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Mémoires du Futur

De la conscience et de tous ses états

Publié par Jean Claude Serres, le 19 novembre 2019   230

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Article produit en tant que simple participant au Séminaire GIN du 14/11/2019 -  Institut des Neurosciences de Grenoble

 Le cerveau est l’objet le plus compliqué et complexe étudié par l’humain dans l’univers.

La conscience est l’objet du cerveau le plus insaisissable. Le cerveau est unique pour chaque individu et éminemment singulier, différent d'un individu à l'autre. Ce n’est sans doute pas le cas de la « conscience » terme si polysémique que l’on devrait plutôt désigner par les multiples « états de consciences contenants » et « états de consciences contenus ». Chaque état étant spécifié en tant que contenu et en tant que contenant. Ces états de consciences résultent ou émergent de processus non conscients leur donnant vie ou soubassements dans des relations causales et plus probablement circulaires voire systémiques. Pour illustrer les multiples états de consciences simultanés (période « temps réel » de l’ordre du quart de seconde) inférés par des processus attentionnels spécifiques, on peut considérer la situation d’un animateur de réunion de formation ou de conduite d’atelier de parole :

  • Conscience de l’objectif de la rencontre des contributions opérationnelles à apporter
  • Conscience du temps qui passe et des durées de paroles de chaque participant
  • Vigilance des signaux faibles qui alerte des changements de rythme
  • Conscience non active (caméra caché) qui peut détecter des erreurs d’animation mais ne peut pas les corriger dans l’instant présent
  • Conscience de soi, de son bien être, de son stress ou de sa fatigue 

Pour en revenir au cerveau espace contenant ces processus cérébraux conscients et non conscient ou encore inconscients, la frontière n’est pas si simple entre lui et le reste du corps.

Il existe d’autres « cerveaux » plus archaïques sans doute,  qui animent les fonctions du cœur, de l’estomac, des intestins et bien d’autres viscères sans doute, via un grand nombre de neurones.

 Si les processus cérébraux du Cerveau (la tête) disposent de quelques 80 milliards de neurones et 1014 synapses comme support biologique, seulement 16 milliards supportent les processus « nobles » comme le cognitif, le relationnel, les affects et sentiments, les émotions ou les perceptions des sens. Ces processus nobles sont pour une petite partie en relation avec les neurones d’autres parties du corps (comme il a été montré pour les neurones du cœur ou de l’estomac) : système d’inférence du corps sur le « cerveau noble » en termes de propagation d’ondes ou de synchronisation. Les frontières sont très poreuses entres organes et sous organes.

En restant dans le périmètre des fonctions cérébrales observées par les neuroscientifiques (on évacue ainsi la « conscience morale ou professionnelle »). Les états de consciences nous relatent les expériences subjectives et les représentations du monde qui nous permettent entre autre, d’être en « relation consciente » avec nos semblables comme avec soi. La première difficulté méthodologique sur le plan scientifique est la circularité d’un système qui ne peut se définir que par lui-même. Ce n’est que par un état de conscience donné que l’on peut se représenter un état de conscience et communiquer  sur lui.

 La seconde difficulté est de caractériser un état de conscience contenu (conscience phénoménologique) avec un corrélat biologique (sanguin, ondulatoire, électromagnétique, en résonance, etc.) mesurable par les équipements de recherche. Ce que l’on mesure probablement  c’est la corrélation entre un état de conscience contenant ou d’accès à un état de conscience donné avec les processus neuronaux ou encore à des transformations ou successions  d’états de « conscience contenant » dans une perspective plus déterministe, causale ou systémique (exemple raisonnement logique).

 L’autre approche des fonctionnements cérébraux conscients consiste à modéliser mathématiquement cela. Deux approches principales différentes, surement pas à opposer mais sans doute à hybrider dans l’état des connaissances actuelles. Le premier modèle est celui d’un espace global d’émergence de nos « états de conscience » (Dehaene - Changeux). Le second (Freeman - Tononi) plus inscrit dans la « théorie de l’information est celui de l’information intégrée ou la part computationnelle prend le dessus. Les réseaux de neurones artificiels en sont à l’origine  et l’intelligence machinique (IA) en découle.

De ce  premier état de mise en mots découlent toute une succession de difficultés lexicales, de compréhension  comme de représentations mentales.

Difficultés lexicales 

  • Conscience : (humaine, animale), Inconscient, Imaginaire, Imagination, Intuition, Qualia
  • Intelligence : Intelligence  génétique (humaine, animale), Intelligence humaine, (animale) acquise sur le plan individuel ou collectif via les acquis et l’expérience de vie, L’intelligence machinique (ou IA)
  • Représentations mentales : explicites, implicites, partageables ou non

 Difficultés de compréhensions

  • La compréhension de l’émergence de tous ces processus et de leurs singularités humaines tout au cours de l’évolution
  • La compréhension des cultures via leurs supports linguistiques (humaine, animale) avec pour l’humain environ 7000 langues et pour les seuls humains numérisés 3000 langages informatiques.
  • Les représentations mentales du monde extérieur ou du monde intérieur à la personne s’appuient sur des langages, des « mèmes» et des « schèmes », et aussi sur des modèles explicites ou implicites contextuels à une époque.
  • L’âme d’essence divine et éternelle, transcendante au « réel »  dans la chrétienté ou au contraire immanente, devient naturelle et disparaissant avec la mort de la personne suivant Jung ou les approches matérialistes. Il existe encore au Brésil des terraplatistes !
  • Alors qu’au XIX siècle les modèles implicites étaient ceux de la mécanique et de la thermodynamique, aujourd’hui ils sont beaucoup plus organisés via les modèles de l’information, de l’informatique et des statistiques ou encore de la systémique.

