Comment diffuser la théorie de l'évolution et faire face à ses critiques ?

Publié par John (Paléo-J), le 7 décembre 2018   140

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Vouloir aborder la théorie de l’évolution ça peut effrayer ! De nos jours, à l'heure des « fake news » et des théories du complot, les acteurs de la communication, de la médiation et de la vulgarisation scientifique peuvent rencontrer certaines difficultés dans leurs actions. Parfois ils peuvent même avoir à faire face à des discours, violents, critiquant la fameuse théorie de Darwin. Ils se retrouvent alors dans une position très délicate, ils ne savent pas comment réagir, quoi répondre…

Essayons de comprendre quelles sont ces critiques, qu’est-ce que qui peut freiner les différents acteurs et quelles peuvent être les pistes pour lever les freins à la compréhension de la théorie de l’évolution ?

Galerie de Paléontologie du Muséum National d'Histoire Naturelle (Paris) - Photo personnelle

Des critiques bien présentes dans l'espace public

1) Témoignage de la conservatrice du muséum de Marseille

Anne Médard conservatrice au muséum de Marseille est venu témoigner lors de la journée «science, culture, croyance : comment en parler ?» organisée par l'AMCSTI le 17 mars 2016, au Musée de l’Homme à Paris. Dans son témoignage, elle explique qu’aborder le thème de la théorie de l’évolution peut poser problème, c'est à dire qu'il peut y avoir des réactions plus ou moins agressive aux discours des médiateurs.

 Quand il s’agit d’évolution du vivant, c’est toute de suite très compliqué 

Le type de réaction va varier en fonction de l’âge du public, elles peuvent aller du simple scepticisme ("on a des visages fermés et l’impression d’un enfant qui pense : on nous ment"), à un rejet verbalisé ("on nous dit : tu nous mens") jusqu’à l’agressivité affirmée ("c’est une attaque du médiateur. Tu as tort et j’ai raison !").

Et malgré des travaux et des réflexions sur la communication de la théorie de l’évolution qui ont eu lieu en amont, afin de constituer des "codes de réponse" face à ces réactions, Anne Médard confirme que pour ce genre de réaction "le médiateur est assez désarmé".


2) Des critiques sur les réseaux sociaux   

A l’heure de l’internet 2.0 et des réseaux sociaux, les discours sceptiques sur la théorie de l’évolution sont présents sur ces derniers. De la même façon que certains internautes affirment que la terre est plate, avec tout un argumentaire, il existe des blogues internet (creationisme.com) des pages Facebook (Dédarwinisez-vous !) ou des vidéos sur Youtube (Dinosaures – Le grand mensonge que l’on vous cache) tentant de démontrer que l’évolution des êtres vivants n’existe pas, ou que ce n’est qu’une croyance et non un fait.  

3) Les médiations alternatives

Dans son intervention Anne Médard fait allusion à un ouvrage intitulé "L'Atlas de la Création" qui en 2007, a été envoyé à plusieurs écoles, universités, muséums, laboratoire de recherche mais aussi à des chercheurs. Cet ouvrage a été rédigé par Harun Yahya, un créationniste, qui prétend avoir recours à une démarche scientifique (s'appuyant sur des descriptions de fossiles) afin de prouver que la théorie de l'évolution n'est qu'une supercherie. La réaction des décideurs des différentes structures ayant reçu cet ouvrage s'est limitée à une grande « indifférence », comme le dit Anne Médard dans son témoignage. Cependant, "L'Atlas de la Création" a au moins l’intérêt de montrer que du côté des créationnistes le discours et l’argumentaire sont bien construits. Dans le même genre de "stratégie", on peut aussi citer l’anti-évolutionniste américain Johnatan Wells qui est l'auteur du livre Les icônes de l’évolution, et qui est très actif sur les sites internet du mouvement du « dessein intelligent ».


