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Mémoires du Futur

Du conflit conjugal à la violence ordinaire

Publié par Jean Claude Serres, le 14 février 2022   690

Les couples s'exposent à vivre quelques conflits conjugaux durant leur vie commune, c'est banal. Cependant ces conflits peuvent devenir chroniques. Ils génèrent alors des souffrances qui se vivent dans le quotidien d'un ou des deux partenaires. Ces conflits peuvent alors dégénérer en violences ordinaires partagées ou subies par un seul partenaire, plus rarement en violences physiques, blessures et meurtres.

Comment prendre en compte ces processus de dysfonctionnements dans un cadre d'analyse scientifique alors qu'ils sont abordés plus fréquemment dans une perspective psycho-thérapeutique, philosophique ou encore par la machine judiciaire lorsqu'il y a plainte ou crime ?

Plusieurs regards scientifiques peuvent être utilisés : sociologie des populations ( contexte socio économique) et des groupes communautaires (contextes culturel et religieux) ou de la psycho sociologie des organisations (un couple, une famille constituent une mini-organisation).

               I - Regard statistique : Analyse et maîtrise des risques

Le risque est la probabilité qu'un événement positif ou négatif se produise. La maîtrise des risques consiste à évaluer la criticité des facteurs de risques ( faible, très probable, avérée), les actions de prévention, de correction, l'évitement d'un sur-accident quand le risque est avéré.

L'industrie utilise un processus L'AMDEC qui est l'analyse des modes de défaillance, de leurs effets et de leurs criticités. L'arborescence des causes ( facteurs de risques) peut comporter une branche « personne humaine » pour Air France ou non pour la SNCF en 2002. Chaque branche ou facteur de causes peut apporter des menaces ou des opportunité pour faire évoluer la criticité.

L'analyse de ces facteurs de risque s'effectue à l'aide de processus de pensée, de représentation du monde. Le processus le plus usuel est de type déterministe cause-effet très pertinent pour les défaillances par exemple d'ordre mécanique (voiture en panne). Un autre processus de pensée (ou de rationalité) est de prendre en compte la nécessite d'une multiplicité de causes (première étape d'une approche systémique : exemple accident de la circulation).

Dans le vivant, et en particulier pour les personnes et les groupes sociaux, il est nécessaire d'utiliser d'autres processus de pensée. Un premier modèle qui a aussi sa pertinence en chimie des matériaux, comme en filature dans le domaine de l'industrie textile, est celui de la germination. Dans le cadre d'une rencontre amoureuse qui évolue en vie de couple, les conditions initiales vont générer des germes qui se révéleront ultérieurement. Dans les deux premiers mois de la rencontre, en général, ces germes s'inscrivent de manière inconsciente. Parfois ces germes sont décelables ( la petite voix intérieure). Ces germes arrivés à maturité donneront le périmètre d'évolution du couple, la « vallée principale ».

Un autre processus de pensée en environnement complexe (systèmes peu prédictifs ou chaotiques) est très pertinent mais difficile à mettre en œuvre (autant dans l'analyse que dans la mise en œuvre des actions préventives ou correctives). On ne parle plus de risque mais d'indice de risque. L'indice de risque est le produit des probabilités de risque de chaque famille facteur de risques. La position d'équilibre, l'indice de risque optimal se situe entre les risques maximaux d'une fonction hyperbolique. Dans ce modèle le risque zéro n'existe pas. Cette méthode de pensée est très pertinente pour les pratiques à risques (alpinisme, risques d'avalanches de plaques, parapente, navigation ). Elle est aussi très pertinente pour les personnes et groupes sociaux dans les situations de catastrophe – métamorphose. Les processus de deuil, de rupture ou de changement « de vallée d'évolution » dans un couple génèrent des bifurcations ( mathématique des plis - René Thom).

En environnement complexe (crash d'avion, féminicide, suicide) l'analyse des accidents, événements trop rares pour obtenir une représentation statistique fiable, est indispensable pour comprendre mais insuffisante pour réduire la criticité et engager les actions de prévention.

