Quelle place pour le nucléaire dans le mix électrique des prochaines décennies ?

Publié par Encyclopédie Énergie, le 26 mars 2019   350

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En 2018, la préparation de la programmation pluri-annuelle de l’énergie (PPE) a été l’occasion de reprendre les longs débats préparatoires à l’adoption de la loi de transition énergétique pour une croissance verte (LTECV) de 2015. Cette loi visait, à l'horizon de 2025,  la réduction de 75% à 50%  de la part du nucléaire dans le mix électrique, ce afin de faire de la place aux énergies renouvelables (EnR) qui devaient atteindre 40% à cette date[1].

Cette réduction de la part du nucléaire à 50% faisait l’objet d’un assez large consensus car la plupart des dirigeants du secteur énergétique ne sont pas hostiles à la perspective d'une moindre domination de l'électronucléaire dans le système électrique français.

En revanche, ils ne sont pas d'accord avec la date de 2025 qui contraindrait à la fermeture accélérée d’une quinzaine de réacteurs, dans une perspective de sortie du nucléaire "à l'allemande" au profit d'un mix électrique à 100% de sources renouvelables en 2050. Cette trajectoire serait en effet irréaliste par le rythme de renouvellement du parc de production d'électricité et  très coûteuse pour les consommateurs français. En outre, elle interdirait à l'EPR (initialement European Pressurized Water Reactor, puis Evolutionary Power Reactor), en construction à Flamanville, de démontrer sa fiabilité technique et sa viabilité commerciale[2].


Pourquoi l'objectif 50% de nucléaire en 2025 est-il irréaliste ?

Pour l'atteindre, il aurait fallu  organiser le développement rapide des capacités EnR intermittentes (EnRi), éolien et solaire. La baisse de leurs coûts et les importantes subventions dont elles bénéficient vont bien dans ce sens mais  leur déploiement est ralenti par des difficultés d’acceptation sociale et des problèmes d’autorisation[3].  

Il faudrait aussi compenser leur production intermittente soit par batteries qui, même avec des baisses de coût, ne sont pas une solution à la hauteur du défi, soit  par des centrales thermiques à gaz, donc émettrices de CO2, alors que l'objectif premier de la politique de transition énergétique reste la limitation de ce type d'émissions.

L'objectif 2025 contraindrait enfin  de gérer,  en un temps record, la fermeture de plusieurs centres de production nucléaire et la reconversion de leur personnel, ce que Nicolas Hulot, lui-même, avait reconnu impossible en septembre 2017, tout en souhaitant un engagement ferme de réduction du nucléaire à 50% pour 2030, assorti d'une liste précise des réacteurs condamnés.


Finalement, après le départ du ministre, la sagesse l’a emporté : le gouvernement a décidé de reporter à 2035 l’objectif de réduction du nucléaire à 50%, ce qui limite à quelques réacteurs les fermetures  vers 2030 et laisse ouverte l’option d’engager la construction d’EPR optimisés si le réacteur de Flamanville fait ses preuves après son démarrage.

Cette solution est la bonne car une fermeture accélérée de réacteurs existants sans chercher à prolonger leur exploitation à 50- 60 ans pour laisser la place aux EnRi aurait été très coûteuse pour le consommateur français[4].

Reste à s'assurer que les difficultés rencontrées par la construction des premiers réacteurs de 3ème génération seront bien surmontées. Utilisées pour convaincre que le nucléaire ne serait jamais plus une option économique, elles ont nourri l'argumentaire en faveur  d'une refonte complète de la politique électrique. 


Dans ce contexte, l'Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Energie (ADEME)et les think tanks verts mènent une campagne pour faire croire à la faisabilité technique et aux avantages économiques d’un scénario à  100% EnR électriques, excluant donc  toutes les autres technologies bas carbone dont le nucléaire. Dans un rapport de novembre 2015, l’ADEME essaie de démontrer qu’un mix à 90% d’EnR et sans nucléaire serait plus économique qu’un mix avec 40% d’EnR et 50% de nucléaire. De  même, dans un nouveau rapport de décembre 2018 intitulé  "Trajectoires d’évolution du mix électrique 2020-2060", elle veut démontrer que « la place très prépondérante des ENR dans le système électrique français (85% en 2050, 95% en 2060) est sans appel (…) et que le nucléaire de nouvelle génération (type EPR) n’apparait pas compétitif». Plusieurs technologues et économistes, ont dénoncé cette imposture[5].  

Leur critique ne semble cependant pas avoir arrêté la campagne de propagande basée, notamment,  sur le rôle  soi-disant miraculeux de batteries et des stockages qui, associées aux productions intermittentes, rendrait leurs MWh compétitifs avec ceux des centrales pilotables. Las ! quand on décortique l’économie des différents types de  stockage électrique dans un système à forte contribution d’EnRi, force est de constater que la part optimale de ces dernières n'est améliorée que de quelques %[6].

La focalisation du débat sur la réduction de la part du nucléaire a trop occulté les autres enjeux de la transition énergétique tels que les programmes de rénovation thermique des logements et du bâti pour réduire drastiquement les consommations fossiles[7]. Affecter à ces programmes le montant des subventions accordées aux investisseurs en EnR,  et payé, via la Contribution au Service Public de l'Electricité (CSP) par  les ménages, pauvres aussi bien que riches, plus que par les industriels, constituerait un usage beaucoup plus efficace des ressources allouées à la transition énergétique pour satisfaire l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) en France[8].



Notes et références 

[1] De Perthuis, Christian et Boris Solier. La transition énergétique : un enjeu majeur pour la planète. Encyclopedie-energie.org

[2] Barré Bertrand. Les réacteurs nucléaires. Encyclopedie-energie.org

[3] Beslin, Guy et Bernard Multon. Production d'électricité éolienne. Encyclopedie-energie.org et Joly, Jean-Pierre. Energie solaire (4 articles). Encyclopedie-energie.org

[4] Voir https://www.lemonde.fr/economi...

[5]  http://www2.centre-cired.fr/IMG/pdf/finon_critique_de_marche_rapport_ademe_enr_vs_nuke_vcired.pdf

[6] Finon, Dominique et Manuel Villavicencio. La percée du stockage électrique : quelles techniques ? Quelles fonctions économiques ? Quel futur ? Encyclopedie-energie.org

[7] Le Brun, Christian. La réhabilitation thermique dans le bâtiment en France. Encyclopedie-energie.org

[8] Finon Dominique (2019). Les incohérences de la transition électrique au regard de la politique de transition énergétique  Annales des Mines Responsabilité et Environnement. http://www.annales.org/re/2019/re93/2019-01-6.pdf (article n°6)


Un article de Dominique FINON : Directeur de recherche émérite du CNRS, chercheur associé à la Chaire European Electricity Markets (Paris Dauphine) et au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CNRS et Ponts ParisTech).


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