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Mémoires du Futur

L’INTUITION ENTRE NEURONES ET ASTROCYTES

Publié par Jean Claude Serres, le 23 juillet 2020   310

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Dans le précédent j’ai abordé quelques éléments constitutifs de la pensée stratégique. La lecture de plusieurs articles ou essais ont étayé cette approche :

  • Etienne Klein « Le goût du vrai » dans la collection tract de Gallimard 2020
  • Yves Agid et Pierre Magestretti  « L’homme glial » edition Odile Jacob 2018
  • Jean Louis Le Moigne « Problématiser devient le maître mot » dans le Réseau Intelligence de la Complexité -MCX-APC N° 92 juin 2020
  • David Vallat « Apprivoiser les signes noirs »  et
  • Philippe Boudon « Entre analyse et décision. Conception, espace, échelle »   dans le même numéro de MCX-APC N° 92 juin 2020

 Au cœur de la décision complexe, dans la mise en oeuvre de la pensée stratégique, l’intuition se trouve à la place du roi. Pourtant l’intuition a mauvaise presse dans les milieux scientifiques. Les Neurosciences n’ont pas l’intuition comme objet de recherche. Voici  dans cet article un questionnement sur les bons et mauvais usages de l’intuition. Comment fiabiliser nos intuitions ? Comment penser l’objet « intuition » et sa place dans le fonctionnement cérébral qui génère nos états de conscience ?  

De la nature de l’intuition et des processus cérébraux qui la produisent

 Il est étonnant que l’énergie des neuro-scientifiques se focalise sur la localisation dans l’espace des fonctions et micro fonctions cérébrales sans prendre en compte l’analyse des temporalités longues (parabole du réverbère !) : pas celles des circuits électromagnétiques ou chimiques mais celles des apprentissages, du conditionnement et expérimentations sociales. Si à l’instant « t » de la « prise de décision consciente » il n’existe vraisemblablement aucune liberté, responsabilité et encore moins de libre arbitre, il en est tout autrement dans les processus longs qui ont construit cette décision.

Les processus longs qui vont engager la « prise de décision » (élaboration de communication) s’appuient ou découlent des processus d’apprentissage, de conditionnement et d’expérimentation qui animent et nourrissent les processus non conscients de maturation. La liberté, la responsabilité et le libre arbitre de la personne dépendent de l’autodiscipline et de la qualité de ces processus de maturation. De ces processus longs de maturation dépendent la pertinence de nos cartes mentales de notre « être au monde extérieur comme intérieur » individuel.

L’intuition, si peu étudiée de manière scientifique voire neuro scientifique ne caractérise pas l’action de penser mais le résultat d’un « processus de penser » non conscient (ex une idée, un système d’idées organisées, un sentiment, un ressenti, un signal faible à fort enjeu). Ce processus pourrait être désigné « processus intuitif » ou « processus d’élaboration intuitif ». En fait il devrait exister toute une famille de processus intuitifs non conscients tant il existe d’intuitions de nature différente.

 Si l’objet « intuition » est supporté par un réseau de neurones ou par un phénomène de résonance dans le cadre d’un support conscient : « état de conscience de l’intuition ». A contrario le processus intuitif qui produit ce contenu fulgurant d’état de conscience est peut être supporté par un réseau de type astocytaire à fonctionnement plus lent.

L’intuition suivant sa nature peut être une fulgurance qui envahit tout l’espace conscient du cerveau : une démonstration mathématique non raisonnée, une codification informatique très précise, un tableau de peinture de type photographique. Elle peut avoir aussi une dimension filmique tel un déroulement de structure d’un livre, le contenu d’un texte à écrire très vite pour ne pas le perdre etc : par exemple l’écriture de cet article qui constitue un chapitre de mon livre en court d’élaboration «  la force de l’intuition » produit après la maturation et la lecture du livre « l’homme glial ».

A l’opposé, une autre nature d’intuition plus fugace pourrait ressembler à une petite voix intérieure qui n’arrive pas à prendre place dans la scène consciente du cerveau. C’est une attention particulière qui va pouvoir créer cette place et faire émerger ce signal faible. Cette capacité attentionnelle n’est pas donnée. C’est une ressource à développer. Exemple en haute montagne, après une longue marche de nuit puis dans le froid arriver au col pour une pause bien méritée en plein soleil. Une petite voix inexplicable m’intime de reprendre la progression, faire redémarrer le groupe et entamer la descente délicate. Le passage entre deux barres rocheuses est trouvé juste au moment où une nappe de brouillard (non visible du col) survient et masque tout le paysage. Je pourrai citer bien d’autres décisions prises et non explicables ni justifiables, en particulier dans la progression en alpinisme mais aussi dans la vie courante et professionnelle, en situation de grande incertitude.