Par exemple en pratique de ski de randonnée, il serait nécessaire sans doute de cumuler plusieurs vies de pratique pour acquérir un peu d'expérience en avalanche de plaque de neige. En aviation, une compagnie court le risque d'un crash sur une année lorsque le nombre d'incidents graves dépasse les 4000 cas.

                II - Regard croisé : la psychosociologie des organisations

Le couple ou la famille constituent de mini organisation. Une personne elle même peut être considérée comme une micro organisation, le fonctionnement cérébral de même. Prenons le cas de la dérive de radicalisation interne à un pays conduisant une personne à passer à l'acte et à commettre un attentat. Le nombre de cas annuels est très faible, comparé aux féminicides (150), aux suicides (6000) aux accidents de travail ou de circulation etc. En 2015 il y avait environ 1000 fichiers « S » de personnes suspectées et en surveillance en France. A la même période, il y avait 130 000 jeunes de 15 à 29 ans complètement désocialisés (hors système scolaire ou formation, hors famille, hors travail ou engagement social). Dans cette population ont pu germer des milliers de futurs fichiers « S ». A cette même époque il y avait sans doute plus d'un million de jeunes en difficulté affective et sociale mais ne cochant pas toutes ces cases. Un travail de prévention des attentats et autres délits ne peut se limiter à la surveillance des fichiers « S » mais doit traiter des différentes couches de population en difficulté.

Concentrons nous maintenant sur le dysfonctionnement chronique et grave des couples et familles. L'analyse des accidents « féminicides, suicides, passages à l'acte » est indispensable pour comprendre les dysfonctionnements.

Prenons deux processus classiques : le premier est celui du suicide.

Le cycle fréquent est le suivant : après une première partie de salariat CDI longue durée, de courtes périodes de chômage vont accélérer le processus de perte d'employabilité et aboutir à un chômage longue durée. Un second cycle peut s'engager : chômage longue durée puis dépression puis divorce ( associé à une désocialisation / pertes d'amis). L'aboutissement bien plus rare est le suicide.

Le second processus plus dramatique est celui de la violence psychique qui s’instaure dans le couple dans un rapport de force : manipulation destructrice de l'autre, installation d'emprise psychique sur un conjoint soumis, déstabilisé puis sidéré. Ce processus délétère peut encore dériver vers des violences physiques ( coups blessures) puis plus rarement vers un meurtre (féminicide ou suicide par violence retournée sur soi). De multiples facteurs se conjuguent pour aboutir à des situations très douloureuses voire dramatiques. L'analyse de féminicide (150 par an en France) permet d'identifier plusieurs facteurs de risques : ceux liés au conjoint manipulateur, les facteurs des acteurs sociaux et enfin ceux liés au conjoint victime.

1 - Les facteurs liés au conjoint manipulateur :

a) La vie sous emprise est une relation psychologique de déstabilisation, de culpabilisation et d'injonctions paradoxales.

b) la rupture ou demande de divorce est souvent le premier pas qui déstabilise la relation d'emprise et engage le passage à l'acte

c) le crime, aboutissement tragique du processus est souvent violent, spectaculaire.

d) le profil psychique du meurtrier : ce n'est pas forcement un calculateur froid, mais peut être charmeur, souvent narcissique, possessif, angoissé par l’abandon ou encore lié à un dogme culturel, ou religieux.

2 - les facteurs des acteurs sociaux

a) les proches qui peuvent s'abstenir d'intervenir, aveugles ou impuissants.

b) les enfants qui peuvent s'identifier au manipulateur car sa stratégie est efficace.

c) les forces de l'ordre qui agissent après coup et n'ont pas d'action préventive malgré les poses de mains courantes et le signalement des menaces.

d) la justice avec l'alibi du crime passionnel, vécu comme cas singulier alors qu'il s'agit d'un phénomène social.

3 – les facteurs du conjoint victime

a) l'emprise subie dans le cadre du triangle de Karpman (système victime-bourreau-sauveur).

b) l'histoire personnelle de la victime et les traces laissées par la maltraitance pendant l' enfance, les agressions sexuelles ( une femme sur 5 et un homme sur 10 sont concernés).

c) l'absence de stratégies de résilience ( isolement, pas d'accompagnement adapté).

