Le retour du casseur d’os

Publié par Olivier Delamarre, le 12 novembre 2012   2.1k

Xl angelo

Olivier Delamarre a participé au suivi des gypaètes barbus lâchés l’été dernier dans le Vercors. Il nous raconte l'aventure.

Quelques jours après l’annonce faite lors de la récente conférence environnementale d’une loi-cadre sur la biodiversité, il nous paraît intéressant de se pencher sur une action locale en faveur de la biodiversité menée par le Parc Naturel Régional du Vercors : la réintroduction du mythique gypaète barbu.

Totalement éradiqué du Vercors par l’Homme pendant le XIXe siècle, ce vautour de plus de 2,5 mètres d’envergure a fait sa réapparition sur le massif depuis 2010. Ce retour du « casseur d’os » n’est pas le fruit du hasard : il est le résultat de la politique de réintroduction de la grande faune menée par le Parc Naturel Régional du Vercors. Après avoir réintroduit avec succès le bouquetin des Alpes dès la fin des années 80 et le vautour fauve depuis 1996, les élus et le personnel du Parc se sont employés à faire revenir ce géant des airs. Nécrophage comme tous les vautours, le gypaète barbu se distingue des autres espèces par une alimentation principalement constituée d’os qu’il emmène dans les airs afin de les faire tomber sur des rochers. Le gypaète peut ainsi se nourrir des bouts d’os brisés d’où ce surnom non usurpé de casseur d’os.

Angelo en vol

L’opération de réintroduction est menée depuis l’été 2010. Depuis cette date, deux ou trois gypaètes barbus sont « lâchés » dans une des parties les plus méridionales de la Réserve naturelle des Hauts Plateaux du Vercors, non loin des majestueuses falaises calcaires du cirque d’Archiane. Cet été, Angelo, un gypaète mâle, et Bellemotte, un gypaète femelle, sont venus grossir les rangs des individus réintroduits selon la méthode dite du « taquet » (1).

Nés en captivité respectivement en Autriche et en Suisse, les deux jeunes oiseaux ont été acheminés à l’âge de 3 mois dans une cavité spécialement aménagée. Pendant quelques semaines, les deux oiseaux sont enfermés dans la cavité par un grillage. Placés sous une surveillance constante, ils sont régulièrement nourris et abreuvés, ils s’acclimatent à leur nouveau lieu de vie et s’entraînent à battre des ailes. Quand ils sont jugés aptes à l’envol, le grillage est enlevé : les oiseaux peuvent alors s’élancer de la falaise pour effectuer leur premier vol et ainsi gagner leur liberté.

Le moment de l’envol est toujours un instant empli d’une émotion particulière, entre crainte de l’accident et joie immense que confère la vision de l’oiseau accédant à sa liberté. Ce troisième lâcher s’est une nouvelle fois soldé par un succès : les deux gypaètes barbus se sont envolés sans encombre. Depuis, ils apprennent à vivre de manière autonome, à trouver leur nourriture et échapper aux éventuels prédateurs. Equipés de balises GPS, il est aisé de suivre leurs pérégrinations dans le vaste monde dans lequel ils ont été plongés : Bellemotte est toujours localisée dans la partie sud du Vercors tandis que son comparse mâle est en ce moment en train de découvrir les Baronnies [ndlr : pour suivre précisément leur parcours, cliquez sur les images des gypaètes sur cette page].

Gypaète dans son enclos

Les gypaètes barbus n’atteignant leur maturité sexuelle qu’à l’âge de 7 ans, ils profitent bien souvent de leur jeunesse pour effectuer de longs voyages en utilisant principalement les ascendants thermiques qui leur permettent d’effectuer de très longues distances sans avoir à faire le moindre battement d’ailes. Parmi les gypaètes barbus lâchés dans le Vercors depuis 2010, certains ont été localisés en Autriche, en Italie, en Suisse ou même en Picardie !

Une fois « adultes », ils se fixeront sur une zone précise, avec une forte probabilité pour celle où ils ont été lâchés. Cela n’est pas une certitude, même si c’était le cas pour les réintroductions en Haute-Savoie, en Baronnies et dans les Pyrénées. Gageons que cela marche aussi pour le Vercors, une zone qui n’a pas été choisie par hasard. Outre ses caractéristiques propices aux gypaètes (falaises, tranquillité, etc.), il s’agit d’un chainon géographique (on parle de « corridor ») situé entre les Pyrénées et les Alpes. L'idée est de repeupler l’ensemble de ce corridor via plusieurs "spots" : Pyrénées, Grands Causses, Vercors (pré-alpes), Haute-Savoie, Alpes suisses et autrichiennes. Le corridor ainsi constitué permettra des échanges génétiques, élément fondamental pour la survie de l'espèce. Le voyage d’Angelo et Bellemotte ne faisant que commencer, on ne peut que leur souhaiter bon vent.

>> Note :

  1. La méthode dite "du taquet" consiste à relâcher dans des nids artificiels des jeunes nés en captivité et ne sachant pas encore voler (les poussins sont alors âgés de 70 à 110 jours).

>> Pour en savoir plus : lire l'article "Le retour des barbus" sur le site du Parc naturel régional du Vercors

>> Illustrations : Thibaut Deschamps