Mais quelle est cette petite voix dans la tête du robot ?

Publié par Laurent Vercueil, le 11 septembre 2016   1.6k

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La petite voix qui nous cause à l'intérieur de nous-même est celle-là précisément qui, à cet instant, se trouve en train de vous lire ce texte. Elle vous est familière, elle a votre accent (si vous en avez un) et vous avez appris, il y a longtemps, à en maîtriser l'émission extérieure, lorsqu'enfant, vous étiez enfin parvenu à ne pas lire à haute voix les mots qui se présentaient devant vous. Ainsi, les mots sonnent en vous et en vous seul.

Cette capacité à ne pas dire tout haut ce qui est formulé dans l'intimité ("quel barbe, cette réunion", "comment mettre fin à cette conversation", "cette fille me plait beaucoup, vais-je parvenir à lui suggérer mon intérêt sans être trop... lourd", etc) est une acquisition récente, dans l'évolution humaine, probablement postérieure à l'apparition et au développement du langage comme outil social.

Or, voici que les robots se mettent à parler à leur tour. Ils manipulent des symboles, développent une grammaire, communiquent, répondent à des consignes, se corrigent et s'améliorent. Ainsi, les travaux de Luc Steels sont consacrés à l'émergence autonome d'une grammaire lorsque les robots interagissent à l'aide du langage (voir ici et ). Les robots disposent d'un répertoire élémentaire qu'ils apprennent à combiner pour échanger de l'information. Si un robot demande (dans une langue forgée entre eux, et que l'humain ne comprend pas) à un autre robot de lever le "bras" droit, le second peut se tromper dans l'exécution de la consigne. Le premier le corrige alors, et lui apprend l'association correcte entre la locution et le geste à réaliser.

Les travaux de Luc Steels s'inscrivent dans la lignée de l'élaboration d'écosystèmes hérités des "cybertortues" de Gray Walter (qui, dans les années 50, se confrontaient à des obstacles dressés contre leur appétence à la lumière). Il s'agit de placer des robots dans des situations qui vont leur permettre de développer des compétences. Les tortues de Gray Walter avaient fait leur effet, et un reportage ne reculait pas devant la tentation de leur attribuer un esprit.

Les robots de Luc Steels soulignent l'intérêt de l'interaction sociale dans la mise en place des principales règles du langage. Parler, c'est communiquer. Pour communiquer, il faut être au moins deux.

Pour Philip K. Dick, l'écrivain américain de science-fiction, la différence essentielle entre l'humain et l'androïde est la possibilité pour le premier de tricher (mentir, transgresser les règles, décevoir l'attente...). L'androïde, le robot, la machine en seraient incapables. Dans la logique paranoïaque de Dick, il s'agit même des fondements de la résistance humaine à la convergence généralisée des hommes et des robots (nous devenons des robots à mesure que les robots adoptent des caractères humains)(1). Ainsi, le caractère imprévisible d'un comportement est ce qui doit nécessairement échapper à la robotisation. Et même si le comportement du robot est basé sur l'aléatoire, ce caractère aléatoire est lui-même prévisible.

Revenons à notre parole intérieure : et si la petite voix dans la tête est ce qui permet justement à l'homme de tricher, de faire semblant, de décevoir une attente ? Qui contredit ce que le corps fait, ce que la bouche prononce, ce qui est compris par l'interlocuteur. Alors, le robot qui parle, n'est-il pas démuni de cette arme secrète ? Un robot qui parle, est-il en mesure de tenir un monologue intérieur ? Un deuxième discours, totalement désaccordé du premier ?

Dick, encore lui, se demandait si les androïdes rêvaient de moutons électriques, et nous pourrions nous demander, à sa suite, si un robot peut disposer d'un quant à soi ?

Nous avons bien un Kant à nous.


>> Notes

  1. Dans "Si ce monde vous déplaît... et autres récits", recueil de conférence paru en 1998 aux éditions de l’Éclat, par exemple. Dick écrit : "nous sommes en voie de fusionner progressivement, jusqu'à atteindre un état homogène, avec nos simulacres mécaniques" (p31). Dick est Kantien lorsqu'il assimile le devenir androïde de l'humain à une instrumentalisation de ce dernier : l'homme comme moyen et non plus comme fin. Il écrit encore "L'androïdisation exige l'obéissance. Et, par dessus tout, la prévisibilité."