Psychologie de la morale

Publié par Hélène Mottier, le 21 juin 2018   1.2k

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Chronique rédigée et présentée par Hélène Mottier pour le MagDSciences

>> Ré-éditée pour Echosciences <<



A quoi réfère la morale en Psychologie ?

Le terme d’acte moral est utilisé comme synonyme d’acte altruiste, où autrui est privilégié dans nos actions. La morale désigne l’ensemble des normes et des valeurs qui régissent les comportements des membres d’une société les uns à l’égard des autres. Ils définissent ce qu’il est bon ou mal de faire en tenant compte des autres. En ce sens, la morale est profondément sociale. C’est pourquoi elle intéresse tant les chercheurs en Psychologie sociale qui étudient l’influence que les autres, présents ou absents, exercent sur nos idées, nos émotions, et nos comportements.

En 2011, Laurent Bègue, professeur de Psychologie sociale au Laboratoire Inter-universitaire de Psychologie de l’Université Grenoble-Alpes, entreprend dans son ouvrage « Psychologie du bien et du mal », de retracer les découvertes scientifiques sur la thématique de la morale.


 

La morale comme sujet d'études scientifiques

La morale, comme de nombreux concepts issus de la philosophie, peut être l’objet d’études scientifiques. Ce qui définit une connaissance comme scientifique, c’est la démarche adoptée pour arriver à cette connaissance. La démarche scientifique consiste, entre autre, à poser des hypothèses, à les tester en manipulant certaines variables, en contrôlant d’autres paramètres, et à utiliser des modèles mathématiques qui vont permettre de tester si les résultats obtenus sont liés au hasard ou s’ils découlent de la manipulation des chercheurs.

Prenons un exemple simple. Supposons que l’on veuille savoir si l’humeur influence notre tendance à agir de manière morale. Au regard de modèles théoriques et d’études précédentes,  on fera l’hypothèse que les individus de bonne humeur agiront plus souvent de manière morale que ceux de mauvaise humeur. On dira aux participants qu’ils vont réaliser une tâche de reconnaissance d’images. Dans la condition « bonne humeur », des images agréables à regarder sont utilisés et dans la condition « mauvaise humeur », on présente des images désagréables. A la fin de l’expérience, les participants reçoivent de l’argent et on leur propose, indépendamment de l’étude, de donner un peu de l’argent reçu pour une cause humanitaire. On mesurera alors le nombre de participants qui accepte de donner de l’argent et combien ils donnent. L’utilisation des statistiques permettra de tester si les participants dans la condition « bonne humeur » ont plus souvent donné de l’argent et en plus grande quantité que dans la condition « mauvaise humeur ».

Bien sûr, une seule étude n’est pas suffisante. Il faut répliquer l’étude en réalisant des recherches similaires dans lesquelles on modifie soit l’acte moral final soit la manière de manipuler l’humeur. Si les résultats sont en accord, alors on pourra confirmer l’hypothèse. Et c’est le cas. Plusieurs études ont mis en évidence que les individus, mis dans des conditions favorisant leur bonne humeur, sont plus généreux et plus enclins à apporter leur aide [1] [2].

En psychologie, nous disposons de différentes techniques pour tester les hypothèses. Demander l’avis des participants au cours d’un entretien ou d’un questionnaire est intéressant bien sûr, mais ces techniques sont soumis à un biais très connu en psychologie : le biais de désirabilité sociale [3]. Ce biais désigne la tendance à se présenter dans un sens favorable. Sans être pour autant malhonnête, les participants peuvent ne pas divulguer ce qu’ils pensent pour éviter d’être mal perçu par l’expérimentateur. Les chercheurs en Psychologie qui s’intéressent à la morale favorisent donc l’utilisation de mesures indirectes. Cela peut passer par le contrôle expérimental comme nous venons d’en donner un exemple ou bien par la mesure de comportements physiologiques. L’accélération du rythme cardiaque ou la dilatation de la pupille sont des mesures de changements d’état que l’individu peut très difficilement contrôler consciemment car ces modifications reposent sur le système nerveux autonome.


