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Mémoires du Futur

Quels liens entre créativité et troubles mentaux ?

Publié par Jean Claude Serres, le 6 mars 2022   830

Différentes analyses historiques ont associé troubles mentaux et facultés de créativité dans une relation de quasi causalité. En quoi il nous faudrait traverser une période de troubles mentaux pour pouvoir créer. Mieux, il nous faudrait vivre en profonds troubles mentaux pour accéder à la créativité d'un génie. Dans une causalité inverse, on pourrait considérer qu'être un génie puisse favoriser une grande dérive mentale.

L'excellent livre « Un coup de hache dans la tête » de Raphaël Gaillard (psychiatre, responsable à l’hôpital Saint Anne de Paris) nous montre qu'il n'en est rien de ces causalités directes et que ces systèmes de croyance ont encore la vie dure. Le dualisme méthodologique (voire ontologique) « trouble - créativité » s'inscrit dans la « logique » d'un dualisme comme celui de « matière-esprit » ou encore de « nature-culture ».

Les troubles mentaux font référence à différentes maladies cérébrales : dépression, dépression mélancolique, schizophrénie, autisme, psychose. Des analyses génétiques portant sur de grands nombres d'observations ( population scandinave, population islandaise) révèlent qu'il existe un lien de corrélation ( pas de causalité) entre l'apparition d'une de ces maladies et un score de mutation d'un ensemble d'une centaine de gènes.

Pour que la maladie se manifeste le score doit atteindre une certain seuil, important. Cette centaine de gènes est un vecteur de vulnérabilité potentielle pour ces différentes maladies. Cette même famille de gène, pour un score bien moins élevé présente une potentialité de faculté créatrice. Il est probable que cette double potentialité est consécutive à l'émergence de l'homo sapiens : la créativité le rend plus adaptable, plus sociable (langages) mais aussi plus vulnérable (troubles mentaux). La prise en compte du niveau du score est très importante. Quand il s'élève trop, les facultés créatrices s’effondrent.

Pour qu'une maladie mentale surgisse, quatre grandes familles de facteurs vont interagir pour transformer une potentialité en catastrophe bien réelle (modélisation des mathématiques des bifurcations dans les environnements complexes). Les premiers facteurs sont d'ordre biologique. Le facteur génétique créer une potentialité: le score de cette centaine de mutations génétiques.

A un autre niveau du biologique les équilibres-déséquilibres des flux hormonaux peuvent déstabiliser le fonctionnement cérébral et l'accès à la conscience de nos « représentations du monde » dans notre « espace global de travail conscient » ( modèle de S Dehaene). Il peut y avoir un dysfonctionnement, une confusion entre les représentations mentales du monde externe et de l'interne. Les aspects épigénétiques vont caractériser une autre famille de facteur s: ils vont favoriser ou non la lecture de ces gènes avec des notions d'héritages parentaux. Une autre famille de facteurs concerne le champs culturel, relationnel, éducatif, affectif et cognitif. Enfin la dernière famille est liée à l'environnement de vie plus matériel ( pollutions, traumatismes sociaux et naturels).

Pour qu'une faculté créatrice émerge, les potentialités biologiques, génétiques vont se révéler à des scores moindre. Les facteurs épigénétiques, culturels et environnementaux vont aussi jouer leur partition. Et comme dans la musique classique ou dans le jazz, la créativité va émerger. Bien souvent la créativité d'adaptation va résulter d'une étape de vie douloureuse : maladie du corps ou mentale, trouble social, situation de survie, etc. L'exemple le plus fréquent est celui d'un rebond professionnel dans le champs de l'aide à la personne (psychothérapeute, coach, enseignant de yoga, etc.). Le désir de transmettre ce qui a permis à la personne de s'en sortir est un moteur de motivation essentiel.

La créativité recouvre un champ très vaste tant en domaines qu'en intensité. Le génie d'un Einstein n'a peut être rien à voir avec le génie artistique d'un Picasso. Il me semble intéressant de distinguer différentes formes de créativité, en particulier entre la créativité collective et la créativité individuelle. La créativité collective est très souvent conduite dans le cadre d'un processus créatif formalisé. C'est très fréquent dans le monde industriel. Dans le monde artistique que ce soit dans la création d'un film ou d'une pièce de théâtre la créativité est aussi très souvent collective mais beaucoup plus dépendante et singulière, lié aux facultés et intentions de l'auteur de la création. Multiples compétences et facultés individuelles sont nécessaire pour élaborer et produire in fine une réalisation ( « innovation » dans l'industrie, « création » dans le spectacle vivant).

La créativité individuelle est souvent liée à un environnement paradoxal ( mixte de critères de sécurité, critères d'insécurité). Dans les conditions de survie on retrouvera un mixte semblable, de confiance en soi et de sentiment de perdition, d'objectifs impossibles (ex le film « la mort suspendue »). On peut distinguer la créativité incrémentale (recherche scientifique), la créativité de rupture (l'invention du Légo), la créativité d'assemblage (les composants existent, leur assemblage produit une œuvre d'art ou un système d'idées organisées (recherche scientifique, œuvre philosophique, roman, film etc.) Pour aller de « l'idée nouvelle », ou d'un « système d'idées organisées » à leur réalisation, et lorsque la création ou l'innovation impose un travail d'équipe, la communication, la vente du projet devient une étape cruciale.

Maladies organiques, maladies fonctionnelles, maladies mentales, créativité individuelle de survie ou d'adaptation résultent de facteurs de risques ( menaces / opportunités) dans des environnements complexes multi factoriels. Les catastrophes-métamorphoses auxquelles les sociétés occidentales sont exposées aujourd'hui génèrent autant de troubles mentaux que de traumatismes sociaux que de créativités géniales d'adaptation. Facteurs génétiques, biologiques, épigénétique, culturels et environnementaux se donnent la main dans une ronde sans fin de créativité et de trouble individuels et collectifs. Et l'évolution du monde va de l'improbable au plus improbable et au plus complexe.