Mesurer et comprendre les données sur la qualité de l’air : un enjeu urbain environnemental et citoyen

Publié par Sarah Duché, le 15 avril 2016   2.1k

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La Fabrique n°1, qui a eu lieu à l’Institut de Géographie Alpine le 1 er mars, a été l’occasion de travailler sur les services climatiques (cf. article de Sylvain Bigot), mais aussi sur une question connexe, celle de la pollution atmosphérique.

Face à cet enjeu environnemental, la compréhension et le développement de données et de mesures fines doivent également ouvrir la voie pour la prise en compte des citoyens dans la gestion des questions environnementales en ville.

Observer la pollution de l’air dans les villes

La pollution de l’air est une question qui ne doit pas être confondue avec celle du changement climatique et des émissions de gaz à effet de serre. Elle est quotidienne, avec des effets sanitaires directs et palpables, et ne nécessite pas de se projeter puisqu’elle nous entoure déjà.

Contrairement à la nécessité de mettre en place des services climatiques pour une gestion intégrée du changement climatique, il existe depuis plus d’une vingtaine d’année des observatoires de la qualité de l’air pour toutes les agglomérations françaises, gérés par les Associations Agréées à la Surveillance de la Qualité de l’Air (ASQAA), telle que l’association Air Rhône-Alpes à Grenoble (figure 1). Elle a pour objectif de surveiller et d’informer les citoyens et les acteurs publics sur la qualité de l’air. Pour se faire, elle produit des modèles, actualisées quotidiennement, avec des résolutions de plus en plus fines et les complètent par des mesures en continu dans des stations fixes. Ces ressources publiques permettent de définir l’indice d’exposition quotidienne de la population de la métropole grenobloise, relayée sur le site d’Air Rhône-Alpes, de certaines collectivités territoriales et par certains médias. Elles sont aussi utilisées dans d’autres études par d’autres associations et des chercheurs pour comparer les niveaux de pollution entre les villes françaises et internationales, pour étudier la variabilité spatio-temporelle de la pollution à plus ou moins long terme, ou encore, dans des études épidémiologiques pour connaître les conséquences de la pollution sur la santé. Des campagnes de mesures peuvent compléter les ressources quotidiennes.

Site de Air Rhône-Alpes - Impression écran du 29 février 2016

Figure 1 : Site de l’association Air Rhône-Alpes, impression écran du 29 février 2016

Des données et des enjeux encore trop peu accessibles aux citoyens

Vous l’aurez compris, la pollution de l’air est un sujet bien étudié et renseigné. Alors, pourquoi toutes ces informations semblent encore trop peu accessibles aux citoyens ?

L’analyse et la compréhension des données de pollution atmosphérique sont très complexes et nécessitent pour les néophytes de nombreuses clefs de compréhension. Nous sommes exposés à des cocktails de polluants qui peuvent interagir entre eux. Ils sont très variables selon les sources d’émission et les conditions météorologiques, mais aussi selon ses activités, les lieux fréquentés et ses modes de déplacements. Par exemple, sur la figure 2, j'ai réalisé des mesures de concentrations de particules sur un des parcours les plus fréquentés pour la course à pied à Paris et une forte variabilité spatiale a été observée. Selon les saisons, ce sont différents types polluants qui ont des niveaux élevés. Certains sont plus forts à proximité de sources d’émission et d’autres non… Ce sont beaucoup d’éléments que l’indice journalier de qualité de l’air ne montrent pas, même s’il permet de savoir si l’air aujourd’hui est plutôt pollué ou non.

Figure 2 : Mesures réalisées le 18 juin 2014 sur un trajet de course à Paris

Au niveau individuel, nous ne savons pas exactement à quoi nous sommes réellement exposés lors de nos déplacements et de nos environnements fréquentés. En rendant accessibles, visualisables et en temps réel les données de pollution à tous, on facilite la possibilité de se sentir plus concerné par son exposition individuelle.

