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Le travail animal : repenser nos relations aux animaux

Publié par Dalil Benhis, le 28 octobre 2019   450

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Article rédigé par Dalil Benhis, Quentin Daveau et Elisa Pospieszny, étudiants en Master 2 Communication et Culture Scientifique et Technique, Université Grenoble-Alpes.


L’être humain domine le monde animal. Que ce soit par son exploitation des espèces ou lorsqu’il se pose en arbitre du monde sauvage, l’Homme apparaît souvent comme un oppresseur. Cette idée est bien établie dans notre société, et le bien-être animal est une préoccupation qui se fait de plus en plus importante. Nombreux sont ceux qui, à l’image de Greenpeace ou L214, dénoncent les conditions de vie imposées aux animaux, notamment lorsque nous les mettons au travail.

D’ailleurs, les animaux travaillent-ils ? Chez eux, pour lesquels le travail est à priori imposé, il ne s’agirait que d’un rapport de domination et d’exploitation.

Et si la situation était en réalité plus complexe ? Mieux : et si elle nous permettait de comprendre notre propre rapport au travail. 

Jean Estebanez, maître de conférence en géographie à l’Université Paris Est s’est penché sur la question et l’a abordé le 14 octobre 2019 à la Maison des Sciences de l’Homme.


Travailler pour exister ? 

Qu’entendons-nous exactement par “travail” ? Ce mot si présent dans notre quotidien. 

Selon Jean Estebanez, le travail est “une activité de transformation du monde, orientée par un objectif de production pour satisfaire des besoins, la plupart du temps, humains. C’est ce qui le distingue du jeu et des loisirs, qui sont davantage des activités désintéressées, tournées vers le plaisir.” Il ajoute, presque ironiquement, que le travail n’est “pas forcément une activité rémunérée.”

Le travail, c’est aussi une ambiguïté. D’un côté, il peut être péjoratif, évoquant aliénation, effort sous la contrainte, perte de confiance… Une liste peu attrayante. De l’autre, le travail peut aussi être un outil d’émancipation et de reconnaissance, un élément central du sens social et de la construction de notre identité.

Mais alors qu’en est-il lorsqu’on applique cette définition aux animaux ? Dans beaucoup de théories, la distinction Homme-animal passe par le travail. Selon Marx, “les animaux ne travaillent pas car ils n’ont pas conscience de leur activité.” Il prend notamment l’exemple des abeilles, qui ne seraient que “les vecteurs des lois de la nature” en répétant au fil des générations le même schéma dans la construction de leurs ruches. Pour lui, il y aurait une “énorme différence entre la meilleure des abeilles et le pire des architectes : l’inventivité, la capacité à créer quelque chose de nouveau.”


La notion de subjectivité

Jean Estebanez développe un point de vue différent. En plus d’insister sur les relations de confiance réciproques (nombreuses !) qui existent entre humains et animaux, il ajoute une notion intéressante : la subjectivité et l’engagement personnel de certains animaux dans leur travail.

Un exemple ? Les chiens guides d’aveugles. Malgré une formation poussée, ils sont régulièrement confrontés à des situations qu’ils n’ont jamais rencontrées, ou à des ordres qui mettraient en danger leur maître. Or, il sont capables de désobéir dans ce type de situation, mettant en évidence leur conscientisation des missions à accomplir. Nous sommes alors bien loin de l’abeille qui répète inlassablement ses alvéoles.

Cet exemple est marquant, il révèle la possibilité pour des animaux d’apprendre, d’accumuler une expérience et pourquoi pas d’appréhender, dans un contexte plus large, le sens de leur travail.

Jean Estebanez va même plus loin pour évoquer cette collaboration entre l’Homme et l’animal. Il met l’accent sur la coévolution entre l’Homme et certaines espèces domestiquées ayant entraîné l’apparition de nouvelles compétences. 

Après tout, les chiens se sont transformés à notre contact et vice-versa. Evidemment, on pourrait critiquer le fait que l’humain reste au centre du processus. Que celui-ci sélectionne certains individus, qu’il décide finalement du travail pour l’animal. Mais est-il pour autant nécessaire de considérer la relation de l’Homme à l’animal uniquement à travers cette rupture ? Il est possible de remettre en question “la dichotomie classique entre nature et culture” comme le propose Jean Estebanez.


Reconsidérer le travail

Ce que note Jean Estebanez, c’est que de nombreux points communs semblent exister entre travail humain et animal. S’il faut rester prudents, la comparaison reste toutefois intéressante. Au-delà de souligner l’importance d’une relation de confiance et de reconnaissance réciproque, il insiste sur l’investissement volontaire que peut avoir un animal dans son travail.

De nombreuses questions restent en suspens, parmi lesquelles le sens que l’on met derrière le mot “travail.” Pour le chercheur de l’Université de Créteil, l’intérêt de ce terme est qu’il ne dit pas la nature de la relation. Il nous invite à reconnaître les nuances et la complexité des rapports que nous entretenons avec les animaux. Il avance que, comme pour les humains, le travail peut être aliénant comme émancipateur. En suivant cette idée, on préférera parler de travail animal plutôt que d’exploitation. En choisissant ce terme, plus ouvert, nous gagnons en liberté pour étudier et développer nos relations avec les animaux.

Au final, s’intéresser au travail animal, c’est remettre en perspective la notion même de travail, y compris chez l’Homme. Pour Jean Estebanez, le but n’est pas de décrire le monde des humains ou celui des animaux, mais de comprendre l’intersection entre ces deux mondes.

Crédit photo du visuel principal : Pxhere