 

L’appartenance au groupe et la préservation de l’image de soi comme moteurs des aspirations morales

Les êtres humains sont des êtres sociaux, ce qui implique une certaine inclinaison au besoin d’appartenir au groupe social. Dans ce but, mieux vaut respecter les normes morales. Des criminologues ont demandé à des personnes âgées de 15 à 21 ans quelle serait les conséquences les plus marquantes si elles étaient arrêtées pour un délit. La réaction des proches était la conséquence la plus citée, 55% du temps, tandis que la sanction pénale n’était citée que 10% du temps [4]. Le sentiment chronique d’exclusion sociale constitue l’un des plus grands facteurs de risques d’user de violence extrême, d’appartenir à un gang, ou encore, d’arriver à une grande précarité économique ou d’user de drogues [5].


D’autres recherches suggèrent que nous aspirons tous individuellement à promouvoir une image positive de nous-mêmes. Nous avons tendance à surestimer notre valeur, y compris dans le domaine moral. Ce phénomène est connu sous le nom de l’effet « SAM » pour « supérieur à la moyenne ». Par exemple, 98% des adultes aux États-Unis se considèrent au-dessus de la moyenne concernant l’intelligence, la loyauté, ou la volonté au travail [6].

Le besoin d’appartenance et la préservation d’une représentation de soi acceptable serait deux grands moteurs de nos aspirations morales.

Alors bien sûr, il existe des individus dont les traits de personnalité conduisent à l’immoralité, connus sous le nom de psychopathie ou sociopathie. La psychopathie se caractérise par un déficit d’empathie, c’est-à-dire que ces personnes n’éprouvent pas eux-mêmes les émotions perçus chez les autres. La psychopathie est aussi associée à un sentiment « grandiose » de sa propre valeur et à une insensibilité à la punition. Elles sont plus enclines que la moyenne à tricher et à manipuler les autres. La prévalence de la psychopathie dans la population globale est estimée à 2 ou 3%, majoritairement des hommes [7].

Pour les 98% restant de la population, nous sommes volontiers respectueux des valeurs morales. Néanmoins, nous sommes enclins à considérer que « l’enfer, c’est les autres », pour reprendre Sartre. Lorsque nous sommes victimes d’un acte immoral, nous pensons plus spontanément que cet acte était causé intentionnellement par le bourreau. Nous minimisons donc l’influence du contexte. A l’inverse, nous mettrons plus l’accent sur les aspects situationnels qui nous ont poussés à commettre un acte que nous réprouvons.


 

Le contexte : un rôle sous-estimé

Certaines situations peuvent plus facilement nous amener à ne pas respecter des valeurs qui pourtant nous semblent fondamentales et à l’inverse, certains contextes sont plus propices au respect de ces normes et valeurs.

Le groupe, la possibilité de cacher son identité sont des facteurs favorisant le non-respect des normes morales. Agir en groupe, porter un masque ou utiliser un pseudonyme internet amènent à une augmentation des comportements violents verbalement et physiquement [8] [9] [10].

Le pouvoir a également des effets néfastes avérés. Si l’on attribue arbitrairement plus de pouvoir à un membre d’un groupe, celui-ci sera plus enclin à couper la parole, à moins prêter attention aux arguments des autres, et à adopter des comportements hostiles et humiliants [11]. Dans un même temps, les individus apparaissent plus tolérants des infractions réalisées par une personne ayant un statut supérieur ! Des enfants qui dénoncent moins un camarade populaire qui a commis un vol [12], des adultes qui klaxonnent moins une voiture lente au démarrage lorsqu’elle démontre d’un statut social élevé [13] ou encore, des adultes qui rouspètent moins lorsqu’on les double dans une file d’attente si le fraudeur est bien habillé [14]… Autant d’observation en laboratoire ou sur le terrain qui démontre de cette plus grande tolérance.


