Cradle, œuvre de Hamad Butt mort du sida en 1994 : du chlore dans un pendule de Newton en verre ! Attention, danger.

Publié par Joel Chevrier, le 7 octobre 2023   840

Hamad Butt, mort du sida en 1994, étoile filante de l’art britannique.

Hamad Butt était un jeune artiste anglais quand il est mort du sida en 1994. Sorti de l'université Goldsmith à Londres en 1990, et condisciple notamment de l'artiste Damien Hirst, il aura été une étoile filante dans le monde artistique britannique. Il a fait l'objet d'un long article du journal The Guardian en juin 2023. C'était à l'occasion de l'entrée de ses œuvres à la Tate Britain, un des musées anglais majeurs. C'est ainsi que je l'ai découvert.

Des chercheurs universitaires, des critiques d'art travaillent aujourd'hui sur son œuvre. Les recherches de l’historien d’art, Dominic Johnson, Professeur à Queen Mary University of London, ont souvent porté sur l'art de la performance et l'art vivant, généralement dans « une perspective queer ». Il va développer en 2024 à l’University of Southern California (Los Angeles), une recherche qui est annoncée comme « la première étude scientifique de l'œuvre de cet artiste britannique originaire d'Asie du Sud dans le contexte de la relation entre l'art et le sida ».

Dans une approche parallèle, je me focalise ici, en physicien, sur une seule pièce de Hamad Butt, Cradle. Elle est représentée ci-dessous par une image de l’artiste lui-même.

Installation à la Tate Gallery, Londres.

Une œuvre qui réclame la présence réelle.

Avant tout, dire que je veux aller à Londres pour voir cette œuvre, pour être en sa présence. En photo, on voit bien sa plastique, sa force, cette immobilité un peu mystérieuse, son mystère tout court si pendule de Newton, chlore et verre soufflé ne vous disent rien. Car elle s'impose aussi dans « la présence réelle » par le danger qu'elle représente même, si ce danger est finalement surtout potentiel, et certainement bien moindre que ceux qui accompagnent nos vies de tous les jours. Mais tout de même, il est là et vous regarde dans les yeux.

La physique et la chimie sont là.

La physique et la chimie sont là dans toutes leurs dimensions : le laboratoire, la recherche, mais aussi comme éléments clés du développement, au 20e siècle, d'une société largement basée sur l'alliance entre la science, la technologie et l'industrie. Dans cette perspective, l'œuvre de Hamad Butt est d'une grande force : d'abord elle est là devant nous avec une plastique magnifique et impressionnante, mais aussi elle s'engage, c'est pour moi évident, en montrant comment cette société du XXème siècle a déployé la science et la technologie à une échelle planétaire, pour tous, et en prenant en charge les risques induits qui peuvent être importants. Ils font souvent partie des risques dits majeurs. L'opération de sites industriels en Europe présentant un risque majeur est encadrée par la directive Seveso. Cette directive a été nommée ainsi après la catastrophe chimique qui s'est produite dans le nord de l'Italie, en Lombardie, à Seveso. La prise en charge des risques majeurs d’origine industrielle, et la mise en place de mesures de protection ne relèvent pas de l’initiative individuelle ici. Au cœur de notre « vivre ensemble », chacun doit faire confiance aux autorités responsables.

L’irruption du VIH/sida et l’hécatombe qui en a résulté a largement pris à revers cette conviction, bien au-delà des dernières années de la vie de Hamad Butt.

Un pendule de Newton, du chlore, du verre soufflé.

Hamad Butt par son œuvre vient donc installer sous nos yeux cette présence de la physique et de la chimie. Pour la physique, il le fait en détournant le pendule de Newton, souvent cinq boules d’acier en contact au repos, qui par leur mouvement et leurs chocs rendent évidentes deux lois de conservation fondamentales : celle de l’énergie mécanique et celle de la quantité de mouvement. Les boules lancées, lors des chocs, le comportement est spectaculaire et fait donc l'objet d'innombrables vidéos en ligne.

Un pendule de Newton.

Ainsi, l’artiste fait une allusion très directe au fait que la connaissance scientifique et la maîtrise technologique nous ont ouvert le contrôle et le développement du mouvement mécanisé, et surtout de la vitesse ! « Sauf que » le « pendule de Newton » de Hamad Butt ne bouge pas. Il ne doit pas bouger. Il évoque irrésistiblement le mouvement, mais le mettre en mouvement est dangereux ! Les fragiles sphères de verre dans ce pendule contiennent du chlore à l’état gazeux. Un très beau jaune… mortel si la dose est là. Trois fois six sphères en contact pleines de chlore !

Hamad Butt et la série des halogènes.

Le chlore est un des éléments chimiques dits halogènes. Il est dans la même colonne de la classification périodique des éléments chimiques que le fluor lui aussi très utilisé pour ses applications importantes, et probablement encore plus dangereux à manipuler que le chlore. Hamad Butt ne s’y est pas aventuré, les chimistes ont dû le lui déconseiller si l’envie lui en est venue. Il a en revanche utilisé les 2 autres éléments communs de cette colonne, le brome et l’iode. Toujours avec prudence. Dans son triptyque Familiars, l’œuvre Substance sublimation, est basée sur les propriétés physico-chimiques de l'iode, celle intitulée Hypostasis sur celles du brome.

