Communauté
Humagora
De la domination charismatique dans les "années 68" : retour sur une enquête au sein d'un groupe maoïste
Conférence de Julie Pagis dans le cadre du cycle "Avenue centrale. Rendez-vous en sciences humaines" (saison 12).
Produire un monde meilleur, mais à quel prix ? L’utopie peut-elle s’incarner en une seule personne ?
Dans une longue enquête pleine de rebondissements, Julie Pagis exhume l’histoire, ensevelie par le secret, des membres d’une communauté maoïste sur laquelle plane un fantôme. Et éclaire d’un jour nouveau les ressorts du charisme, les mécanismes de la domination, le caractère structurel des violences, notamment de genre, derrière le silence. Des dérives qui transcendent les époques et les générations. Comme un moyen d’éviter que nos rêves ne se terminent fatalement dans le cimetière des utopies ?
Discutante
Une conférence animée par Naïma Ghermani, professeure d'histoire moderne, membre du LUHCIE et directrice adjointe de la Maison des Sciences Humaines Alpes.
Informations complémentaires
Julie Pagis est sociologue et politiste au CNRS, membre de l'IRIS (EHESS, Paris), spécialiste de Mai 68. Autrice de Mai 68, un pavé dans leur histoire. Évènements et socialisation politique
(Presses de Sciences Po, 2014), elle travaille depuis vingt ans sur les
trajectoires des soixante-huitard·es ordinaires. Également spécialiste
de la socialisation enfantine, elle a publié, avec Wilfried Lignier, L’enfance de l’ordre. Comment les enfants perçoivent le monde social (Seuil, 2017).
Lors de cette conférence, elle présentera son dernier ouvrage : Le prophète rouge. Enquête sur la révolution, le charisme et la domination (La Découverte, 2024).
Présentation de l'ouvrage
C’est une histoire militante qui semble typique des milieux maoïstes des années 1970, mais sur laquelle plane un fantôme.
Nous
sommes en 1971, et six couples décident de faire ensemble table rase de
leur vie passée au nom de leurs idéaux politiques. Il y a là notamment
un ingénieur sortant de Centrale, un ouvrier fils de paysans pauvres,
une étudiante en médecine en psychanalyse avec Lacan, un jeune thésard
en sémiotique, une fille d’ouvriers espagnols républicains mariée à un
révolutionnaire issu de la grande-bourgeoisie belge. Dans
l’effervescence de l’après-68, et suivant les injonctions du président
Mao, professées par leur chef, un ouvrier espagnol dénommé Fernando de
quinze ans leur aîné, fraîchement revenu d’un séjour de trois ans à
Pékin, ils partent « enquêter » dans des foyers d’ouvriers immigrés,
puis s’établir comme ouvriers en usine.
Leur engagement devient
total avec l’emménagement collectif du groupe, en 1976, dans un ancien
couvent. Dans cette communauté fondée sur l’utopie du « village modèle
de Tatchaï », ils expérimentent au quotidien la pensée de Mao. Au gré
des incessantes critiques et autocritiques, et de multiples exclusions,
la communauté bascule progressivement d’un engagement au service du
peuple à une soumission totale au leader du groupe, devenu
tout-puissant. Sous l’emprise de Fernando, un couple se déchire, une
militante portugaise est « rectifiée », un homme perd la raison,
plusieurs membres envisagent l’assassinat de l’un des leurs qui est
accusé d’être un traître. L’expérience prend fin au début des années
1980 lorsque le prophète rouge, qui ne vit plus là depuis des années
mais continue d’exercer son autorité à distance, déclare leur rendre
leur liberté, avant de se volatiliser une fois pour toutes.
Contactée
par une ancienne membre du groupe en 2015, et bientôt intriguée par ce
Fernando dont ils et elles gardent tou·tes le souvenir d’un homme
particulièrement « charismatique », Julie Pagis s’est lancée dans une
enquête à corps perdu qui a pris par moment des tournures quasi
policières pour éclairer les vastes zones d’ombre de sa biographie.
Comment cet ouvrier espagnol n’ayant pas fait d’études a-t-il pu exercer
cette autorité sans partage et infléchir durablement la vie des
personnes qui l’ont suivi ?
Des archives administratives à celles
des services de renseignement, en passant par les archives judiciaires
espagnoles et les archives, inédites et insoupçonnées, du groupe,
l’autrice a patiemment reconstitué une histoire qui n’avait jamais été
entièrement exhumée jusque-là et sur laquelle planait un silence de
plomb. Au fil des chapitres, Julie Pagis nous fait entrer dans le
quotidien du groupe où l’on saisit, au ras des sources, les ressorts du
charisme, les joies et les peines des encharismé·es, les instruments du
pouvoir du leader, et l’enfermement progressif sur un chemin sans
issue.
Mais ce dont elle ne se doutait pas, c’est que cette
domination charismatique allait également agir sur elle, à distance et
de manière posthume, allant jusqu’à mettre en péril l’écriture de cet
ouvrage.
Conférence de la saison 12 du cycle Avenue centrale.
Lien du direct YouTube.
Partenaires
Cycle de conférences organisé par la MSH-Alpes (CNRS, UGA), avec le soutien de l'Université Grenoble Alpes, Grenoble INP, Grenoble Alpes Métropole, la librairie Arthaud et le magazine Sciences Humaines.
De 12:15 à 13:15
