Ez3kiel : "ce qui nous représente, c’est la technologie et l’utilisation que l’on en fait"

Publié par Florian Delcourt, le 25 février 2013   810

Xl ez3kiel

Florian Delcourt, chargé de projets au pôle de diffusion de culture scientifique S[cube], a rencontré le groupe Ez3kiel et nous propose une interview. Les anciens résidents du CCSTI La Casemate y parlent de leur "après résidence".



Le 22 octobre dernier, le groupe de musique Ez3kiel se produisait au Théâtre Firmin Gémier / La Piscine à Châtenay-Malabry. L’occasion de questionner ses membres Joan Guillon, Yann Nguema et Stéphane Babiaud sur les suites possibles données à leur résidence à l’Atelier Arts Sciences de Grenoble.



Nous vous avons laissé il y a trois ans, après "Les mécaniques poétiques d’Ez3kiel", une exposition présentée au CCSTI Grenoble La Casemate. Qu’est-elle devenue depuis ?

Yann : L’exposition a ensuite été exposée au Palais de la Découverte pendant deux mois où elle a trouvé sa configuration finale. Le Palais a été l’épreuve du feu en termes de solidité face au public. Depuis, elle tourne dans toute la France. Elle était par exemple aux Champs libres de Rennes jusqu’au 27 janvier. A cette occasion, deux nouvelles machines ont été ajoutées.

L’exposition est donc enrichie continuellement ?

Yann : Oui, il y a maintenant 12 machines. Ces deux nouvelles machines, je les ai faites seul, sans relation avec des chercheurs, contrairement aux autres crées avec l'aide des scientifiques du CEA/Leti de Grenoble.

Que retirez-vous de l’expérience de Grenoble ?

Yann : Elle nous a ouvert de nombreuses portes. Nous sommes sortis des SMAC [ndlr : comprendre les Salles de Musique Actuelles] auxquelles nous étions identifiés grâce aux concerts. Le projet des « Mécaniques poétiques » nous a permis d’être accueillis, à la fois pour l’exposition et pour les concerts, dans des lieux qui ont davantage de moyens.

Avez-vous toujours des contacts avec les scientifiques ?

Yann : Non. On nous propose parfois de retravailler sur des projets du type arts-sciences. Mais ce n’est pas une fin en soi. Si on nous propose un projet intéressant, qui crée des opportunités, pourquoi pas ? Mais nous ne sommes pas moteurs pour démarcher les scientifiques et les chercheurs. Actuellement, nous sommes retournés à Grenoble pour finir un projet qui n’avait pu aboutir à Lille. Un projet d’écran suspendu qui verra peut-être le jour dans deux ou trois ans. Une nouvelle collaboration arts-sciences.

Toujours avec le CEA/Leti ?

Yann : Oui, nous n’avons pas trouvé d’autre structure porteuse. On a essayé à Lille où le projet artistique était lié à un développement technologique innovant. Mais malgré toute leur volonté ils n’ont pas une structuration comparable à l’Atelier Arts-Sciences de Grenoble. L’Atelier est un outil qui a déjà quelques années d’expérience, plusieurs projets derrière lui.

Ces rencontres s’inscrivent-elles toujours dans votre projet artistique ?

Yann : Oui, le but est qu’elles s’inscrivent dans le discours artistique. Pendant cette interview, nous parlons d’arts-sciences mais cela ne reste qu’un outil. D’habitude nous n’en parlons pas : c’est comme si, en tant que bassiste, je parlais de la qualité de la lutherie, des cordes ou la marque de l’instrument. Quand on nous propose de montrer l’exposition, de faire un concert ou d’utiliser les nouvelles technologies, le propos n’est pas de mettre en avant ces dernières. Ce sont juste des outils.

Dans quel but alors utiliser ces outils ? Servent-ils le projet artistique ?

Yann : Le groupe a 20 ans et à l’époque, nous utilisions les samples [ndlr : échantillons de musique] d’autres groupes. Puis, nous nous sommes demandés ce que nous-mêmes, nous voulions dire de part notre identité (nous avions 22 ans, étions du centre la France, etc…) qui soit sincère. Nous aurions pu jouer de la musique indienne mais ce n’était pas nous. Au final, l’aspect technologique s’est imposé naturellement par la musique et par l’utilisation des machines.

Au départ, cela se présentait plutôt comme du « Do it Yourself » [ndlr : bricolage], puis c’est devenu plus ambitieux comme l’exposition, grâce à beaucoup de travail et le concours de chercheurs. Avec le temps, le travail de l’image et de la musique électronique, ce qui nous représente aujourd’hui c’est la technologie et l’utilisation que l’on en fait. Ce groupe n’aurait pas pu exister 20 ans auparavant. Et c’est cela au final qui nous identifie le mieux. Mais c’est venu avec le temps, ce n’était pas un plan de carrière.

Comment se construisent le projet musical et le projet graphique ?

Yann : Les deux sont étroitement liés mais en pratique, la musique est créée en premier, en se projetant dans l’image. Celle-ci est élaborée concrètement après, une fois que la musique est imaginée et écrite.

Votre univers graphique semble très steampunk [ndlr : genre de science-fiction dont l'action se déroule dans l'atmosphère de la société industrielle du XIXe siècle]

Yann : Cela revient souvent. Il reflète bien l’esthétique de notre travail mais cela voudrait dire que nous rentrons dans un courant, que nous sommes influencés. L’idée de base est de jouer sur les anachronismes : utiliser des choses assez pointues technologiquement, que ce soit en terme logiciel ou matériel, mais de le maquiller avec de l’ancien. L’ancien véhicule de la nostalgie ou de la mélancolie. Nous préférons mille fois une vieille chaise en bois qu’un Starck en plastique. Etant donné que nous parlons via les images ou la musique, nous essayons de véhiculer des émotions, quel que soit l’outil utilisé, moderne ou non, de générer de la mélancolie et de la poésie. Cela n’a donc rien à voir avec le steampunk. Cependant il est vrai que, visuellement, c’est le courant qui se rapproche le plus de ce côté rétrofuturiste.

Dans vos concerts, j’ai l’impression que vous cherchez à changer le statut du public en le faisant participer autrement. Est-ce une volonté motrice ?

Stéphane : Sur cette tournée, nous avons cherché des salles où les gens seraient assis. C’est une expérience. Cela fait un moment que nous tournons dans les SMAC où les gens sont debout. Assis, ils ont une écoute plus affinée, ils ne réagissent pas et n’applaudissent pas au même moment. On ne cherche pas à créer des choses incroyables. On ne réinvente rien : les gens sont assis et écoutent. Mais nous cela nous permet de tester de nouvelles choses. On se rend compte que nous pouvons jouer de la musique calme ou plus soutenue pour un public très diversifié, avec des gens plus attentifs et qui peuvent tout de même s’exprimer entre chaque morceau.

C’était un choix déterminant pour cette tournée ?

Stéphane : C’était une demande à notre tourneur. La base de ce projet était un album que nous avons longtemps appelé l’album des berceuses. Nous souhaitions prendre à contrepied notre public électrodub et orienter notre musique vers des terrains plus intimistes et plus calmes. C’est aussi pour mieux mettre en lien la musique avec les images, auxquelles correspond mieux une atmosphère calme. Du coup, une fois sur scène, nous avons pensé qu’il était plus cohérent de le proposer dans des salles assises.

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>> Illustrations : Culture Mauges, followyoureyes (1 & 2) (Flickr, licence cc), Ilan Ginzburg pour la Casemate (1 & 2)