 Intuitivement, l’attribution d’une ressource astrocytaire pour animer les processus d’élaboration des intuitions reste à mon niveau, une spéculation non démontrable. Elle illustre cependant un aspect analogique et prospectif pour mettre en mots et partager ce qui me semble être la nature profonde de ce type de processus cérébral : voici quelques aspects pratiques de ces processus dans le domaine d’élaboration de système d’idées organisées :

  1. Mise en relations, en interactions de mes cartes du monde de représentation du « réel »*
  2. Convocation simultanée de mémoires du passé, de mémoires du présent et de mémoires du futur**
  3. Approche « quadripolaire » et fractale de toute visualisation mentale spontanée : exemple écoute d’un conférencier, lecture d’un ou plusieurs livres en parallèle.

 * Ce que je nomme par RMCS : Représentations Mentales Complexes et Synthétiques (lire différents articles publiés dans cette communauté « Mémoire du futur »)

** a) Mémoire du futur = RMCS de projets de vie et de développement des compétences b) Mémoire du présent = RMCS des cartes du monde actuel, ex : perception des risques c) Mémoire du passé livre d’or, retour d’expériences  et apprentissages fondamentaux

 Le processus global d’élaboration des intuitions peut être décomposé en trois grandes phases suivantes :       a) élaboration, conditionnement et apprentissages    conscients,       b) maturation inconsciente lente (plusieurs heures, une nuit à plusieurs années),( dimension particulièrement astrocytaire)       c) processus d’élaboration final non conscient, massivement parallèle, synchronisateur et en résonance, très rapide, sans doute initié par une intention cachée ou des signaux faibles (dimension astrocytaire et ou neuronale).

Ce type de processus intuitif est beaucoup trop linéaire. Les phases a) et b) se nourrissent mutuellement dans une relation systémique d’apprentissage et sur des durés très longues de plusieurs mois à plusieurs années :

 L’objet « intuition » est donc suivant cette spéculation produit par :

  1. Des éléments d’apprentissages conscients comme de pratique et d’expériences non conscientisées
  2. Des analyses de risques systémiques et de cartes du monde multipolaires conscientes
  3. Des apprentissages et conditionnements conscients de type méta : « penser agir en complexité », RMCS triangulaires puis quadripolaires (pour sortir du dualisme méthodologique).
  4. Des processus conscients d’élaboration des projets de vie et états visionnaires (mémoire du futur)
  5. Des processus de maturation non conscient mais pouvant être logique ou rationnel, à longue durée
  6. Des processus de « rêves éveillés »
  7. Des processus d’élaboration finale d’états de conscience intuitifs (fulgurants créatifs, signaux faibles et petites voix intérieures)

 Je ne traite ici que de ce dont j’ai expérimenté. Je ne traiterai donc pas d’intuitions artistiques ou mystiques.

 Du développement de l’intuition

Il me semble que l'intuition est le produit ou résultat d'un processus (ou ensemble de processus) inconscients, de maturation de l'expérience mais aussi des apprentissages, c'est à dire du conditionnement de notre cerveau. La maîtrise de ce type de conditionnement qui passe par la déconstruction d'autres conditionnements est l'un des espaces clés de mise en œuvre de notre libre arbitre, dans une temporalité qui n'est pas celle de l'instant présent. La durée s’exprime en mois et en années.

 Une des dimensions de l'intelligence est le conditionnement à élaborer des raisonnements logiques et séquentiels pour prendre des décisions sectorielles, incluant peu de paramètres. L'intuition, qu'elle soit lente dans l'exercice du raisonnement logique séquentiel ou fulgurante et massivement parallèle dans la faculté créatrice est le résultat de facultés cérébrales qui sont au cœur du développement de l'intelligence ou faculté d'adaptation et de prises des décisions stratégiques.

