humains et les non-humains en montagne. J’essaie en particulier de savoir si tous les usagers de l’eau peuvent ou non coexister.

Quels sont les principaux objectifs de vos recherches ?

Les travaux précédents qui se sont intéressés aux conflits d'usages de l'eau entre les humains et les autres usagers non-humains, sont anthropocentrés et s’intéressent à des échelles très larges. Ces recherches peuvent passer à côté de problématiques très localisées dans le temps et l’espace. Un de mes objectifs est donc de réfléchir plus localement à ces questions. 

J’ai également étudié l'intensification des investissements dans la production de neige, afin d'évaluer s'ils permettent d'adapter ou non l'économie des territoires de montagne au changement climatique ainsi que l'intensification des capacités de stockage de l'eau dans des retenues d'altitude, afin d'évaluer si elles permettent ou non de limiter les prélèvements pendant la période d'étiage hivernale, qui est critique pour les écosystèmes.

Quels ont été les défis que vous avez rencontrés durant votre thèse ?

Le plus gros défi a été de m’entourer des bonnes personnes, notamment le directeur de thèse, pour pouvoir travailler sereinement. D’un point de vue plus scientifique, je dirais qu’un de mes défis a été l’interdisciplinarité. Dans ma thèse, je réponds à des questions qui concernent plusieurs champs disciplinaires (principalement l’économie, l’écologie et l’hydrologie) alors que traditionnellement, en doctorat, on ne met généralement en avant qu’une discipline.


Par ailleurs, j’ai été aussi confronté à des difficultés pour accéder à des données, voire à des refus d'entretiens de la part de certaines personnes, car la question de l’eau et du changement climatique en montagne sont des sujets tendus. 

Selon vous, quel est l’enjeu le plus important lié à votre sujet de recherche ?

L’enjeu le plus important est la soutenabilité en eau des territoires de montagne, pour répondre aux besoins de tous les consommateurs d’eau. Cela nécessite d’avoir une vision critique de nos usages et de leur intensification en cours et de prendre conscience de l'impact de nos actions sur la disponibilité en eau, notamment en raison du changement climatique, afin de préserver la coexistence et l'harmonie entre les autres utilisateurs de cette ressources, qu'ils soient humains ou non.

Vous évoquiez la pluridisciplinarité : vous considérez-vous plutôt comme économiste ou écologiste ?

On ne peut pas répondre aux problématiques auxquelles je m’intéresse avec une seule discipline. J’ai tranché quand il a fallu que je m’inscrive dans une école doctorale, pour l’économie, car cela correspond plus à la formation que j’ai eu, mais je déborde un peu de cette case d’économiste pour aller chercher d’autres choses dans d'autres cases. Finalement… je me suis bricolé ma propre case, je touche à tout, je ne suis spécialiste en rien.

Est-ce que les résultats de vos recherches peuvent être projetés sur d'autres territoires que les Alpes ?

Avec mes collègues, nous avons développé un cadre d’analyse de la soutenabilité hydrique dans un contexte de production de neige et on s’est rendus compte que ce qu’on a développé pouvait être utilisé dans d’autres secteurs et sur d’autres territoires, par exemple en agriculture. Mais c’est un cadre assez général, qui nécessitera de prendre en compte les spécificités de chaque usage et chaque usager.

Venons-en à votre participation à Sciences en Bulles. Est-ce  votre première contribution au monde de la vulgarisation ?

Oui, c’est ma première vraie expérience de médiation et elle arrive au bon moment ! Plus tôt, elle aurait été prématurée dans mes recherches. J’avais besoin de comprendre en profondeur mon sujet avant d’en parler. En plus, dans la bande dessinée, je donne certains de mes résultats. Je soutiens ma thèse en septembre 2024 et la BD sera publiée en octobre. Pour une question d’éthique scientifique, je ne souhaitais pas livrer mes résultats tant qu’ils n’étaient pas publiés et donc approuvés par mes pairs.

Comment avez-vous vécu cette expérience ?

J’ai trouvé que cet exercice n'était vraiment pas facile. En thèse, j’ai appris à communiquer avec des termes scientifiques difficilement accessibles mais que les chercheurs utilisent pour être précis. Tout ce vocabulaire n’est pas forcément accessible aux publics alors j’ai été confronté à la question : comment en parler ? Je n’avais pas les compétences pour le faire seul. Heureusement, j’ai été accompagné par une petite équipe (1) pour trouver l’équilibre entre la précision du propos et sa simplicité.. On m’a posé des questions sur mes recherches, j’ai produit un document écrit puis nous avons fait des aller-retours pour expliquer, préciser, simplifier. L’équilibre était dur à trouver entre la précision du propos et sa simplicité.

Selon vous, quelle est l'importance de la vulgarisation scientifique et de la sensibilisation des publics à des sujets comme le vôtre, en particulier dans le contexte actuel de changement climatique ?

Ce qui m’anime dans la recherche, c’est de contribuer à améliorer notre société, d’aider à éclairer les choix qui seront pris. J’évolue dans la sphère scientifique mais ce monde peut être perméable aux non spécialistes. La médiation et la vulgarisation viennent lier ces deux milieux.

Mon sujet est tendu et suscite de gros débats. Pourtant, il y a peu d'informations dessus. Mon rôle est d’amener des éléments pour informer les débats et de les renseigner. Je ne donne pas mon avis, juste des résultats scientifiques. Après, il faut que l’information que j’ai produite passe d’un monde à l’autre et c’est en ça que la médiation scientifique est un atout.

En quoi pensez-vous que des événements comme "Sciences en Bulles" peuvent contribuer à rapprocher la science et la société ?

La BD est un format complémentaire aux autres (article, interview, présentations…), qui permet de toucher un public qui ne lit pas forcément d'article de vulgarisation. Ça rend l’exercice ludique. Lorsque j'ai reçu les premières planches, j’ai trouvé incroyable tout ce qu'une image peut faire passer comme informations. L’image vous reste en tête plus que des mots compliqués. Le travail de la médiatrice et de l’illustratrice sur la BD que l’on réalise ensemble est assez énorme pour rendre les propos accessibles.

Quelle est la suite pour vous ?

Je rends ma thèse en juin et je la soutiens devant le jury en septembre. En octobre, j’interviendrai à plusieurs événements de la Fête de la science dans le cadre de Sciences en Bulles, auprès de différents publics, sur le campus et hors-les-murs. Pour la suite, j’ai un projet de post-doctorat dans les continuité de mes travaux actuels, pour systématiser la récoltes des données qui nous ont manqué, rendre accessible aux décideurs l’état des connaissances sur la production de neige en station, et de poursuivre nos recherches sur la coexistence entre usagers (non-)humains de l’eau en montagne. Mais il faut encore qu’on trouve comment le financer, ce n’est pas toujours simple.

Propos recueillis par Chloé Ettouati et Marion Sabourdy


Notes

  1. Jonathan et les autres doctorants·es lauréats·es ont suivi une formation collective en décembre 2023 organisée par le Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche et animée par la communicatrice scientifique Annalisa Plaitano. Il a échangé ensuite régulièrement avec l'éditrice Nathalie Brousse, chargée de faire l'interface avec l'illustratrice Héloïse Chochois. Tout au long du projet, Jonathan est accompagné par Sandy Aupetit, chargée de médiation scientifique à la Direction de la culture et de la culture scientifique de l'Université Grenoble Alpes.

Article rédigé dans le cadre de la Fête de la science 2024