Les freins à la compréhension de la théorie de l'évolution



1) l'ère du soupçon

Comme le rappelle l’article de Marguerite Pometko Comment rétablir la confiance en la science ? paru sur Echoscience Grenoble : jusqu’au XIXème siècle, la science n'était pas vraiment remise en question car elle était symbole de progrès social face à l'obscurantisme porté notamment par les figures des Lumières (Diderot, Rousseau...). Mais durant le XXème siècle, suite au deux guerres mondiales et notamment des dégâts causés par la bombe atomique, la parole des scientifiques va perdre en autorité et va être dépassée par d'autres formes d’expertises militantes, de patients, d’usagers… Au XXIème siècle, la démocratisation d’Internet permet à toute personne de s’exprimer librement, mais alors la parole du scientifique se retrouve placer au même rang que la parole de n'importe quels internautes exprimant son "opinion" d’internautes. Et ainsi les médias "alternatifs" se sont mis en place et ont permit la propagation des thèses des complotistes : la terre est plate, la théorie de l'évolution est un mensonge...

2) Un problème de communication

Dans le Guide critique de l’évolution écrit sous la direction de Guillaume Lecointre (Professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle et Directeur du département Systématique et Évolution) on nous parle d’un fait sur le monde des chercheurs : "Peu d’entre eux s’investissent vraiment dans la diffusion des connaissances". Il met ainsi l’accent sur une "faiblesse du système de diffusion des connaissances" qui peut servir la désinformation. D'ailleurs c’est là-dessus que repose la stratégie de l'anti-évolutionniste Johnatan Wells, il se sert de "petites histoires tronquées" qui a trouvé dans des manuels "pas toujours bien écrits" et "pas toujours bien à jour" afin de fonder ses critiques de la théorie de l’évolution.

Son intrusion dans cette brèche entre science et société devrait au moins servir de leçon aux scientifiques

Et dans ce cas là, on pourrait en déduire que c'est aux chercheurs de venir en aide aux médiateurs scientifiques.

3) Une théorie difficile à avaler

Dans le Guide critique de l’évolution on retrouve cette phrase "parler d’évolution c’est parler de sciences !". A de nombreuses reprises, les sciences vont aller à contre-courant de nos sens et de nos réflexes psychologiques : je vois le soleil se déplacé au cours de la journée, j’en déduis que le soleil tourne autour de la Terre, mais les sciences m’enseignent que ce mouvement apparent est dû au fait que la Terre tourne sur elle-même. Dans la même idée il y a l’article Pourquoi les faits ne suffisent pas à convaincre les gens qu’ils ont tort ?  publié sur Pourlascience.fr, les auteurs nous démontrent avec l’apport des sciences cognitives qui est plus facile de nier les preuves factuelles que de renoncer à ses croyances.

De plus, dans un entretien filmé durant le colloque Sciences et Croyances organisé par le CAL au Parlement européen à Bruxelles, Guillaume Lecointre a souligné qui n'existe pas de repère permettant de pouvoir identifier les sciences et les non-sciences (notamment à l'école).

Nos élèves reçoivent beaucoup de résultats des sciences mais il est rare qu’on leur dise comment ces résultats ont été acquis.

Et donc dans ce cas là dans l’esprit du public le darwinisme et le créationnisme se retrouve placé au même niveau.


  Lever les freins

1) Expliquer ce qu'est un scientifique !

Dans son entretien, Guillaume Lecointre parle de l’importance de mettre en place "une pédagogie du contrat". Elle consiste à rappeler, notamment dans les cours à l’école, "qu’est-ce c’est qu’être scientifique ?  Selon quelles règles du jeu nous élaborons nos connaissances et pourquoi ces connaissances ont une portée universelle". Pour mieux faire comprendre la théorie de l’évolution il faut mieux faire comprendre la démarche scientifique. L’évolution biologique n’est pas perceptible par les sens humains car son ampleur ainsi que sa portée sont trop importantes, de plus elle se produit sur des durées inconcevables pour l’Homme (l'échelle des temps géologiques). Et c’est sûrement pour cela que d’autres forces "extra-scientifiques" arrivent à la nier, si facilement. Donc il est important de rappeler que la parole des chercheurs n’est pas une opinion, il y a une démarche (scientifique) dans les avis, les expériences, les résultats et les conclusions qu’ils partagent. A ce propos, dans la première partie du Guide critique de l’évolution explique que la majorité des obstacles concernant la diffusion de la théorie de l’évolution sont plus d’ordre "épistémologique" que réellement biologique.

