"Science Parks" : un modèle toujours d’actualité ?

Publié par Grenoble Ecole de Management GEM, le 14 mars 2022   1.2k

Auteur : Michele Coletti - Professeur Associé au département Management et Technologie de Grenoble Ecole de Management


Si l'on concentre des profils de haut niveau pour travailler à proximité les uns des autres, on peut alors penser que tôt ou tard, ils finiront par échanger des idées et connaissances, ce qui tendra à favoriser l’innovation, voire la croissance économique.
Les Science Parks ont pour objectif de rassembler la matière grise des scientifiques, des ingénieurs et des entreprises, dans des lieux riches en ressources diverses, afin d’encourager ce type d’interactions.


La question ici, est de savoir si une telle concentration de ressources est encore utile à l’heure actuelle (et si oui, pourquoi ?), dans un monde où Internet élimine la distance et les coûts de communication, et où la crise du Covid-19 a appris aux individus à collaborer sans interaction physique.

Le premier science park ou campus d’innovation a vraisemblablement été le Stanford Research Park créé en 1951, que beaucoup considèrent encore comme le berceau de la Silicon Valley. Quelques années plus tard, Sophia-Antipolis a été créé en France pour attirer des talents et établir une industrie de haute technologie dans le paysage idyllique de la Côte d'Azur.
Depuis, un grand nombre d'infrastructures similaires se sont dévelopées dans le monde entier pour favoriser la croissance économique et les emplois qualifiés. Certains projets ont été couronnés de succès, comme Hsinchu Science Park qui depuis les années 80, a contribué de manière spectaculaire à faire de Taïwan une puissance technologique. Dans de nombreux autres cas, les attentes n'ont pas été pleinement satisfaites, probablement en raison d’objectifs trop ambitieux.

Les propositions de définition de ces écosystèmes ont également proliféré au cours des années, de sorte qu'il existe aujourd'hui des «parcs technologiques», «campus d’innovation», «clusters» ou encore des «technopoles», mais aussi des «bioparcs» pour les infrastructures axées sur la biotechnologie.

Le cas du Campus d'Innovation grenoblois, GIANT

GIANT (Grenoble Innovation for Advanced New Technologies) a été officiellement créé en 2009 en fédérant des institutions de la Recherche -fondamentale, industrielle et en sciences humaines et sociales - déjà existantes historiquement à Grenoble.
GIANT s’étend sur un campus de 250 hectares, où se trouvent des entités de établissement publiques de l'enseignement supérieur (Grenoble INP et l'Université Grenoble Alpes), une école de commerce (Grenoble Ecole de Management), deux organismes publics de recherche français (CEA et CNRS) et trois laboratoires européens : l'ESRF (synchrotron), l'ILL (source de neutrons), l'EMBL (biologie moléculaire). Par ailleurs, une quarantaine d'entreprises industrielles et tertiaires, ainsi qu’un large éco-quartier résidentiel, sont implantées sur ce site. La présence quotidienne de plus de 40 000 personnes se répartit de manière assez équilibrée entre étudiants, employés de la recherche et emplois industriels, qui ensemble produisent plus de 700 brevets par an.

Bien entendu, une infrastructure de recherche de cette envergure ne serait pas envisageable sans un investissement public initial considérable : 1,2 milliard d'euros pour la période 2010-2015 et un montant non divulgué pour les années suivantes.
La construction des nouvelles infrastructures n'est pas le seul coût. Les entreprises ont tout intérêt à trouver les talents dont elles ont besoin, ce qui implique que les universités forment et diplôment d'excellents étudiants. Financer des projets collaboratifs et favoriser la mise en réseau des acteurs locaux est un autre facteur clé de succès.

Une étude réalisée en 2016 par Scaringella and Chanaron montre que l’implantation d'un centre d'excellence en Microélectronique à Grenoble a permis d'attirer de grandes entreprises internationales du secteur, et que la création de startups high-tech étaient principalement issues de spin-offs universitaires. Ils considèrent également, que le nombre d'emplois directs et indirects créés suite à la création du campus et l'impact économique produit sur place, rentabilisent l'investissement dans GIANT. Les bénéfices qui découlent du campus d’innovation grenoblois, dépassent même ses frontières en rayonnant sur tout l'écosystème d'innovation local.

Télétravail, visioconférences, manipulations de laboratoire à distance, etc. : l'innovation peut-elle se passer des interactions physiques ?

