Les Maisons des Païens, des petits bouts d’histoire haut perchés

Publié par Association Infusciences, le 2 avril 2021   270

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 Avec le retour des beaux jours, et après les longues périodes que nous avons passées à l’intérieur à cause d’un virus dont on ne prononcera pas le nom ici, l’envie de courir nu·e en plein air a rarement été aussi forte chez tout un chacun. Alors, lorsqu’on va dehors, on réapprend à observer, à profiter de chaque moment, de chaque détail. Et en montagne, ce ne sont pas les détails qui manquent !

D’ailleurs, dans certaines vallées des Alpes suisses, si on lève bien les yeux, on peut surprendre des pans rocheux un peu particuliers. Et si jamais on s’arrête et qu’on cligne des yeux deux ou trois fois, on peut même s’apercevoir que ce que l’on a pris pour de la roche est en fait une ruine. On se demande alors, ébahi·e, comment elle a pu atterrir sur des terrains aussi escarpés et inaccessibles, voire si elle n’aurait pas poussé en même temps que la montagne. 


 Site de Kropfenstein, canton de Grison

Les “Maison des païens”,  des lieux habités par les esprits et sources de folklore

On a beau savoir que nos ancêtres montagnards étaient des durs à cuire, il reste difficile de comprendre ce qui a pu les pousser à construire des édifices sur des pans rocheux si peu accessibles. Ces constructions, occupant des grottes ou des abris rocheux, sont appelées “maisons des païens” par les habitants, ou plutôt case dei pagani en italien et heidenhaus en allemand, puisqu’on les trouve majoritairement dans les cantons du Tessin et des Grisons, en Suisse.

Ces sentinelles de pierre usées surplombant de petits villages sont devenues, au fil des siècles, une présence incomprise et inquiétante pour les villageois. Mais quelle est l’histoire de ces maisons semi-troglodytes, et pourquoi sont-elles appelées ainsi ?  

Selon certaines rumeurs du val Blenio dans le Tessin, ces vieilles bâtisses auraient été habitées tour à tour par des brigands étrangers et des sarrazins, qui, n’étant pas catholiques, étaient considérés comme païens. Les légendes indiquent qu’elles auraient également servi de demeures aux sorcières, qui volaient des enfants, les engraissaient, puis les mangeaient. Ces superstitions étaient toujours vivaces au siècle dernier, puisqu’il existe une archive vidéo dans laquelle une habitante raconte avoir vu une sorcière descendre au village pour voler un petit garçon dans son panier, puis fuir. La dernière sorcière ou “dernière païenne”, serait morte renversée dans son propre chaudron par un enfant qu’elle avait capturé. Le témoignage de cette habitante est traduit en partie dans cette vidéo à six minutes. Si vous avez 26 minutes devant vous, je vous conseille de regarder ce reportage en entier, émerveillement garanti !


Reportage Passe Moi les Jumelles - Ely explore de mystérieuses maisons construites il y a 1000 ans dans une nature sauvage
Reportage Passe Moi les Jumelles pour RTS sur les maisons des païens


Des édifices néanmoins bien réels avec un fort intérêt culturel

Les maisons des païens les plus connues se trouvent dans le Tessin, mais le château de Kropfenstein, dans les Grisons, est aussi considéré comme une maison des païens dans certains articles. Chacun de ces sites représente un héritage culturel et possède une valeur patrimoniale reconnue par les habitants. Les maisons du Tessin ont fait l’objet de travaux et de réparations et sont ouvertes au public. Aux Grisons, le château est un site protégé, classé bien culturel d’importance nationale. Il a été construit au 13ème siècle et fut habité par les comtes de Kropfenstein à partir du 14ème siècle. Ces derniers reprirent le nom du château à leur arrivée et repartirent en 1450, laissant l’édifice à l’abandon. On ne sait en revanche toujours pas exactement comment et pourquoi ce dernier fut construit.


Château de Kropfenstein vu de l’intérieur, Agnes Monkelbaan, Wikimedia Commons
Château de Kropfenstein vu de l’intérieur, Agnes Monkelbaan, Wikimedia Commons


Dans le Tessin, plus particulièrement dans le val Blenio et ses alentours, le nom case dei pagani désigne non seulement les maisons perchées mais aussi toutes les grottes, même non aménagées, et les ruines. On trouve des maisons des païens sur cinq anciennes communes et ce sont les sites de Dongio et de Malvaglia qui ont été les plus étudiés. Deux campagnes de datation au carbone 14 indiquent que le site de Malvaglia a été construit entre le 3ème et le 7ème siècle, tandis qu’à Dongio, où se situent trois maisons, la construction date d’entre le 9ème et le 11ème siècle. 

