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Science F(r)ictions

Danielle Martinigol, une auteure de science-fiction en résidence à l'Atelier Arts-Sciences

Publié par Marion Sabourdy, le 6 janvier 2017   1.6k

Xl cantoria manchu

L’énergie : c’est le thème de plusieurs résidences d’artistes encadrées récemment par l’Atelier Arts-Sciences, dont celle de l’auteure de science-fiction Danielle Martinigol. Après une visite du Laboratoire d'Innovation pour les Technologies des Energies Nouvelles et les nanomatériaux (Liten) du CEA, elle a proposé le texte Chaleur fatale « imaginant un monde futuriste où nos rapports à l’énergie et aux ressources se retrouvent métamorphosés, désormais régis par un système dominateur ultra-puissant qui réinvente les mécanismes de production, stockage, consommation et partage de l’énergie ». Nous vous proposons une interview de l’auteure, dont le texte, disponible ici a été lu lors du dernier salon Experimenta.

Était-ce votre première résidence d’écriture avec des scientifiques ? Pour quelles raisons avez-vous souhaité y participer ?

J’ai eu souvent l’occasion d’approcher des scientifiques, en particulier des astronomes, dans ma vie d’auteur. Mais collaborer aussi étroitement avec eux, c’était la première fois. La demande n’est pas venue de moi mais de l’Atelier Arts Sciences qui m’a contactée suite à la lecture par quelqu’un du CEA de mon roman Cantoria où toute l’énergie d’une planète est produite par la voix de chanteurs. J’ai tout de suite été enthousiasmée à l’idée de cette résidence d’écriture.

Cantoria, édité chez L'Atalante (voir ici)

Comment s’est passée cette résidence ?

Dans un premier temps j’ai participé à une réunion préparatoire à la résidence où il s’agissait de réfléchir en commun à la notion d’imaginaire positif des usagers autour des énergies alternatives. Cette première journée de brainstorming s’est achevée par un questionnement sur ce que chacun pouvait apporter comme pierre à l’édifice. J’ai proposé d’écrire une nouvelle. L’idée a plu. Ensuite j’ai rencontré les responsables des différents départements des énergies renouvelables du CEA à Grenoble et de l’INES à Chambéry. Ceci pendant trois jours. Une immersion passionnante.

Comment avez-vous écrit cette nouvelle ? Comment vous est venue l’idée de ce monde et des personnages ?

J’ai digéré en quelque sorte mes visites dans les laboratoires pendant deux bons mois. Et puis un jour l’idée m’est venue de créer une planète colonisée par des Terriens à la surface de laquelle je pourrais montrer deux continents très différents. L’un, livré clef en mains aux colons aisés débarquant de la Terre de la manière la plus officielle. C’est le continent Detel, (pour dentelle) formé de milliers d’îles aux décors idylliques. L’autre continent de Terévoa ("Terre à évolution aménagée") est un immense désert hostile où arrivent des migrants de l’espace qui ont tout perdu en fuyant la Terre mourante. J’ai appelé ce continent Ameur (pour hammer, le marteau en anglais). Une fois le décor créé, les personnages sont nés facilement et je les ai fait évoluer comme une marionnettiste. Chaleur fatale a été écrite en un mois. Il faut que je précise que ma contrainte était qu’elle soit lisible aussi bien par des enfants de CM2 que des adultes.

L'intégrale des Abîmes d'Autremer, à paraître aux Editions ActuSF le 19 janvier 2017 (voir ici)

Est-ce vous qui avez choisi ce thème de l’énergie ? Quelle place avez-vous donné à ce thème et à l’écologie dans votre œuvre ?

L’énergie était le thème de la résidence. Mais il me convenait parfaitement puisque je m’y étais déjà longuement consacrée en écrivant Cantoria (publié aux éditions L’Atalante). L’écologie a toujours été au centre de mes romans. L’eau, les déchets, les OGM… j’ai traité beaucoup de sujets où l’équilibre du biotope est la préoccupation essentielle de mes héros. Pour moi, la seule chose importante sur Terre, c’est de protéger la Terre. Elle est petite, fragile, et nous n’avons aucune porte de sortie pour aller vivre ailleurs. Je dis souvent à mes lecteurs que nous sommes à bord d’un vaisseau spatial sans issue de secours. Si tel était vraiment le cas, l’équipage ferait très attention à ce qu’il fait, n’est-ce pas ? Nous sommes cet équipage.

Un aperçu du Liten, du CEA

Quel souvenir gardez-vous de votre rencontre avec les scientifiques du CEA ?

