Facturer les impacts sur l’environnement ?

Publié par Marion Sabourdy, le 26 mars 2012   1.2k

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Patrick Criqui est économiste et directeur de recherche au CNRS. Il dirige le laboratoire Economie du développement durable et de l’énergie (Edden) à l’Université Pierre Mendès France. Il revient pour nous sur l’histoire et les objectifs de son laboratoire.

Depuis quelques années, le développement durable semble être un sujet « à la mode ». Est-il si récent que cela ?

Pas vraiment. On se posait déjà des questions avant les chocs pétroliers des années 1970-1980 car on savait que l’énergie avait des impacts néfastes sur l’environnement, comme les pluies acides par exemple. Mais ce n’est que dans les années 1990 que le climat est devenu une question globale, inscrite sur l’agenda international. On a alors redécouvert les conséquences des gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère et tenté de les réduire via des politiques adaptées : efficacité et sobriété énergétique, production d’énergies renouvelables, production d’énergie nucléaire, capture et séquestration du dioxyde de carbone (CO2).

Les médias et la société s’intéressent donc au développement durable depuis 30 à 40 ans. Quid des économistes ?

Historiquement, seulement quelques laboratoires s’intéressaient à ces sujets en France. Le nôtre a été créé en 1956 sur les bases d’une institution de l’entre-deux-guerres, les conférences juridiques de la Houille blanche (1), puis il fut développé dans sa forme actuelle par Jean-Marie Martin.

Aujourd’hui, sur quels sujets travaillez-vous ?

Le laboratoire compte entre 20 et 25 personnes qui développent des recherches sur trois grands thèmes. Tout d’abord l’économie des marchés internationaux et des industries énergétiques. En clair, les relations entre les producteurs d’énergie et les consommateurs. Ensuite, l’économie des politiques énergétiques et de la réduction des émissions de GES et ce à trois échelles : globale avec les négociations internationales comme celle de Copenhague ou Durban ; nationale avec les instrument concrets déployés dans chaque pays pour réduire les émissions selon le protocole de Kyoto et beaucoup plus encore à long terme ; enfin locale, avec les Plans Climat-Energie Territoriaux qui doivent permettre des actions cohérentes au sein des grandes villes et agglomérations [ndlr : voir la carte conçue par l'Ademe]. Enfin, nous nous penchons également sur l’innovation liée au développement énergétique durable, comme par exemple les technologies des énergies renouvelables et le développement des smart grids.

Comment se positionne l’agglomération de Grenoble en termes de développement durable et d’énergie ?

Notre agglomération est bien placée pour développer des projets ambitieux autour du développement durable [ndlr : voir le Plan Climat de Grenoble]. Elle présente un riche tissu d’entreprises et d’organismes de recherche variés, ainsi que des élus motivés et intéressés. De plus, plusieurs projets d’aménagements, y-compris universitaires sur le campus ou sur la presqu’ile, s’inscrivent dans une perspective de développement énergétique durable de l’agglomération.

Quel outil utilisez-vous pour mener vos recherches ?

Nous avons développé un modèle de prospective énergétique baptisé POLES qui est aujourd’hui utilisé par la Commission européenne. Il permet de construire des jeux d’hypothèses les plus cohérentes possibles pour le développement énergétique des grandes régions du monde, sous différentes hypothèses de contrainte environnementale.

Le secteur industriel est une des sources de rejet de CO2 dans l'atmosphère

Quels sont les scénarios envisagés ?

Si aucune politique n’est menée, alors on ne prévoit rien de bon. Les sources de pétrole conventionnel s’épuiseront petit à petit et nous aurons recours aux hydrocarbures non-conventionnels et surtout au charbon, avec un doublement des émissions de GES. Pour enclencher une bifurcation, il faut notamment faire payer le prix des impacts sur l’environnement en introduisant une taxe carbone ou ce qui peut revenir au même un système de quotas. Nous avons calculé qu’un prix de 400 euros par tonne de CO2 en 2050, soit 1€ en plus par litre d’essence, serait nécessaire. Dans les scénarios sans contrainte d’émissions, le prix augmenterait de toute façon pour une autre raison : la raréfaction progressive des sources bon marché.

Comment vous positionnez-vous personnellement ?

Je souhaite dissocier autant que possible le rôle du scientifique de celui du militant. Mais, je n’hésite pas à donner mon avis car les chercheurs sont aussi là pour aider les politiques à prendre des décisions. A titre personnel, je fais ainsi partie du conseil scientifique du plan climat grenoblois. Mais il s’agit d’informer la décision par la recherche… et non l’inverse !

Note

  1. Il s’agit de rencontres organisées par les juristes et industriels s’intéressant aux questions de droit d’accès aux ressources hydrauliques. Voir notre article sur le Musée de la Houille blanche

>> Illustrations : Stéfan, Michael Cavén (Flickr, licence CC)