Fête de la Science : être chercheur ET vulgarisateur, c'est possible ?

Publié par Pierre Albigès, le 5 novembre 2018   290

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Lors de la Fête de la Science 2018 s'est tenue sur le domaine universitaire grenoblois « 28 nuances de science », un village rassemblant animations, spectacles, conférences ou encore expositions.

L'occasion pour petits et grands de découvrir les sciences sous un angle nouveau et de s'émerveiller grâce à des ateliers scientifiques sur l'astronomie, la chimie ou la biologie ! 

C'est en explorant ce village que j'ai pu apercevoir un stand des plus curieux, où deux scientifiques proposaient d'en apprendre plus sur notre cerveau à l'aide simplement d'une règle et d'un chronomètre... L'occasion d'une rencontre avec des deux vulgarisateurs d'un jour, pour en savoir plus sur eux, leur métier et la raison de leur présence ici... 


Question (Q) - Est-ce que vous pouvez vous présenter ?

Eve Dupierrix (ED) : Je suis Eve Dupierrix, enseignante-chercheuse au Laboratoire de Psychologie et de NeuroCognition (LPNC).

Sylvain Harquel (SH) : Je suis Sylvain Harquel, ingénieur du CNRS au sein du LPNC.


Q - Est-ce que vous pouvez présenter votre laboratoire ?

ED : C’est un laboratoire qui étudie la cognition à la fois au travers du comportement et du fonctionnement cérébral. On s’intéresse à la mémoire, au langage, à la perception et ses relations avec l’action et au développement, via le BabyLab. Chaque axe de recherche est développé par une équipe de recherche thématique.

SH : On mesure le fonctionnement cérébral grâce aux techniques de neuroimagerie, en étudiant les corrélats neuronaux, c’est-à-dire l’activité cérébrale, liés à un processus cognitif. C’est ce qu’on fait sur la plateforme IRMAGE, qui est une plateforme expérimentale à laquelle je suis également affilé et qui regroupe entre autres l’imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle (IRMf), l’électroencéphalographie (EEG) et la stimulation magnétique transcrânienne (TMS).


Q - Combien d’acteurs de la recherche rassemble le LPNC ?

SH : C’est un laboratoire plutôt grand. Il compte environ 100 personnes dont la moitié de non-permanents (doctorants, ingénieurs et techniciens en CDD) et l’autre moitié de permanents, comprenant une quarantaine de chercheurs et maîtres de conférences et une dizaine d’ITA (Ingénieurs-Techniciens-Administratifs).  La gestion de la plateforme IRMAGE est assurée par une quinzaine de personnes, comprenant des ingénieurs et des techniciens spécialisés.


Q - Les techniques présentes sur la plateforme IRMAGE sont utilisables par toutes les équipes ?

SH : Oui ! A IRMAGE on offre un service de neuro-imagerie à l’ensemble de la communauté grenobloise, qui peut même être utilisé par des acteurs du secteur privé. Par exemple si une entreprise de pharmacologie veut tester un nouveau médicament et observer ses effets au niveau cérébral, c’est possible. Souvent les laboratoires et IRMAGE vont s’associer pour acheter des équipements qui resteront sur la plateforme et seront mutualisés par la suite.


Q - Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

ED : Je fais partie de l’équipe « Perception et Sensori-motricité » et mes recherches visent à comprendre comment la motricité peut moduler la perception visuelle. Je travaille sur l’humain, chez des adultes sains ou non. Nous avons actuellement par exemple une étude chez des patients héminégligents. Ce sont des patients qui après une lésion cérébrale vont négliger la moitié de l’espace. Cette étude vise à comprendre comment la lésion a modifié leur perception de l’espace qui les entoure, en utilisant des tâches de perception des distances par exemple. On va aussi essayer de mettre au point des entraînements capables d’améliorer leurs performances.


Q - Pourquoi étudiez-vous des patients présentant des pathologies neurologiques  ?

ED : Ces pathologies nous servent principalement de modèles pour mieux comprendre le fonctionnement cognitif humain. Si on ne comprend pas les causes et les conséquences de ces pathologies sur le comportement, c’est que les modèles actuels du fonctionnement cognitif, sur lesquels on se base pour tenter de comprendre ces pathologies, ne sont pas les bons !

SH : En plus, grâce aux études menées chez ces patients, nos recherches proposent des applications dans le domaine clinique : héminégligences, glaucomes, dyslexies, aphasies, Parkinson, traumas crâniens, etc. Mieux comprendre ces pathologies, c’est aussi aider à les diagnostiquer et à les soigner dans le futur.


Q - Aujourd’hui, c’est la Fête de la Science. Vous tenez un stand avec un atelier pour essayer de faire mieux comprendre à des groupes d’élèves ce que sont la cognition et la psychologie cognitive. Est-ce que vous sentez que ces connaissances se transmettent facilement ?

ED : Si l’atelier est bien monté, oui ! Je pense que c’est même plus facile avec des enfants, parce qu’ils n’ont pas d’a priori, ils découvrent ! Ils ont souvent les yeux qui s’illuminent quand on leur parle du cerveau ou qu’on leur démontre des phénomènes qu’ils ne soupçonnaient pas.