III - Le féminicide est l'arbre qui cache la forêt

Quand on croise les regards objectivant de la maîtrise des risques et de la psychologie des organisations, le féminicide caractérise une bifurcation à l'évolution dramatique typique d'une relation complexe de type catastrophe-métamorphose. Si 150 femmes sont victimes chaque année

( équivalent à un crash d'avion), c'est qu'il existe en France entre 400 000 et 600 000 femmes victimes de situations d'emprises ou de maltraitance de longue durée. Ce sont des incidents graves qui devraient être prise en compte dans les actions préventives de réduction des féminicides et surtout de la réduction des souffrances psychiques exercées sur les femmes.

Ces analyses soulèvent des questions essentielles pour réduire la criticité de ces risques liés à la vie en couple :

A - Comment développer une efficacité sociale et institutionnelle de
soutien et de prévention ?

B - Comment éduquer les manipulateurs à moins de machisme et d'instrumentalisation et de déshumanisation de leurs « victimes » ?

C - Et surtout, la plus accessible sans doute, pour les victimes concernées : comment identifier les situations naissantes de relations d'emprise, comment développer les stratégies de résiliences et les moyens d'entraide ?

               IV - Regards sociologiques de la relation amoureuses

Nous avons évoqué les accidents dramatiques et les multiples situations d'incidents graves liés aux comportements machistes et manipulateurs. Chaque société développe dans le cadre de sa culture des conditionnements usuels de rapport entre hommes et femmes qui induisent des dysfonctionnements usuels et néfastes dans la vie des couples.

Dans la société chrétienne, le mariage était un sacrement qui libèrait le futur couple de l'interdit sexuel pour accomplir sa mission de procréation. Aujourd'hui, dans la société WEIRD (Éducation Occidentale Industrielle Riche et Démocratique) et particulièrement en France, le rôle et la position sociale de la femme a fortement évolué, à son avantage ( droit de vote, d'avoir un compte bancaire, de disposer de son corps, de contraception, d'avortement et récemment de PMA...). Pourtant un long chemin reste à parcourir : inégalité des salaires, faible représentativité dans les instances dirigeantes et politiques. Elles sont encore trop souvent victime d'agressions sexuelles, machistes et de souffrances dans la vie de couple. La sexualité a été profondément libérée à la suite de mai 68. Toutefois quelques années plus tard une nouvelle pression sociale est venue perturber cette situation : l'exigence performative, le devoir de bonheur et de réussite. Sur le plan de la consommation, l'économie de l'attention a supplanté l'économie libidineuse (Cf. Yves Citton). La société numérisée invite à la décorporation et à la banalisation de la relation amoureuse sinon à la marginalisation de la sexualité.

L'évolution de la maturité des femmes de plus en plus en avance vis-à-vis des hommes de même âge induit le dilemme pour la femme de plus de 30 ans :

soit trouver un homme de 10 ans plus âgé en désir de fonder une famille, soit d'avoir un enfant dans une relation de couple boiteuse avec un homme plus jeune. En résulte les familles recomposées en grand nombre et surtout le nombre important de familles monoparentales (20% sur le territoire national, 30% dans les métropoles).

Face à ces mutations sociales très importantes, la place dominante de l'homme est remise profondément en question. Les réactions sont diverses : désengagement ou retard d'engagement dans une vie de famille, refus du changement et posture machiste radicalisée, influences religieuses rétrogrades, etc.

               V - Regards psychologiques sur les dysfonctionnements conjugaux

La mise en place d'une relation de dépendance dans l'évolution du couple, au détriment le plus souvent de la femme s'effectue par étape, souvent non conscientisé et parfois de manière insidieuse. L'une des déviances est l'augmentation progressive des violences verbales, le dénigrement et le non respect de l'autre.

Le développement du phénomène d'emprise est une des formes la plus grave, la plus difficile à s'en libérer. L'emprise comporte une dimension systémique et peut se développer suivant une grande variété de formes et d'intensités. Très souvent on peut repérer des formes progressives d'enfermement, d'étouffement et d'effondrement de la victime. Le conjoint « manipulateur », stratège, peut être séducteur et pas forcement pervers narcissique, deviendra tour à tour « victime – bourreau - sauveur » de façon consciente ou non. Il instrumentalisera sa victime réelle, qui deviendra sa propriété, son objet et la déstabilisera par des injonctions paradoxales (demander l'un et son contraire).