 

La soumission à l’autorité et les actes immoraux

La soumission à l’autorité a largement été étudiée pour comprendre comment un grand nombre de personne peuvent commettre des actes immoraux. Stanley Milgram a inventé une série d’étude discutable d’un point de vue éthique mais qui a permis d’éclairer cette question [15]. On disait aux participants qu’ils allaient réaliser une étude sur l’apprentissage et ils étaient soi-disant tirés au sort pour jouer le rôle de l’enseignant. L’autre participant, en réalité un complice, était désigné élève. L’enseignant devait prodiguer des chocs électriques si l’élève donnait une mauvaise réponse. Les chocs électriques allaient de « léger » à « danger, choc sévère », jusqu’à un pallier nommé « XXX ». L’élève ne recevait en réalité aucun choc électrique et simulait la douleur, jusqu’à l’évanouissement. Si le participant-enseignant désirait arrêter, l’expérimentateur l’incitait à poursuivre, avec des phrases comme « vous devez continuer, c’est la règle » ou « ne vous laissez pas impressionner, il faut continuer ». Les psychiatres avaient prédit que seul 2% des participants iraient jusqu’au bout. En réalité, 65% sont allés jusqu’au voltage maximal. Ce pourcentage diminuait lorsque l’on faisait en sorte que le participant-enseignant soit proche physiquement de l’élève. A l’inverse, près de 90% des participants allaient jusqu’à la puissance maximale lorsque la proximité était plus grande entre lui et l’expérimentateur.  



La morale est un élément clé de la vie en société, mais sa transgression peut également s’avérer importante si les normes morales vont à l’encontre d’autres, jugées plus importantes. Transgresser la norme de respect à l’autorité pour se comporter en accord avec d’autres normes de non-violence, en est un exemple. La moralité, comme la justice, n’est pas une spécificité humaine et se présente sous des formes très diverses chez d’autres espèces animales. Cependant, les connaissances se développent depuis peu et nous avons encore beaucoup à apprendre à ce sujet !



 Musique : La mauvaise réputation - Georges Brassens

Images : Pixabay.com



Références bibliographiques :

Bègue, L. (2011). Psychologie du bien et du mal. Paris : Odile Jacob.


[1]  Svetlova, M., Nichols, S. R., & Brownell, C. A. (2010). Toddlers’ prosocial behavior: From instrumental to empathic to altruistic helping. Child development81(6), 1814-1827.

[2] Valdesolo, P., & DeSteno, D. (2006). Manipulations of emotional context shape moral judgment. PSYCHOLOGICAL SCIENCE-CAMBRIDGE-17(6), 476.

[3] Edwards, Allen (1957). The social desirability variable in personality assessment and research. New York: The Dryden Press.

[5] Twenge, J. M., Baumeister, R. F., DeWall, C. N., Ciarocco, N. J., & Bartels, J. M. (2007). Social exclusion decreases prosocial behavior. Journal of personality and social psychology92(1), 56.

[6] Heiss, J., & Owens, S. (1972). Self-evaluations of blacks and whites. American Journal of Sociology78(2), 360-370.

[7] Blair, J., Mitchell, D., & Blair, K. (2005). The psychopath: Emotion and the brain. Blackwell Publishing.

[8] Mullen, B. (1986). Atrocity as a function of lynch mob composition: A self-attention perspective. Personality and Social Psychology Bulletin, 12(2), 187-197.

[9] Silke, A. (2003). Deindividuation, anonymity, and violence: Findings from Northern Ireland. The Journal of Social Psychology, 143(4), 493-499.

[10] Wade, A., & Beran, T. (2011). Cyberbullying: The new era of bullying. Canadian Journal of School Psychology, 26(1), 44-61.

[12] Harari, H., & McDavid, J. W. (1969). Situational influence on moral justice: A study of" finking.". Journal of Personality and Social Psychology, 11(3), 240.

[13] Doob, A. N., & Gross, A. E. (1968). Status of frustrator as an inhibitor of horn-honking responses. The Journal of Social Psychology, 76(2), 213-218.

[14] Harris, M. B. (1974). Mediators between frustration and aggression in a field experiment. Journal of Experimental Social Psychology, 10(6), 561-571.

[15] Milgram, S., & Gudehus, C. (1978). Obedience to authority.

Milgram, S. (1963). Behavioral study of obedience. The Journal of abnormal and social psychology, 67(4), 371.

La majorité des articles cités font partie de l'argumentation du livre de Laurent Bègue qui a guidé la rédaction de cet article.