Pratique du trail : verdissement de la foulée

Publié par Virginie Girard, le 9 avril 2021   770

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2020. Article écrit par Cynthia LAGOURGUE, Étudiante M2BEE


Les milieux montagnards sont de plus en plus attractifs pour les pratiquants de sport de nature, notamment les traileurs. Néanmoins, cette tendance n’est pas sans conséquence pour la faune et la flore sauvage. Afin de proposer un meilleur partage de l’espace, tout en le préservant, des projets de gestion concertée se mettent en place.

Le trail, un sport en pleine expansion

Un engouement pour des activités dans des lieux multiples, et notamment dans des environnements « naturels » est observé depuis les dernières décennies, ce qu’appelle Pociello (1995) une écologisation des pratiques [1]. C’est en lien avec cette écologisation des pratiques que la moyenne montagne devient un cadre très prisé par de nombreux pratiquants de « Plein-Air ». Parmi ces sports de nature, le trail, également surnommé « course de nature », est en constante expansion ces dernières années, avec une augmentation des pratiquants et des courses. D’après la communauté U-Trail, en 2018 en France, les seuils des 900 000 traileurs et 2 500 courses organisées ont été atteints [2].

Ce sport est une course se déroulant dans la nature sur tout type de sentiers (de forêt ou de montagne) en évitant au mieux les routes goudronnées. La découverte du milieu constitue donc l’attente majeure des sports de nature [3]. A travers cette pratique, mélangeant liberté et effort physique, découlent des bienfaits pour l’humain, où la nature se présente comme un lieu de liberté et de ressourcement intérieur, où chacun peut aller à la découverte du monde.

Le trail, une pratique pas toute « verte »

Néanmoins, ce sport dit de nature est-il vraiment sans impact pour la nature ? Quel en est le prix pour la biodiversité ? Ce sport n’est pas tout vert, car malgré son nom de course de nature, le trail génère des impacts directs et indirects sur les écosystèmes, comme le dérangement de la faune (cf. focus ci-dessous), l’augmentation de la présence de déchets et du rejet de CO2 (par l’utilisation de transports : voiture, avion), le piétinement de milieux dont certains sont classés espaces naturels sensibles (ENS).

Il est, tout de même, possible de limiter l’impact de ce sport sur l’environnement, simplement avec du bon sens, de la rigueur et de la pédagogie. De nos jours, de nombreux trails ont cette double étiquette : épreuve et écocitoyenneté, notamment le Grand Duc, au sein du massif de la Chartreuse [2], ou encore, l’Ultra Trail du Mont Blanc (UTMB) avec, entre autres, la mise en place de transports en commun gratuits pour les coureurs.

En 2016, le projet Biodiv’sport, développé par Makina Corpus (entreprise de logiciel) et coordonné par la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO), a vu le jour. Il consiste à concilier la pratique sportive et le respect de la biodiversité, par la diffusion, au travers de plateformes recensant des itinéraires de trail et de randonnées, de zones sensibles.

La prévention et la sensibilisation font, également, parties des solutions majeures pour concilier le sport et la biodiversité [4].


Le dérangement de la faune : Qu’est-ce que c’est ?

Le dérangement de la faune peut être de différentes natures selon les espèces, les activités pratiquées et le niveau de fréquentation. Trois réponses sont perçues :

- Comportementale, si l’animal passe plus de temps en vigilance au détriment du temps qu’il passerait à manger ;
- Spatiale, si l’animal s’enfuit ;
- Physiologique, si l’animal développe un stress, même ponctuel [5 ; 6 ; 7].

La présence humaine peut ainsi être considérée comme un facteur de dégradation de l’habitat des animaux sauvages. Comme l'écrit Elsa Girardeau : « La réponse d’une espèce au dérangement est le résultat d’une co-évolution entre prédateurs et proies, avec parfois l’homme comme prédateur principal. » [8]. C’est pourquoi, même si les activités récréotouristiques ne sont pas liées à un risque direct pour l’animal, la réponse comportementale induite par ce dérangement doit être interprétée comme un comportement anti-prédateur.