La première chose est leur gentillesse et leur disponibilité pour répondre à mes questions de « naïve ». Ils ont tous été très pédagogues, m’expliquant en détail leurs travaux de recherches. Certains ont été surpris par mes demandes. Par exemple j’ai voulu savoir par qui et avec quelle quantité d’énergie avaient été produits certains de leurs appareils. L’immense four à biomasse par exemple. La responsable m’a dit : "pourquoi demander cela ?" J’ai répondu que j’avais grandi dans une usine – mon grand-père fut l’inventeur du tracteur-enjambeur pour cultiver les vignes. Je suis très sensible à l’énergie utilisée pour fabriquer des machines pour économiser l’énergie ! Interpellant, non ?

Et de celle des participants de la « Rêve party » en mars 2016 et d’Expérimenta ?

Lire moi-même Chaleur fatale lors de la "Rêve party" fut un grand plaisir. Mais écouter l’acteur professionnel Grégory Faivre la lire lors du salon Experimenta fut un moment chargé en émotion pour moi. Le texte prenait d’un coup une autre dimension. Il vivait sans moi. Je sais bien que mes lecteurs oralisent parfois mes textes, mais en général j’écris pour être lue en silence, si j’ose dire. La théâtralisation apporte du concret aux mots. J’étais impressionnée de voir à quel point les auditeurs de Grégory étaient captivés, même les plus jeunes. J’adore rencontrer mes jeunes lecteurs. Ils sont toujours francs et directs. Ils aiment ou ils n’aiment pas. Et s’ils n’aiment pas quelque chose dans un texte, ils osent le dire à l’auteur. Tant mieux, c’est ce qui me permet de progresser.

Lecture de Chaleur fatale lors de la Rêve party

Selon vous, quelle place a et devrait avoir la science-fiction dans notre société ?

La place qu’elle occupe en ce moment n’est déjà pas mal du tout. Il suffit de voir combien de films de science-fiction ou de séries sortent depuis quelques temps sur les écrans. J’ai beaucoup aimé le film de Denis Villeneuve, Arrival, dont le titre français est Premier contact. C’est un très bon film de SF, posant de belles – et bonnes – questions sur la communication avec l’Autre.

Pour quelles raisons écrivez-vous pour les jeunes en particulier ?

Justement pour ça, pour leur faire passer un message de tolérance, d’ouverture d’esprit, de désir d’ailleurs. Mes jeunes lecteurs lèvent les yeux vers le ciel étoilé après avoir lu mes space-opera, en particulier Les Abîmes d’Autremer qui les emmènent jusqu’à la galaxie d’Andromède. Quand ils regardent à nouveau à leurs pieds, ils marchent sur des petits nuages… comme l’héroïne de Chaleur fatale !

Votre passion pour la SF vous a-t-elle menée à vous intéresser plus directement aux sciences et à la culture scientifique ?

Je ne suis pas scientifique, je ne le serai jamais, c’est trop tard. Je suis seulement curieuse et persuadée depuis mon plus jeune âge, car j’ai commencé à lire de la SF à onze ans, que cette littérature utilise les extraterrestres pour parler de l’humain et le futur pour parler du présent. Côté science, mis à part reconnaitre les constellations et localiser quelques étoiles, je suis nulle.

Souhaitez-vous ajouter autre chose ?

Ma mère était pianiste. J’ai vécu dans la musique dès ma naissance, même avant ! L’énergie immense qu’il faut produire pour les gammes, les exercices, les répétitions… ressemble à la partie cachée d’un iceberg. Le jour du concert on ne voit que la pointe brillante dans le soleil. Être écrivain, c’est pareil. Des mois de recherches, des heures de travail pour un roman lu en une soirée. Grace à l’Atelier Arts Sciences, j’ai pris conscience que les travaux des scientifiques constituent la même masse cachée de l’iceberg. Un jour grâce à leurs recherches, notre quotidien sera embelli par les énergies alternatives. Ma petite-fille née en 2016, avec son arrière-grand-mère musicienne, sa grand-mère écrivaine et sa mère scientifique devrait avoir un avenir radieux ! C’est mon vœu le plus cher en ce début d’année pour tous les enfants du monde.


>> Sources illustrations : image principale : illustration pour la couverture du livre Cantoria, par Manchu (site de Manchu, site du livre), portrait de l'auteure par Harmonia Amanda (Wikimedia commons), photo du Liten / CEA, photo de la Rêve party par l'Atelier Arts-Sciences