SH : Oui ! Le cerveau reste assez abstrait pour eux. Le fait de le concrétiser par des mesures de temps ou d’erreurs, ça permet de leur montrer ce qu’il se passe vraiment dans le cerveau.

ED : En plus, les enfants montrent leurs émotions plus facilement que les adultes. Quand ils ont compris on le voit tout de suite. Cet atelier est surtout là pour les faire réfléchir, leur faire découvrir de nouvelles choses et notamment cette discipline souvent mal connue du grand public ! Notre objectif est de leur faire découvrir notre discipline, de leur montrer comment on peut étudier le comportement humain et de leur donner envie d’aller plus loin ou d’en savoir plus. S’ils comprennent en plus la subtilité des résultats de l’expérience qu’on leur a fait faire, c’est vraiment super.

SH : Et puis dans les animations on a toujours le bon rôle, les gosses sortent de leur quotidien donc ils sont tout contents et sont, je pense, plus attentifs que lorsqu’ils sont en classe. C’est un enseignement autre que celui de l’école, donc c’est chouette.


Q - Est-ce que vous êtes venus à la Fête de la Science sur votre initiative personnelle ?

ED : Oui ! Le labo participe à la Fête de la Science depuis plusieurs années, mais qui organise et qui participe à l’atelier, c’est une initiative personnelle.

SH : On a un correspondant Fête de la Science qui chaque année transmet l’info et nous demande qui veut s’occuper du stand. On avait déjà fait la Semaine du Cerveau donc il nous a reproposé. J’ai dit « C’est parti ! » et Eve était d’accord.


Q - A titre personnel, qu’est-ce que vous tirez de cette expérience ?

SH : Plus on vulgarise, plus on doit nous-même comprendre l’essence du message qu’on veut faire passer. C’est un vrai travail et ce n’est pas évident mais je trouve que ça aide beaucoup dans la compréhension de notre domaine. La vulgarisation est un exercice particulier, pas toujours facile, et je pense que tout le monde devrait le faire !

Ça nous sort de derrière nos ordinateurs, où on écrit des articles hyper-spécifiques en anglais qui sont réellement compris par seulement 5 ou 6 personnes, qui sont aussi spécialistes de notre domaine… Et encore, aujourd’hui on est tellement spécialisés qu’on se rends compte en colloque que c’est parfois moins ! Là ça fait du bien parce qu’on transmet des connaissances à un plus grand public.

ED : C’est vrai, et puis on est habitués à utiliser un jargon spécifique. Par exemple le mot « condition » n’est pas compris de la même façon par moi ou par les enfants ! Donc ça nous oblige à nous remettre à un niveau zéro et à repenser au sens premier des mots qu’on utilise.

Q - Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans des exercices de vulgarisation de ce genre ?

SH : Le fait d’avoir des enfants ! Tous les jours je leur transmets des choses et du coup je me sens prêt à le faire avec d’autres. Tu m’aurais demandé ça il y a 8 ans, je pense que je n’aurais pas fait l’atelier : les enfants me terrifiaient ! J’ai appris grâce à mon rôle de papa comment parler à un enfant.

ED : Aussi le fait qu’au quotidien, on soit dans un monde à part. On n’est jamais vraiment dans le concret et assez rarement au contact du public et on se demande parfois « Mais à quoi ça sert ce que je fais ? ». On se questionne parfois sur l’utilité de notre travail pour la société. La journée d’aujourd’hui a été chouette aussi parce que nous avons aidé des enfants à comprendre plein de choses sur le comportement humain et cela me fait sentir un peu plus utile dans la société.

On a aussi un vrai retour, tout de suite… C’est gratifiant ! Ce n’est pas toujours le cas, même quand on fait cours à des étudiants. Quand tu fais une expérience, tu n’as souvent aucun retour ou alors plusieurs mois après lors du processus de publication ou lorsque tu présentes les résultats lors de congrès. Ici le retour est direct et immédiat et ça fait du bien parce que ce n’est pas commun dans notre boulot.


Q - J’imagine que vous recommencerez ?

SH : Certainement ! Par contre pour d’autres formats du type « Pint of Science », je pense attendre de prendre un peu de bouteille. Parler en face d’un public adulte, c’est encore un exercice différent. Je pense que ça va m’intéresser, mais plus tard. Et puis on ne peut pas tout faire non plus !

EV : Oui bien sûr et pourquoi pas dans d’autres formats, mais c’est vrai qu’organiser des évènements de vulgarisation prend du temps et on a déjà des agendas chargés.

SH : C’est vrai ! On veut s’assurer que le message qu’on fait passer est vrai et éviter de tomber dans le piège de la sur-simplification, introduisant des erreurs. Ça prend du temps de faire un message qui soit simple et vrai !


Vous souhaitez en apprendre plus sur le travail de Eve Dupierrix et Sylvain Harquel ? Consultez le site du LPNC !

Si vous voulez en apprendre plus sur la recherche en sciences cognitives dans la communauté grenobloise, vous pouvez aussi consulter le site du Pôle Grenoble Cognition, qui rassemble 15 laboratoires !