Colonne 7 de la classification périodique des éléments

Le chlore, gaz dangereux et omniprésent pour ses applications.

Le chlore est un élément chimique extrêmement abondant. Le sel de mer, ou d'ailleurs, est pour moitié sodium et chlore, c'est dire ... L'eau de javel est une des mises en forme les plus connues du chlore notamment pour les usages domestiques. En fait, les applications du chlore sont nombreuses et importantes. Résultat une activité industrielle majeure ! Aussi, compte tenu de sa dangerosité, des mesures de sécurité dans la manipulation industrielle très contraignantes et permanentes sont inévitables. Faire une recherche à partir des mots clés « chlore accident » montre simultanément cette manipulation très encadrée et que sa mise en défaut peut conduire à des accidents meurtriers. En juin 2022 dans le port d'Aqaba en Jordanie, un accident a fait 13 morts et plus de 250 blessés. Lors du chargement par une grue portuaire, la rupture du câble a précipité un lourd container de chlore directement sur le pont du bateau. Le nuage jaune très dense qui s’est répandu instantanément ne laissait aucun doute.

Vidéo Youtube : Une fuite de chlore cause la mort de 13 personnes dans le port jordanien d’Aqaba en 2022

Le parallèle avec Cradle, l’œuvre de Hamad Butt est saisissant. La grue, les câbles de suspension et la citerne de chlore sont si proches d'un des éléments de Cradle de Hamad Butt. L’œuvre qui précède cet accident d’un quart de siècle, est pratiquement la miniature du dispositif portuaire. Vraiment saisissant !

Hamad Butt nous rappelle ce pacte : des usages massifs au prix d’accidents régulièrement.

Cette mise en situation du risque, à travers le danger que représente le chlore gazeux, est prise en charge par la collaboration avec les chimistes d'Imperial Collège à Londres, et avec un technicien spécialiste du verre soufflé. Ils installent ici une relation entre arts et sciences, très singulière, construite sur une responsabilité partagée et un engagement de sécurité commun auprès du public. Ils doivent s'assurer et assurer que cette œuvre ne pose pas de problème de sécurité lors de son exposition au public. C’est très certainement exact, mais il faut alors entrer ensemble dans les détails : la structure est stable, les fils sont assez solides, et ce pour longtemps, sinon pour toujours, les sphères de verres sont parfaitement étanches. Il se fait ici ce que font partout, et depuis des décennies, la science, la technologie et l'industrie : produire un nouveau dispositif, une innovation, trop intéressant pour ne pas prendre en charge le risque inhérent et chercher à assurer la sécurité. Mais si l'œuvre d’art de Hamad Butt est importante, elle est inutile. Elle ne sert à rien, n’a pas d’usage pratique qui justifierait la prise de risque. La différence ici c'est donc que Hamad Butt par son œuvre aussi importante qu’elle est inutile, nous rappelle avec force ce pacte auquel nous nous associons tous. Visiblement nous acceptons de payer le prix d'accidents meurtriers et réguliers, mais dont nous trouvons collectivement les impacts assez limités pour ne pas nous passer de l'innovation.

Andy Warhol et « The white car crash 19 times »

L'exemple le plus frappant et le plus terrible de ce pacte n'est pas le chlore. C'est très certainement celui des véhicules automobiles qui sont responsables de plus d’un million de morts et de dizaines de millions de blessés chaque année dans le monde. C'est dans cette perspective qu'on peut voir l'œuvre de Andy Warhol de 1963 intitulée « The white car crash 19 times » !

White Car Crash 19 Times by Andy Warhol. Photograph: Sotheby's

Mais avec l’œuvre de Andy Warhol, le risque est nul pour le visiteur sinon sur la route quand il rentre chez lui. La différence avec Cradle de Hamad Butt est cruciale : le visiteur du musée est vraiment en présence du gaz de chlore. Mais toutes les précautions ont été prises. Quoique… le titre du récent article de The Guardian sur Hamad Butt était : « "La mort en ligne de mire" : l'art mortel et terrifiant de Hamad Butt - et l'évacuation qu'il a un jour provoquée. »

Cradle, une œuvre complexe et multiple.

Lors de son départ en retraite, Steve Ramsey, le souffleur de verre, qui était alors dans un laboratoire de recherche scientifique de Imperial College, a raconté sa collaboration avec Hamad Butt :

J'ai travaillé pendant plus de 2 ou 3 ans avec cet artiste et il n'arrêtait pas de disparaître, alors qu'il faisait pression pour que cette œuvre soit réalisée. J'ai trouvé cela assez frustrant, mais je ne savais pas qu'il était en train de mourir du sida.

Pour peut-être s’ouvrir une autre approche de l’œuvre de Hamad Butt, on peut par exemple regarder le film « 120 Battements par minute » de Robin Campillo, sorti en 2017, et/ou suivre les travaux de Dominic Johnson sur Hamad Butt. Ces différents chemins de découverte de ces œuvres sont, je crois, indissociables, voire même, volontairement intriquées par Hamad Butt dans Cradle.

Avec des œuvres qui s’imposent par leur présence réelle face aux visiteurs, et qui génèrent ces interrogations si différentes mais si puissantes, Hamad Butt reste dans nos vies.

la version originale plus courte de cet article a été d’abord publiée dans The Conversation : 

L’art explosif d’Hamad Butt, étoile filante de l’art britannique https://theconversation.com/la...