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Communauté

Mémoires du Futur

De notre rapport à la mort, c'est à dire, de notre rapport à la vie

Publié par Jean Claude Serres, le 6 mai 2020   1.1k

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Ce « petit virus », le Covid 19, invisible et insidieux, terriblement contagieux au dire des spécialistes, a induit chez nous la stratégie du confinement. Cette stratégie-remède, sans doute incontournable, à la date très tardive de sa mise en œuvre, a le mérite de révéler au grand jour les dérives sociales et l’aveuglement du plus grand nombre, la tête dans le sable, à poursuivre cette logique néolibérale de croissance sans fin.

 Le confinement strict, national, durant deux mois pleins, fait imploser cette économie folle. Ce n’est pas un coup d’arrêt. Ce n’est pas une pause. C’est une société entière qui se fracasse contre un platane. Aujourd’hui on compte et recompte les morts du covid19, avec beaucoup d’incertitude. Demain il va nous falloir compter les morts, les victimes de ce confinement-déconfinement à longue durée. C’est un sur-accident. Le remède risque d’être bien plus terrible que le mal. Ceci c’est le regard tragique. Les médias ont joué comme à leur habitude le jeu de l’émotionnel. La population est sidérée, face à la peur de mourir du Covid 19.

Ce confinement strict présente aussi bien des vertus. Nous n’avons pas à rechercher les plus et les moins pour étudier le « bénéfice » puisque nous n’avions plus d’autres choix. La décision du confinement pourrait être un phénomène d’autodestruction naturel, suivant Hannah Arendt, tout système totalitaire porte en lui son autodestruction. En effet, ce néolibéralisme planétaire contredit une des lois essentielles du vivant : le respect de la biodiversité (en particulier des fonctionnements économiques).

 Il est bien trop tôt pour parler de l’après, ce sera pire qu’avant, ce sera mieux, ce sera pareil…. Nul ne peut dire autrement que ses peurs ou ses espoirs. Le numérique, le télétravail, l’apprentissage par les écrans et « l’école inversée » vont être encouragé comme la production agricole maraîchère de proximité et les circuits cours. Mais l’inflation qui va globalement résulter de la catastrophe, redistribuera beaucoup de cartes avec de nouveaux gagnants et de nouveaux perdants.

 Ce confinement strict a sans doute comme principale vertu de nous inciter à lever la tête du sable, de réfléchir sur soi, de penser notre inscription dans un futur personnel, une vision, un engagement alors que l’avenir est quasiment imprévisible sur un grand nombre de mois, voire d’années.

 Réfléchir sur soi est difficile. Chacun peut être envahi de multiples peurs, plus exactement de sentiments de peurs, celle de la mort  de soi, de proches. Celle de mourir seul dans une salle d’hôpital sans accompagnement des siens. Mais aujourd’hui c’était déjà le cas pour nombre de personnes finissant leur vie dans un hôpital. Cette peur de perdre les acquis, de descendre brutalement l’ascenseur social. Et la peur génère soit une frénésie d’actions (sur- consommation, défonce dans le travail), une fuite, une propension à l’agression ou au rejet du civisme (le chacun pour soi, le repli sur soi et les frontières) ou encore la sidération, la paralysie complète.

 Pour celui qui ose et s’engage, réfléchir sur soi peut nous amener, à cheminer vers un horizon désiré, dans l’acceptation pleine et lucide du tragique de notre finitude. Dans l’immense tourbillon de la vie, dans l’oeil de ce tourbillon réside le calme et la sérénité, cette sagesse d’acceptation de ce qui est, de notre impuissance à changer cela. Chacun est sorti du néant et retournera au néant. Entre ces deux points, c’est la vie pleine et entière qui nous est donnée d’assumer et de la traverser de la façon la plus « humaine » possible.

De notre rapport à la mort résulte notre rapport à la vie. Dans l’histoire, la peur de la mort a généré la fuite, l’illusion de l’au-delà, de la transcendance et de la promesse d’un dieu d’amour. Pour ceux qui aujourd’hui considèrent que Dieu est mort et que la promesse de paradis n’a plus de sens, c’est  l’absurdité de la vie, le néant, la peur de la mort.

 Le chemin proposé est le suivant. Considérons que « tant que la mort reste un possible », c’est que « tous les autres possibles de la vie » nous sont ouverts. L’acceptation du non-agir, de l’ennui même sont à éprouver en pleine sérénité. Allons plus loin : l’acceptation de ce qui est, peut faire advenir cet équilibre dynamique entre trois postures : « l’action pour soi et ses proches », « le don de soi » et « la sagesse du silence et des moments de recul ». Par exemple être dans la joie d’aimer plutôt que dans la peur de ne pas être aimé, vivre l’incertitude comme une chance. L’incertitude est au cœur du vivant. Vivre l’incertitude  dans la sérénité et l’inscrire dans un cadre de vie, dans sa vision et son horizon personnel. L’engagement et l’autodiscipline en sont les ressources.

 Aujourd’hui surgit une autre peur que souligne les actes comme la loi Leonetti, la peur de souffrir, la peur « du mourir ». Cette peur insidieuse, très centrée sur soi, peut être évacuée. Cela reste un chemin difficile. Peut importe ce qui adviendra dans cette phase ultime du mourir. Vivons bien ce temps qui aujourd’hui nous est donné à vivre. Cette peur du mourir se révèle dans le signe ultime de la peur de vieillir et du jeunisme qui en résulte.

 Vivre sa vieillesse comme une bifurcation, comme une tranche de vie nouvelle dans de nouveaux projets, certes plus modestes, nous aide à sortir de la répétition, du toujours plus « du même ». Bien vivre chaque jour ce qui nous est donné, bien vivre notre vieillissement inéluctable. Cela commence dès la naissance. Attendre sans peur, en sérénité que le mourir nous surprenne. Nul ne peut savoir à l’avance ce qu’il sera, ce qu’il voudra, à quoi il aspirera à ce moment là. La mort alors ne devient que le point qui termine cette vie, comme le point clôture la phrase et lui donne tout son sens.

 Cependant, le confinement nous révèle aussi combine l’être humain est un animal grégaire et vit de relation sociales intenses avec ses pairs. Certes ce confinement a mis en tension des familles, a fait exploser des couples dans ce huit clos imposé. L’une des vertus du confinement a resserré les liens familiaux, les discussions profondes même par téléphones et écran interposés.

 Dans notre questionnement sur notre rapport à la vie, de la joie des naissances à la tristesse des pertes et des parcours de deuil, le cheminement est social. Notre rapport aux autres, aux proches, au collectif ne peut être occulté. Dans une perspective d’ouverture (Cf. H Bergson les deux sources de la religion et de la mémoire) le cheminement d’apprivoisement de la mort, du processus du « mourir » en dignité ne peut se contenter d’un cheminement solitaire. Anticipation, accompagnement de la fin de vie, travail de mémoire et de transmission, acceptation de la perte de proche qu’elle soit violente ou de soulagement, deviennent des chemins parallèles au travail sur soi.

 L’ouverture aux autres reste une ressource indispensable à développer que ce soit en situation de fin de vie, en conflit de vie, en situation de rupture de couple, etc. L’une des vertus essentielles de ce confinement est de nous rappeler l’importance de la reliance aux autres, l’hybridation du souci de soi et du souci des autres, notre responsabilité et notre pouvoir en tant que simple citoyen.

 Jean Claude Serres

un regard scientifique critique de notre stratégie nationale de confinement