Au regard de ce que nous venons de lire, GIANT est considéré comme un succès. Mais cela suggère-t-il que tous les décideurs politiques devraient soutenir la création de nouveaux sciences parks ou campus d’innovation, ou bien, pouvons-nous considérer que le concept a été quelque peu rendu obsolète, notamment par l’abolition de la notion de distance causée par la révolution Internet ?

Un certain nombre de facteurs sont toujours pertinents aujourd’hui et tendent à répondre par l'affirmative : la masse critique est importante, ainsi que le fruit des synergies qui peut être récolté lorsque des organisations travaillant dans des domaines connexes sont géographiquement proches. Dans les secteurs industriels stratégiques, de par leur dimension géopolitique et leur intérêt économique, un science park ou campus d’innovation est un levier pour maintenir la présence de champions locaux et de développer un certain degré d'autonomie scientifique et technologique locale. Ce type d'écosystème attire des profils de haut niveau, des investissements privés et favorise la visibilité de leur territoire, ce qui est également un objectif politique.
Néanmoins, il est possible d'affirmer que la proximité géographique n'est plus une condition nécessaire à l'interaction, puisque la plupart des contacts peuvent se faire en ligne. C’est plutôt vrai en pratique, cependant comme nous l'avons appris lors de la pandémie de Covid-19, les visio conférences ne peuvent pas complétement remplacer des réunions en présentiel, surtout lorsque plusieurs personnes y participent. En effet, non seulement ces événements sont plus faciles à organiser lorsque les participants vivent et travaillent à proximité, mais ils sont également plus propices aux rencontres fortuites lorsqu'ils se déroulent en face-à-face.

Par ailleurs, l'Excellence est le mot-clé : si les institutions partenaires ne sont pas au plus haut niveau dans leurs domaines, les chances de succès sont moindres.

De grandes infrastructures de recherche ainsi que des organisations qui coordonnent un tel projet sont nécessaires pour créer la dynamique qui rend la collaboration fructueuse, comme c'est le cas à Grenoble avec des institutions de R&D telles que Minalogic. Les universités qui ne délivrent pas de diplômes reconnus ont peu de chances d'attirer les entreprises et les étudiants talentueux, et vice versa. Un faible nombre d'emplois locaux qualifiés disponibles risque de dissuader les étudiants de s’installer et de créer ainsi de la valeur économique pour le territoire.
Lors du récent High Level Forum (2021), il a été avancé que « seuls 10% des diplômés des établissements d'enseignement supérieur de Grenoble restent dans la région suite à leur diplomation » (Federico Pigni, Doyen du Corps Professoral et professeur en Systèmes d'Information dans le Département de Formation et de Recherche Management Technologique & Stratégique à Grenoble Ecole de Management), ce qui peut être considéré comme une perte des talents. Cependant, le lien des étudiants à leur écosystème de formation peut être consolidé par un fort sentiment d’appartenance et l’accès à un réseau dynamique. Si celui-ci est particulièrement actif, les anciens étudiants (alumni) auront tendance à promouvoir et potentiellement considérer un retour sur leur territoire de formation, tout au long de leur carrière.

Ceci est particulièrement vrai dans les secteurs high-tech tels que la microélectronique et la biotechnologie, où les infrastructures de recherche sont très coûteuses et où la collaboration en matière de R&D est nécessaire et bénéfique.

L'investissement en recherche : pari risqué ou choix stratégique pour un territoire ?

Les grands investissements dans les installations de recherche sont toujours un pari. Un pari assez sûr dans des cas comme Grenoble où toutes les briques technologiques étaient déjà établies.  Dans les endroits où le socle scientifique et industriel n'est pas toujours très développé, en revanche, le risque est de construire des infrastructures qui ne trouveraient pas leur intérêt auprès des communautés locales. Dans ce cas, une approche progressive pourrait être préférable, sachant qu'il faut parfois des décennies pour qu'une industrie s'enracine sur un territoire.

Toutefois, les science parks ne doivent pas évoluer en électrons libres, mais plutôt comme des plates-formes collaboratives permettant à leurs partenaires d'interagir entre elles et avec d'autres organisations dans le monde.
Un Science Park qui rempli ses objectifs et qui rayonne ainsi localement comme internationalement, représente une opportunité plus importante encore que la somme de ses parties-prenantes.  Il constitue une ressource pour sa région et son pays, plutôt qu'une fuite des investissements. Par conséquent, malgré toutes les technologies de communication disponibles, il y aura toujours une bonne raison de se rencontrer en personne, de mutualiser des équipements de pointe, de partager la même culture et le même sentiment de fierté et d'appartenance qu'inspirent les initiatives réussies de ce type.

Crédits image de couverture : GIANT/D.MOREL