De nouveaux outils pour une vision plus fine de la pollution de l’air

Le développement de capteurs miniaturisés et à bas prix mesurant des polluants permet de plus en plus d’imaginer des réseaux importants de capteurs citoyens ou une densification de capteurs dans les villes.

Il existe actuellement de nombreux projets qui émergent dans ce sens, dans une mouvance d’électronique open source , d’ouverture des données et de Do It Yourself , avec des citoyens experts et des fablabs (figure 3), et dans la tendance des objets connectés, avec des startups ou entreprise qui proposent des capteurs de pollution connectés. Les données que mesurent ces capteurs sont visualisables en temps réel sur des applications de smartphone et envoyées pour créer une importante base de données sur la pollution de l’air à une échelle fine. Les observatoires eux-mêmes se penchent sur le sujet, avec par exemple le projet Mobicit’Air d’Air Rhône-Alpes.

Figure 3 : Exemple de capteurs et de visualisation dans des projets participatifs (AirCasting, Air Quality Eggs et OpenAir)

Ces nouvelles technologies, les enjeux d’analyse de la donnée et de l’implication des citoyens sur les problématiques environnementales interrogent les villes sur comment adapter l’observatoire à la ville tout en associant les habitants et les acteurs locaux. Pour cela, il faudra que les pouvoirs publics gardent en tête une stratégie pour mener localement des expérimentations, et que les questions de la maitrise des données et des diagnostics, de l’appropriation par les services techniques et les populations, de l’appui au développement local et de la maîtrise des coûts restent envisagées ensemble.

Expérimenter localement tout en prenant en compte les habitants et les problématiques sociales

On pourrait envisager de mettre en place un réseau de capteurs météorologiques et de pollution à l’échelle d’un bâtiment, d’un quartier ou d’une ville ou de faire des mesures participatives fixes ou mobiles avec des citoyens. Il serait également intéressant de profiter de l’expertise d’usage des citoyens et de créer des partenariats public – privé – population.

Les capteurs pourraient être partie prenantes de ces expérimentations, qu’ils soient montés en fablab par les citoyens eux-mêmes pour une meilleure appropriation ou montés en partenariat avec des experts pour ensuite proposer une plateforme de visualisation et cartographie des données mesurées et modélisées.

Cependant, l’usage de ces technologies, même ouverts aux citoyens pose la question de la fracture numérique et donc du risque de laisser une partie de la population hors de ces démarches. La plateforme de donnée ouverte de la mairie de Grenoble pourrait être une piste pour proposer ces données mais la question de l’intégration de toute la population ne sera pour autant pas si facilement résolue. Il faudra donc mener une réflexion d’ensemble concernant la récolte, l’usage et la diffusion des données qui dépasse largement la seule question des opportunités offertes par les technologies en termes d’observation.

Comme dans d'autres domaines, la créativité et l'ingéniosité de citoyens et de jeunes entrepreneurs entraînent les observatoires actuels de qualité de l’air à de nouvelles perspectives et de nouveaux outils (capteurs miniaturisés et nouvelles applications de smartphone). La prise en compte de ces outils dans la fabrique urbaine pourrait aider les citoyens et les décideurs locaux, en partenariat avec les institutions expertes, à s’approprier la problématique de la pollution de l’air, nécessaire pour améliorer la qualité de l’air. Un élargissement à d’autres mesures et questions environnementales (bruit, changement climatique, …) pourrait être fait.

Et vous, seriez-vous prêts à participer à un observatoire citoyen à Grenoble ?

Quelques liens web :

http://www.air-rhonealpes.fr/

http://www.airqualitynow.eu/fr/

http://www.ademe.fr/particuliers-eco-citoyens/poll...

http://www.respiralyon.org/

http://sepages.inserm.fr/fr/accueil/

http://aircasting.org/

http://airqualityegg.wikispaces.com/AirQualityEgg

http://www.pmclab.fr/wiki/dokuwiki/doku.php?id=wiki:projets:open-air