Un Collectif d’Expérimentation (épisode 2)

Publié par Laurent Ageron, le 23 décembre 2014   1.6k

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Suite de l’article consacré au collectif qui réunit des scientifiques, des artistes et des professionnels de la médiation avec l’objectif de créer des supports qui seront présentés au public du futur équipement des Grands Moulins de Villancourt.

Retrouvez le premier article ici : "Un Collectif d’Expérimentation (épisode 1)"

De la réflexion…

Les premières sessions du collectif se sont déroulées entre 2012 et 2013. Elles étaient consacrées à la réflexion puis à la réalisation d’un ou de plusieurs médias qui pourraient illustrer les principes fondamentaux de l’exposition permanente des Grands Moulins de Villancourt définis dans le programme scientifique et culturel du futur équipement. Pour le 1er cycle, le thème retenu est le mouvement, au sens matériel du terme (par exemple : un objet en déplacement) et non au sens de « mouvements d’idées » (sociales, politiques, artistiques…), avec comme questionnement initial : « chaque personne a une perception des mouvements, tout le monde les perçoit, mais comment en explorer toute la diversité ? » Pour travailler sur ce thème, un 1er Collectif a été constitué. Il est volontairement composé de personnes d’univers différents, qui ne se connaissaient pas ou peu. Sept membres ont constitué ce groupe : Perrine Faillet, auteur compositeur interprète, musicienne (projet PEAU), Catherine Cornet, professeure de mathématique, référente de la Délégation Académique aux Arts et à la Culture (DAAC) de Grenoble pour la culture scientifique, Jean-François Desmarchelier, réalisateur et scénographe, Manuel Chabanis, co-directeur de la Cie Scalène, danseur, chorégraphe, Fabien Malbet, astrophysicien, de l’Institut de Planétologie et d’Astrophysique de Grenoble (IPAG), Jean-Robert Grasso, géophysicien, de l’Institut des Sciences de la Terre (ISTerre), Christophe Basile, géologue (ISTerre).

En même temps qu’ils apprenaient à se connaître et à connaître leur univers de référence, les membres du collectif ont avancé dans leur réflexion. Durant cette phase, plusieurs questions leur étaient posées : « que signifie la thématique du mouvement dans leur domaine professionnel ? Quels messages, quelles informations chacun des membres souhaite t’il transmettre au public sur cette thématique ? Qu’est ce qui est commun aux arts et aux sciences ? Quels médias ou quelles formes de médiation peuvent permettre de transmettre ces messages ou ces informations ? » Le collectif s’est rencontré en moyenne deux fois par mois sur une période de neuf mois. Au terme de cette séquence, il a précisé le thème : « des mouvements tout relatifs : entre perception et interprétation », en rajoutant également cinq sous-thèmes :

  1. Un mouvement est perceptible dans le cadre d’un référentiel
  2. Le mouvement est nécessairement lié au temps, il existe dans la durée
  3. Sens et émotion sont au cœur de notre perception et compréhension du mouvement
  4. La perception du mouvement : entre illusion et réalité
  5. Les représentations du mouvement : codes, références, artifices

A partir de ce postulat, le collectif d’expérimentation a proposé une création protéiformes qu’il a intitulé : l’Observatoire des Mouvements – Exposition vivante.

… A la conception

Voilà la définition que les membres ont apportée à leur concept : « L’Observatoire des Mouvements est un outil de médiation qui s’inscrit sur un territoire donné et dans une durée déterminée. L’objectif est de suivre les mouvements du territoire et les mouvements dans le territoire. Cet observatoire peut s’appuyer sur une observation scientifique mais n’apporte pas de résultats scientifiques. L’observation scientifique n’a pas de caractère rigoureux mais intègre le grain de sable ou l’approche subjective. Le rendu est une interprétation qui fait appel à l’imaginaire. Cet imaginaire puise ainsi son inspiration dans des données, des statistiques, des courbes. Le rendu est une œuvre artistique. L’œuvre est ici une évocation scientifique. Durant cette expérience, chacun d’entre nous a gardé son rôle, c’est-à-dire un artiste reste un artiste, un scientifique reste un scientifique. Ensemble, nous livrons une interprétation et nous proposons des points de vue croisés ».