Qu’en pensent les chamois ?

Le chamois fait partie des espèces emblématiques de montagne. Des études ont mis en évidence que ces individus sont dérangés par la présence humaine. Ils vont instaurer une relation de distance avec l’homme et lorsque cette distance n’est pas respectée, ils auront tendance à fuir [8]. Arnaud Julien, lors d’un stage à l’Université de Bourgogne, a étudié les phases de réaction des chamois dans les Bauges. Il a pu constater que les chamois interrompent leurs activités quotidiennes (repos, alimentation, interactions sociales, etc) lorsqu’un observateur arrive en moyenne à une distance de 63 mètres, et qu’ils fuient lorsque l’observateur arrive à une distance de 48 mètres [9].

Suite à cette contrainte, il est possible que les chamois consacrent moins de temps à leurs activités quotidiennes. Ce qui a des conséquences directes sur les taux de reproduction et de croissance, soit dit autrement, sur leur dynamique de population. « La seule présence d’observateur ou d’écotouristes peut provoquer un état élevé de vigilance et de nervosité chez l’animal et le distraire des autres formes de comportements », souligne ainsi Knight [10].

En effet, après perturbation, l’animal préfère aller retrouver un habitat plus difficile d’accès ou avec un meilleur recouvrement, de type rocher ou forêt [11]. La présence humaine aurait donc également des conséquences sur la répartition des chamois dans les différents types d’habitat et donc sur la biodiversité de ces habitats.

Face à face avec un chamois au sein de la chaîne des Aravis (Crédit : Mathieu Fougnie)


Biodiv’sports : une solution pour réconcilier trail et biodiversité !!!

De plus en plus de structures organisatrices de trails mettent en place des actions afin de limiter l’impact des courses sur l’environnement. Néanmoins, la faune peut être également impactée lors des entraînements. C’est pourquoi le projet Biodiv’sports a vu le jour en 2016 (https://biodiv-sports.fr). Ce projet est une démarche de gestion concertée des sports de nature entre les naturalistes, les gestionnaires d’espaces protégés et les pratiquants sportifs.

Le but de ce projet est de diffuser sur des plateformes recensant des itinéraires en milieu naturel, des informations concernant la biodiversité. Des zones dites sensibles, dû à la présence de faune pouvant être potentiellement perturbée par les activités humaines, sont définies par des gestionnaires de parc naturel ou des associations naturalistes. Chaque zone est accompagnée d’une fiche explicative, présentant les espèces sensibles, et certaines de ces zones vont être réglementées (certains sports ne pourront pas y être pratiqués). Les zones sensibles sont intégrées aux différentes cartes présentant des itinéraires sur différentes plateformes Internet partenaires (Camptocamp, Géotreck, Skitour et IGNrando). Néanmoins, ce projet est davantage développé dans les Alpes et très peu dans les autres massifs. [4].