Pour approfondir et mieux discerner notre capacité à améliorer la pertinence et la fiabilité de nos intuitions il nous faut prendre en compte les processus cérébraux en inter action systémique qui font émerger nos intuitions fulgurantes ou itératives :

 Les processus attentionnels qui nous permettent de réagir à des signaux faibles de manière non consciente

  1. Les processus de maturation des représentations mentales ou cartes du monde élaborées de manière consciente, itératives et asynchrone, de façon arbitraire et ou rigoureuse
  2. Les processus de créativités intégratives et dérivatives qui procèdent par analogies, métaphores et démarches plus rationnelles ( logiques héréditaires logiciel Triz)
  3. Les processus d’apprentissages et de conditionnements liés aux spécificités cérébrales biologiques propres à chacun de nous

 Chacun de ces processus est un agent qui peut s’éduquer, se développer et s’adapter. En particulier la pratique systématique de l’analyse de pratique, des retours d’expériences, de la mémorisation de représentations mentales complexes et synthétiques, de prises de notes, de leurs formalisations et de leurs partages dans des temps courts sont des grand vecteur d’améliorations de la faculté de produire des intuitions fiables et pertinentes.

 Si les techniques d’apprentissages et de conditionnements sont très efficaces, elles demandent de l’énergie et du temps. Pour intégrer de manière systématique tout apport extérieur dans des représentations multipolaires et plus précisément quadripolaires, il m’a fallut environ 4 années de pratique intensive. Mes capacités de maîtrise des risques en montagne ou d’orientation en montagne m’ont demandé aussi plusieurs années.

 Ces techniques d’apprentissages et de conditionnements possèdent aussi des limites, celles liées à l’aventure de l’espèce humaine. Notre cerveau n’est pas capable de percevoir les ultra son ou certaines couleurs.

Notre cerveau occidental est conditionné par les apprentissages scolaires, la démarche cartésienne comme par le système de comptage décimal. Une autre limite est l’âge cognitif de nos cerveaux singuliers. Deux individus de même âge peuvent vivre avec des cerveaux d’âges cognitifs différents. Le cerveau « numérisé » d’une personne peut fonctionner de manière très différente d’une personne non « numérisée ». C’est équivalent à la différence d’une personne qui pratique une langue dans toutes ses dimensions lecture écriture et verbalisation avec une personne illettré.

 L’intuition est une faculté cérébrale qui se développe et se fiabilise dans la limite des langages et des cultures qui la nourrissent. L’un des facteurs principaux de sa fiabilisation est la pratique d’introspection cognitive, posture méta qui vise à détecter et à mettre en doute ou en question le comment je pense ce que je pense. Cette posture méta résulte elle même de l’apprentissage et du développement de processus cérébraux générant des intuitions d’un autre ordre. Elle est la clé de développement du libre arbitre et s’inscrit dans une temporalité longue, s’exerçant sur plusieurs années.

 Pour conclure ce questionnement, je pense que notre liberté de vivre et de décider dans l’instant est une illusion. Nous sommes « déterminés » dans l’instant présent par nos processus cérébraux non conscients. Ceci concerne le temps court et probablement grâce au support des flux électriques neuronaux.

 Notre espace de liberté s’exerce dans le temps très long, ce que j’ai désigné par libre arbitre et qui concerne particulièrement le choix de nos conditionnements et apprentissages méta comme de nos projets de vie. Les supports de ces processus cérébraux sont probablement plus chimiques et peut être astrocytaires.

 

Dans l’Ethique Spinoza considère que l’humain se construit à partir de ses rencontres (à la grande différence d’Aristote qui parle de la nature profonde de l’homme). Il y a les bonnes et les mauvaises rencontres. Les bonnes rencontres sont celles qui font croître le pouvoir d’agir et la joie de vivre. Pour lui est-ce que l’homme est libre est une  mauvaise question. Devenir libre résulte d’un chemin de vie. Le sens que je donne au libre arbitre me semble s’inscrire dans cette pensée peut être volontariste de Spinoza

 

Alors que les raisonnements logiques peuvent être partagés et amendés de manière collective, il n’en est pas de même pour nos productions intuitives. L’humain pourra t’il développer des productions intuitives collectives ? C’est une question qui reste sans réponse aujourd’hui en particulier pour des prises de décisions stratégiques et politiques.

 

Cependant, le développement de faculté attentionnelles de fidélisation à une croyance, à une posture scientifique, à une spiritualité donnée, etc., facilite la convergence d’intuitions similaires. Il en est de même pour les apprentissages fondamentaux dans les grandes écoles et les universités.

 

Nous pouvons rencontrer des âmes frères ou sœurs et nous comprendre à demi mots, en partageant une culture commune, un travail artistique, une pratique spirituelle ou professionnelle. Cela peut se passer autant sur le champ cognitif, qu’émotionnel, affectifs ou relationnel. Nous appelons parfois cela le coups de foudre. Il s’agit sans doute de phénomène de résonance et de synchronisation inter cerveaux. C’est relativement rare au cours d’une vie et très agréable à partager.