Ce qui étonne beaucoup c'est la posture de la victime qui prise au piège, comme engluée, ne peut se révolter se retrouve dans un état de sidération. La demande d'aide, l'appel aux forces de l'ordre, la prise de conscience et la demande de séparation deviennent des prises de risques considérables : augmentation des violences psychiques puis physiques, passage à l'acte, culpabilisation vis-à-vis des enfants.

                VI – Comment aider et prévenir ?

La prévention de telles dérives nécessite, une éducation à la vie en couple, une identification très précoce des signes de dérive. Dans la vie de couple, l'arrivée ou la présence régulière de conflits conjugaux fait partie de la vie normale, la rupture la séparation aussi. La dérive pathologique du fonctionnement en couple reste très difficile à diagnostiquer. Les signes cliniques sont une souffrance qui perdure au fil des années, la « petite voix » que l'on ne veut pas écouter dès les premiers mois, la perte de ce que l'on a été et du rêve de futur. Un critère majeur est le sentiment de peur et ou de culpabilité naissante. Une pratique salutaire dans tout couple consisterait à réaliser périodiquement des « bilans » de vie de couple : passé – présent - futur , relationnel intime et externe à la famille.

Une aide par des tiers peut être bienvenue. Cependant cette aide peut être toxique quand elle n'est pas gérée au bon niveau d'intervention. Les dysfonctionnements de couple comme de toute organisation ne sont pas forcement d'ordre pathologique et ne relèvent pas d'une démarche thérapeutique, au moins au début. La nécessité d'engager une action avec un psychothérapeute peut s’avérer utile pour l'un des conjoints, pour chacun d'eux. Cela diffère d'une thérapie systémique de la relation de couple ou familiale. Ces différentes actions thérapeutiques ne devraient pas être réalisées par le même intervenant.

Avant ces stades d'actions thérapeutiques (les antibiotiques) il existe toute une variété d'actions plus simples (les aspirines) comme l'apprentissage de la communication assertive, la communication non violente. Ce sont des stratégies de communication. La qualité d'une communication interroge la forme, la stratégie et aussi le sens. Ce que je veux exprimer n'est pas forcement ce que comprend l'autre. Le sens profond de ce que je communique m'est donné par la réponse que j’obtiens. Une communication

en profondeur ne peut se limiter à l'énumération des griefs. Comprendre l'itinéraire, accepter la situation présente et s'engager dans des actions pour faire évoluer la situation à venir est un exercice délicat. Questionner le passé, le présent et le futur à parts égales pour visualiser mentalement les projets à venir peut être très utile : quel futur, quel possible envisageable à 1 an, à 3 ans , à 5 ans ?

L'accompagnement d'un couple en difficulté révèle trop souvent une grande pauvreté de vocabulaire : « je ne t'aime plus » « elle ne veut plus de moi ». Qu'est-ce que je te dit quand je dis « je t'aime » et qu'est-ce que tu me dis quand tu dis « je t'aime » ? Apprendre à questionner le sens profond des sentiments et des ressentis, prendre le temps de les partager avec le conjoint est une garantie de mieux vivre et de vraiment prendre soi de soi comme de l'autre. Le questionnement sur le sens des mots utilisés est d'ordre philosophique. Il n'en demeure pas moins essentiel pour engager des discussions profondes. Cette démarche est révélatrice de la différence de nos représentations mentales, de nos cartes du monde, de nos croyances et de nos préjugés. Ces mots que l'on exprime comme une évidence de sens général et communément partagés sont au contraire très polysémique, singulièrement chargés de nos histoires et chemin de vie individuel. Cette démarche implique de développer une écoute systémique, une pratique de l'empathie cognitive comme essayer de comprendre ce que dit l'autre, pourquoi il l'exprime et dans quel but il le fait. L'autre peut ainsi témoigner de son expérience de vie. La discussion profonde, sans jeux de ping-pong et de contre-argumentations intempestives, exige de l'énergie, de la persévérance. Elle demande du temps, de la patience. Elle peut devenir un enrichissement important du bonheur de vivre à deux.