Crédit : Jean-François Desmarchelier

Afin de s’imprégner de la notion de territoire, les membres du collectif se sont promenés dans la ville : « Nous avons été saisis par l’omniprésence de grands flux ininterrompus (voies de circulation, rivière) qui traversent la commune. Cette observation contraste avec une impression de ville figée, elle s’est déroulée en milieu d’après-midi, avec peu de mouvements en dehors des grands axes de circulation. Un calme apparent nous a permis de repérer des lieux qui génèrent du mouvement, comme la place du marché, les écoles et le collège ». D’un point à un autre de la ville, le territoire change : zone urbaine, zone verte, ville plate et pont vertigineux (pont Lesdiguières), quartiers populaires et résidentiels. « En certains endroits, nos sens sont brouillés : sur le Pont Lesdiguières, la circulation des voitures est très bruyante, sans forcément la voir et sans entendre le bruit de la rivière qui s’étend des deux côtés. Derrière le parc Borel, il y a un coin de verdure, propice au calme, mais il est situé au dessus de la voie rapide. Finalement, le mouvement est omniprésent et sous différentes formes ».

Au terme de ce cheminement physique et intellectuel, a émergé un questionnement : comment les habitants de Pont de Claix perçoivent-ils ces différents mouvements ? Tout d’abord, leurs mouvements quotidiens (école, marché, pétanque…) et ensuite les mouvements qui les entourent (le canal, la rivière, les voitures, le train), et enfin plus largement, le rythme des journées et des saisons (mouvement des nuages, du soleil…). C’est cette réflexion que le collectif a souhaité partager avec les pontois en les faisant réagir sur leurs mouvements et ceux qui les entourent aux travers de plusieurs installations interactives qui vont constituer cet observatoire. L’expérimentation se déroule sur la commune de Pont de Claix, mais la démarche, si elle est concluante, pourrait plus largement s’appliquer à tous les territoires et permettre à une collectivité, par exemple, de s’approprier cette démarche inclusive pour appréhender les mouvements de son territoire, les mouvements dans et autour de son territoire.

Comment ça marche ?

Le principe n’est pas seulement d’emmagasiner des données et de les retranscrire, il faut aussi se jouer de cette matière, la détourner. Il y a aussi un principe d’interaction avec le public, apporter un côté ludique, une accroche spectaculaire et susciter la curiosité. Etre à la fois dans le débriefing scientifique et le détournement des données. Dans un 1er temps, il s’agit donc d’observer les mouvements à différentes échelles (temps, vitesse, nature, activité humaine…) et de collecter des informations, en associant les habitants de la ville. Dans un second temps, une restitution subjective est proposée en public. Un 1er rendez-vous a eu lieu durant la fête de la science, en présence des membres du collectif d’expérimentation. Ils ont ainsi présenté leur démarche et livré leur récit de cette expérience, au travers de plusieurs créations : une chorégraphie réalisée par la Cie Scalène, une exposition visuelle et sonore, des films séquencés (principe du time lapse) et du mobilier urbain, des chaises symbolisant les observations. Ainsi, nous avons pu passer le relais aux habitants qui sont à leur tour invités à poursuivre l’expérience.

Les prochains rendez-vous sont la réalisation d’une exposition collective, dans un 1er temps numérique, à retrouver sur le blog des Grands Moulins de Villancourt. Elle donnera lieu à une sélection de clichés qui sera présentée dans la salle d’exposition des moulins. Un autre projet est en cours de réalisation, qui fera l’objet d’un prochain article : le collectif a imaginé un parcours d’observation symbolisé par des chaises. Elles ont été conçues par un designer (kld design) et viennent d’être installées dans l’espace public. Elles seront le lieu d’événements (nuit des étoiles, lecture…) qui vont progressivement se mettre en place tout au long de l’année.