 Des états de conscience perçus comme contenants

Les états de conscience d’éveil, de sommeil paradoxal ou dégradés (en capacité attentionnelle et communicationnelle) ou états de conscience modifiés (hypnose, transe, méditation, hallucination) ou encore en absence partielle ou complète de conscience (sommeil profond, comas ou syncopes, absence momentanée, transitoire, ou irréversible).

Les modalités d’émergence des états de consciences sont nombreuses : sensations internes (chaud froid battement de cœurs douleurs émotions), perceptions externes (bruits, lumière, les cinq sens, contextes environnementaux, circuits de la récompense, besoin de décisions complexes (non rationalisables) ou au contraire raisonnées, logiques et explicitables.

Des états de conscience perçus comme contenus partageables ou non (qualia)

 Conscience de soi, conscience phénoménale, conscience non explicitable (qualia ex : couleur), méta conscience ou introspection, raisonnements, argumentations, sentiments, carte du monde interne ou externe, intuitions, signaux faibles.

Complexité de la modélisation des phénomènes conscients 

La première difficulté est de prendre en compte le système interactif entre les processus cérébraux faisant émerger des états de conscience, les processus attentionnels, les processus émotionnels et circuits de récompenses, les processus de mémorisations et de remémoration (connaissances, compétences). La métacognition par exemple qui peut être consciente ou inconsciente ne recouvre pas uniquement les états de consciences réflexifs d’introspection.

La modélisation des états de conscience du point de vue contenu nécessite un spectre beaucoup plus grand d’interdisciplinarité incluant les domaines religieux, artistiques, littéraires et opérationnels (stratégiques) complétant l’ensemble des domaines scientifiques.

 En occident et particulièrement en France la posture centrale du sujet (christianisme puis freudisme) incite à situer le « Je » comme au centre de la conscience et unique. Il pourrait être perçu comme un « je » multipolaire, contextuel et surtout situé au cœur des processus cérébraux non conscients, capable d’intégrer la perception du monde extérieur comme intérieur  induisant ses cartes du monde (d’être au monde) subjectives et très partiellement conscientisables. 

L’autre question difficile est de se demander pourquoi l’évolution a fait émerger des états de consciences aussi évolués chez l’humain, bien que forts lents itératifs et séquentiel intégrant peu de paramètres alors que les processus cérébraux non-conscients sont massivement parallèles, rapides et efficaces autant que efficients. Se pose alors la question de la pertinence de faire émerger des états de consciences dans des machines intelligentes quand les processus informatiques sont si fiables, rapides en manient des quantités de données aussi importantes. Réfléchir ou raisonner a-t’il encore un sens et même un intérêt au cœur de ces machines si puissantes 

De la liberté de décider par soi même du libre arbitre et des états de consciences

Le fonctionnement cérébral est massivement systémique, parallèle et redondant (multipolaire) pour assurer sa fiabilité, sa résilience et son agilité. La multipolarité par exemple des multiples dimensions de mémorisation (organisation de la mémoire en réseaux de neurones spécialisés et en pondérations synaptiques) ou des processus nécessaires à la vision, à la parole : (sons - cordes vocales, langue, lèvres) associés aux fonctions visuelles et motrices, semble rendre compte d’organisations similaires pour tous les processus cérébraux (héritages de l’évolution, réutilisation de ce qui marche, bricolage évolutionniste). Cela confirme la nécessité de prendre en compte parallèlement à la localisation biologique de nombreuses fonctions la croissance exponentielle de leurs interrelations systémiques.

 Il en va de même pour notre capacité en tant qu’individu ou collectif social pour les fonctions de prises de décision (processus systémiques pluriels et massivement collectifs au niveau de l’individu comme du groupe social). Le cerveau de la personne est un décideur de prises de décisions en cascades. Sa première mission est sans doute de décider d’oublier grand nombres d’informations non pertinentes et de mobiliser des processus de décisions simplexes (Cf. A Berthoz).

 Il est étonnant que l’énergie des neuroscientifiques se focalise sur la localisation dans l’espace des fonctions et micro fonctions cérébrales sans prendre en compte l’analyse des temporalités longues (parabole du réverbère !) : pas celles des circuits électromagnétiques ou chimiques mais celles des apprentissages, des conditionnements et des expérimentations sociales. Si à l’instant t de la « prise de décision consciente » il n’existe vraisemblablement aucune liberté, responsabilité et encore moins de libre arbitre, il en est tout autrement dans les processus longs qui ont construit cette décision.

Les processus longs qui vont engager la « prise de décision » (élaboration de communication) s’appuient ou découlent des processus d’apprentissage, de conditionnement et de d’expérimentation qui animent et nourrissent les processus non conscients de maturation. La liberté, la responsabilité et le libre arbitre de la personne dépendent de l’autodiscipline et de la qualité de ces processus de maturation. De ces processus long de maturation dépendent la pertinence de nos cartes mentales de notre « être au monde extérieur comme intérieur » individuel.

Si l’on distingue les processus affectifs et relationnels de prise de pouvoir ou d’influence des uns sur les autres, des processus strictement cognitifs de prise de décisions conscientes ou non consciente, ces processus purement cognitifs de prise de décisions sont essentiellement collectifs (externe à l’individu) et multipolaires (interne à). Cette prise de conscience individuelle et collective de l’importance des processus de maturation et d’explorations préalables est à la source du développement du libre arbitre individuel comme collectif.

 Jean Claude Serres