 Site de Dongio 1 Adrian Michael, Wikimedia Commons.
Site de Dongio 1 Adrian Michael, Wikimedia Commons.
Site de Malvaglia, presque invisible, Adrian Michael, Wikimedia Commons
Site de Malvaglia, presque invisible, Adrian Michael, Wikimedia Commons



















Les sites des deux communes présentent des traces d’habitation : petits objets du quotidien, foyers et latrines. Construites avec des fortifications, ces maisons semblent donc avoir été habitées durablement et dans le but de se protéger, au moins sur certaines périodes. Je vous épargne tout suspens inutile quant à l’origine des ces maisons : même si on a quelques informations grâce à des fouilles archéologiques, il n’y a aucune archive écrite permettant de savoir qui a construit les maisons fortifiées et pourquoi. Le mystère reste donc partiel, mais il y a tout de même certains éléments intéressants à relever. 


Malvaglia

La maison de Malvaglia semble avoir été détruite puis reconstruite, sans fortifications, en 1200. Elle aurait ensuite été utilisée jusqu'aux alentours du 15ème siècle par différents seigneurs locaux. Mais avant cela ? De nombreuses hypothèses ont été émises quant à sa construction très proche des débuts du christianisme puis sa destruction. Elle aurait été le refuge des derniers habitants païens de la région, puis aurait été détruite par les chrétiens, dérangés par leur présence. La construction se veut en effet peu accessible, à l’époque, on y pénétrait par une fenêtre en hauteur grâce à une échelle. Il suffisait donc d’enlever l’échelle pour que personne ne puisse pénétrer depuis l’extérieur.


Casa Malvaglia vue d’en face,  Stef, Wikimedia Commons
Casa Malvaglia vue d’en face, Stef, Wikimedia Commons


Dongio

Le site le mieux préservé à Dongio était un véritable petit château sur trois étages, dont la haute façade demeure partiellement intacte. Il a probablement été utilisé comme place forte en cas d’attaques dans les villages plus bas. Blotti dans une grotte et accessible par un sentier qui monte à pic, il aurait pu servir de grenier. En effet, les villageois auraient pu y monter une partie des récoltes pour que, lors du passage d’une armée ou bien en cas d’attaque, ils ne se fassent pas tout voler. La maison des païens principale de Dongio semble donc avoir été un lieu plus utilitaire que mystique… de quoi casser le mythe, justement.


Sentier menant à la maison des païens Dongio 1, Adrian Michael, Wikipedia Commons
Sentier menant à la maison des païens Dongio 1, Adrian Michael, Wikipedia Commons


Des maisons témoins de notre histoire, qui traduisent nos croyances et leur évolution

Lukas Högl fait ainsi référence aux sorcières païennes évoquées plus haut, en se questionnant sur l’origine des légendes générées par la présence des maisons des païens : 

“Au point de vue ethnologique, ces constructions et les "païennes" qui y auraient vécu ont suscité dans la vallée, tout comme les Grottes aux Fées en Valais, des légendes qui sont à rapprocher de la croyance primitive aux puissances maternelles.”


Si j’interprète bien, le chercheur fait en fait un rapprochement entre les païens et ceux qui ne se considèrent pas païens. Les racines des mythes locaux ont pour origine la peur des habitants. Cette peur s’exprime ici en mettant en scène une sorcellerie redoutée, qui représente “la croyance primitive aux puissances maternelles” puisque la sorcière a des pouvoirs qu’un humain n’a pas et qu’elle les puise dans la nature. Finalement, aux racines des contes et légendes qui condamnent les païens : des croyances païennes ! Il existe d’ailleurs, dans d’autres cantons suisses comme le Haut-Valais, d’autres maisons dites “païennes” alors qu’elles n’ont pas du tout les mêmes caractéristiques que celles que nous venons de décrire.

En réalité, le terme “païen” semble être connoté et ne pas désigner uniquement des pratiques cultuelles mais parfois indiquer simplement que quelque chose est très vieux. Il existe ainsi des maisons dites païennes dans l’Est de la France, notamment en Alsace. La maison païenne de Rosheim fut construite en 1154 et celle de La Petite Pierre, appelée “maison des païens” exactement comme en Suisse, date de 1534, mais la cave de la maison présente des traces d’occupation gallo-romaines qui lui ont valu son nom. Les maisons des païens n’ont donc peut-être jamais abrité de sorcières ni de païens et sont peut-être simplement de très vieilles maisons... Elles ne perdent cependant rien de leur superbe, le poids des années leur donnant une aura et une histoire uniques ! 


Diane Mottet


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