Les Grands Moulins de Villancourt : hier, aujourd'hui, demain ...

Publié par Laurent Ageron, le 1 juin 2016   2.3k

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Légende photo : le site des Moulins de Villancourt vu depuis le cours Saint André (photo de Mme Abric - archive municipale. Non datée, avant 1945)


Retrouvez tous les mois un épisode relatant la vie de ceux qui ont façonné ce site emblématique de l'agglomération grenobloise. Réalisation : service des archives municipales de la ville de Pont de Claix.


Chapitre 11 : Il y a farine, et… farine !


Où l'on voit comment en intégrant l'usine Brun, l'activité du moulin se recentre essentiellement sur la production de farine pour biscuits.


Parmi les nombreux et précieux témoignages recueillis en 1986 par Anne Cayol-Gérin, figure celui de Michel De Brion, directeur des biscuits Brun de 1953 à 1981 ; il se souvient que le moulin de Villancourt était une unité sans problème qui « marchait tout seul », que l'usine des biscuits Brun se développe autour de la guerre de 14 et de la fabrication du biscuit du soldat, et que le premier tombe dans l'escarcelle de la seconde après la mort de Gaëtan Brun en 1923 : « C'est une affaire qui s'était développée grâce à l'arrivée de cette industrielle, madame Darré-Touche, qui avait donc une biscuiterie et pour laquelle elle avait besoin de farine. Du souvenir que j'en ai - j'ai connu madame Darré-Touche, mais je n'ai pas connu Gaëtan Brun - Gaëtan Brun était un homme qui aimait créer des affaires, mais il ne savait pas les gérer, voilà le souvenir que j'en ai ; c'est peut-être complètement faux, je l'ignore et c'est lui qui avait crée les biscuits Brun, sous son nom, mais il n'a pas su les gérer, et très rapidement il a été peut-être débordé par la réussite, et quand on est débordé par la réussite on tombe tout de suite sur les problèmes d'argent. » La rumeur allait bon train concernant les liens qui unissaient Gaëtan à celle dont il fit sa légataire universelle. Selon le témoignage de Mme Abric, Claire Darré-Touche, en visite au moulin, vient prendre possession des lieux et sa façon de le faire sera non seulement de nommer son frère, Michel Mallard, à la tête du moulin, mais de disposer de ceux qui y vivent : « Monsieur Gaëtan Brun, se souvient Mme Abric, est mort et à ce moment là, et elle est devenue quelqu'un. Elle avait quand même assez de pouvoir pour se permettre de dire « supprimez moi tout ça ! Elle est venue visiter comme la patronne quoi, la nouvelle patronne ».


«La patronne des biscuits brun, c'était la sœur du directeur ... »


Lorsque Angel Jimenez entre au moulin en 1940, Michel Mallard en est encore le directeur : « La patronne des biscuits Brun, c'était la sœur du directeur. A sa mort, elle a désigné le gendre de monsieur Mallard, le mari de sa nièce ; Après il en est venu un d'Italie, c'est quand il était directeur qu'il y a eu le feu (août 1945, n.d.l.r.). Et puis après il y avait Garnier (…) qui a fait fonction de directeur ». Dès lors et jusqu'à la fin de la guerre et l'incendie, l'activité du moulin va être centrée exclusivement sur la livraison de la farine pour la fabrication des biscuits. « A ce moment là, madame Darré- Touche qui aurait acheté le moulin, est devenu essentiellement producteur de farine pour la biscuiterie. Et seulement pour la biscuiterie. Y'avait pas de négoce de farine pour la consommation des boulangers car de toutes les manières, techniquement, c'est pas le même genre ou la même qualité de farine », témoigne M. De Brion, et de poursuivre : « un moulin c'est une unité où il y a toujours très peu de personnel car c'est très automatique, c'est un système en trois huit mais pour faire tourner le moulin en huit heures de temps, il fallait deux personnes. Là où il faut du monde, c'est au niveau de l'ensachage, pas au niveau de la fabrication … Donc c'était une petite unité, par rapport à l'énorme usine des biscuits Brun où à la même époque, il y avait 1 000 personnes (…) Le seul problème qu'on avait, c'était d'acheter les blés adéquats pour faire le type de farine qu'on voulait et que la farine soit une fois pour toute, déterminée, qu'on en détermine la qualité et ensuite c'était la surveillance de cette qualité. Ça c'était le travail essentiel du chef meunier. Le deuxième travail consistait à vendre ce qu'on appelle les issues c'est-à-dire toutes les parties qui proviennent de l'écorce du blé ». Angel Jimenez travaille au moulin jusqu'en 1966, soit 26 ans en tout, ce qui ne l'empêche pas de déclarer : « On n’avait rien à voir nous avec les biscuits Brun, là-bas ; c'était à eux, mais non ! Il fallait que le moulin y marche sinon, ben, ils achetaient la farine ailleurs... ».

Il est remarquable que la destinée de « capitaine d'industrie » s'empare des femmes dès lors qu'elles deviennent veuves (légitimes ou pas, d'ailleurs). Ainsi une des ces femmes « remarquables » a été la veuve de Charles Wendel, Marguerite d'Hausen, qui, en 1784, prend en mains la conduite des forges d'Hayange, livrant jusqu'aux boulets de canons, avant d'être arrêtée et traduite devant un tribunal révolutionnaire en 1794 pour intelligence avec les émigrés et complicité avec un partisan du roi. Thérèse Krupp (1790-1850) sera une autre veuve illustre, appelée à remplacer son défunt mari, mais l'histoire retiendra surtout le (funeste) prénom de sa petite-fille Bertha : guerre, cupidité et trahison ne sont pas réservés aux hommes.