Joey Bellanger : trailer aguerri et sensibilisé à l’environnement

Joey Bellanger, un accompagnateur de montagne, effectue des trails depuis 7 ans. Il a toujours réalisé de la course à pied mais il a eu un déclic lors de sa première course en montagne. Il dit : « J’ai accroché avec cette ambiance montagne, en plus de l’immensité des paysages cette course procure une sensation de liberté ». Pour lui, malheureusement, seul un faible pourcentage de traileurs est vraiment sensibilisé à l’environnement. Outre le sujet des déchets, qui est relativement bien respecté (peu de papiers sont retrouvés sur les sentiers), les autres thématiques de l’environnement les intéressent peu. Beaucoup d’entre eux sont là surtout pour l’effort physique et ne se soucient pas des espèces végétales ou animales qu'ils peuvent croiser. Joey Bellanger prend comme exemple l’UTMB, durant lequel certains ne comprennent pas que pour quelques passages, il est conseillé voire obligé de ne pas utiliser de bâtons afin de limiter l’impact sur les milieux. Joey est également organisateur de stage de trail. Durant ses stages il a pu remarquer ce type de comportement et notamment chez les traileurs citadins, très nombreux. Il les décrit comme des personnes qui ne sont pas vraiment amoureuses de la montagne, qui n’ont pas une relation rapprochée avec cet environnement. Enfin, il a terminé sur le fait que ces dernières années, les organisateurs ont fait des efforts afin de limiter l’impact sur l’environnement. Ce qu’il apprécie le plus, dans les alternatives trouvées, ce sont notamment les produits de plus en plus locaux au niveau des ravitaillements (afin de limiter l’empreinte carbone). Ou encore, le fait que certains trails changent leurs circuits annuellement afin de limiter l’érosion des sols. Comme le dit Joey : « La montagne est immense et il y a un nombre incalculable de sentiers, c’est donc une bonne chose de changer régulièrement et de voir autre chose. ».

Actuellement, la pratique du trail est en cours de « verdissement » mais nombreux sont les traileurs, encore, peu sensibilisés aux enjeux environnementaux. A l’avenir, il pourrait être intéressant d’installer des stands « natures » lors des événements de trails ainsi que de réaliser des animations et des interventions de professionnels de la nature (gestionnaires, associations), afin d’informer, les pratiquants et leurs proches, sur la biodiversité emblématique et ordinaire, puis de créer des épreuves plus écoresponsables associant trail et sensibilisation (exemple du géocaching).


Bibliographie

  • [1] Pociello, C., 1995. LES CULTURES SPORTIVES. Pratiques, représentations et mythes sportifs - Christian Pociello.
  • [2] Chassagnon, G., 2019. Préserver la nature en courant, la double motivation du trail du Grand Duc URL https://www.voyageons-autrement.com/le-trail-la-nature-version-sport.
  • [3] Chanteloup, L., Perrin-Malterre, C., 2014. Sports de nature et faune sauvage : entre consommation de la montagne et rencontre au sommet.
  • [4] Perrin-Malterre, C., 2020. Une démarche originale de gestion concertée pour préserver la quiétude de la faune sauvage: Biodiv’sports de montagne. VertigO - la revue électronique en sciences de l’environnement.
  • [5] Arlettaz, R., Nusslé, S., Baltic, M., Vogel, P., Palme, R., Jenni-Eiermann, S., Patthey, P., Genoud, M., 2015. Disturbance of wildlife by outdoor winter recreation: allostatic stress response and altered activity-energy budgets. Ecol Appl 25, 1197–1212.
  • [6] Colman, J.E., Lilleeng, M.S., Tsegaye, D., Vigeland, M.D., Reimers, E., 2012. Responses of wild reindeer (Rangifer tarandus tarandus) when provoked by a snow-kiter or skier: A model approach. Applied Animal Behaviour Science 142, 82–89. https://doi.org/10.1016/j.appl...
  • [7] Stankowich, T., 2008. Ungulate flight responses to human disturbance: A review and meta-analysis. Biological Conservation 141, 2159–2173.
  • [8] Girardeau, E., 2015. Mobilités estivales touristiques et sportives dans un espace à forte densité animale : perception du dérangement de la faune sauvage dans le Massif des Bauges (Savoie et Haute-Savoie) 86.
  • [9] Julien, A., 2002. Structuration spatiale du chamois (Rupicapra rupicapra rupicapra L.) dans un site touristique, la Réserve Nationale de Chasse et de Faune Sauvage des Bauges. Rapport DESS Espace rural et Environnement - Université de Bourgogne
  • [10] Knight, J., 2009. Making Wildlife Viewable: Habituation and Attraction. Society and Animals 17, 167–184. https://doi.org/10.1163/156853...
  • [11] Bögel, R., Härer, G., 2002. Reactions of chamois to human disturbance in Berchtesgaden National Park. Pirineos 65–80. https://doi.org/10.3989/pirine...