2) Les chercheurs à la rescousse !

On a vu aussi que les critiques de l’évolution se sont servis dans le passé du manque d’investissement des scientifiques dans la diffusion de la théorie de l’évolution. Les médiateurs scientifiques qu’ils soient animateurs dans un muséum ou vidéastes sur Internet, bien qu’ils soient de véritables passionnés de science souhaitant partager au plus grand nombre cette dernière, peuvent manquer d’outils. En effet ce ne sont pas tous forcément des "experts" en évolution biologique. Il faut que les chercheurs aident ces derniers en leur fournissant ces fameux outils, c'est à dire des réponses, des documents qui pourront aider à parler de la théorie de l’évolution sans trahir les sciences qui l’ont forgé. Et ces derniers temps on peut voir de plus en plus d’initiative de ce genre : on peut encore citer les diverses interventions de Guillaume Lecointre, il y a aussi des actions de médiation qui sont conseillées par des chercheurs. Par exemple à Poitiers l’espace Pierre Mendés France (CCSTI) a collaboré avec le laboratoire de paléontologie PALEVOPRIM pour la conception de diverses expositions, dont le directeur Jean-Renaud Boisserie (Exposition "Tous humains"). On peut également voir de plus en plus de chercheur travaillé pour la réalisation de documentaires ou de reportages, qu’ils viennent du MNHN, de PALEVOPRIM encore une fois ou d'ailleurs. On peut citer l'exemple de Pierre-Olivier Antoine paléontologue au laboratoire ISEM de Montpellier, qui a participé à une vidéo dans le cadre de la fête de science 2018 sur la chaîne Youtube Science Animation.



Pour conclure, si on souhaite parler de la théorie de l’évolution il vaut mieux savoir où on va, être conscient que l’on va faire face à des freins pour faire passer son message, voir affronter des discours sceptiques ou critiques. Il faut avoir les bons outils, s’être préparer ! Une des pistes proposées insiste sur le fait que les médiateurs doivent comprendre et expliquer la démarche scientifique. Et il est important que les médiateurs ne soient pas seuls, la diffusion des connaissances autour de la théorie de l’évolution a été un peu abandonnée par les scientifiques. Mais depuis un certain temps, ces derniers reviennent au front pour aider les médiateurs. Cela ne peut être que rassurant et encourageant pour la suite.  


Pour aller plus loin / Sources :

_ Témoignage de Anne Médard lors de la rencontre professionnelle "Science, culture et croyance" le 17 mars 2016

_ Compte rendu de la journée "Science, culture et croyance : comment en parler ?" sur le site de amcsti.fr

_ Article de Marguerite Pometko publié le 22 janvier 2018 sur Echoscience Grenoble : Comment rétablir la confiance en la science ?

_ Article de Michael Shermer publié le 19 janvier 2017 sur Pourlascience.fr : Pourquoi les faits ne suffisent pas à convaincre les gens qu’ils ont tort ?

_ Reportage filmé au colloque "Sciences et Croyances" organisé par le CAL au Parlement européen à Bruxelles

_ Le Guide critique de l'évolution paru en 2009 écrit sous la direction de Guillaume Lecointre.

_ Exposition "Tous humains" à l'espace Pierre Mendes France.

_ "Qui cherche... cherche - Pierre-Olivier Antoine sur la chaîne Science Animation.