Sobriété et efficacité énergétique : contexte, périmètres et enjeux

Publié par Encyclopédie Énergie, le 13 septembre 2022   8.7k

Dans un contexte de risque de pénurie énergétique et de tarifs de l’énergie très élevés au cœur d’une inflation galopante, la sobriété énergétique est au cœur des discours politiques actuels, lesquels nous « incitent » à réduire nos consignes de chauffage ou climatisation, à moins se déplacer avec nos véhicules thermiques, à moins envoyer de courriels, à éteindre tout ou partie des villes la nuit, etc. Quels sont les véritables caractéristiques de la sobriété et l’efficacité énergétique auxquelles on fait tellement référence ?

1.La sobriété, une notion indispensable pour le monde de demain avec une surconsommation énergétique chronique et systémique

Les Hommes utilisent beaucoup d’énergie pour la satisfaction des besoins quotidiens : manger, se déplacer, se chauffer, avoir des loisirs, etc. et avec de grandes inégalités selon les différentes régions du monde. Ceci est le résultat de choix socio-culturels qui n’ont pas pris en compte les gaspillages importants d’énergie et de matériaux à une époque pas si lointaine où l’abondance énergétique régnait.

En effet, si tous les humains vivaient comme les Français, il faudrait l’équivalent de trois planètes Terre pour satisfaire tous les besoins en énergie, ressources ou matériaux. On le voit régulièrement, chaque année, le jour du dépassement, soit le jour de l’année pour lequel l’humanité a consommé toutes les ressources que la Terre peut renouveler sur cette même année (figure 1), apparait de plus en plus prématurément[1]. Ce jour est apparu un jour plus tôt en 2022 qu’en 2021 malgré la prise en compte croissante des enjeux climatiques. Ainsi, nous vivons constamment en dette dans un monde qui n’est plus soutenable. Cette surconsommation engendre des pollutions et des émissions de gaz à effet de serre (GES) qui bouleversent le climat et mettent en péril les conditions mêmes de la vie de l’humanité.

Figure 1 : Jour du dépassement de 1970 à 2022 – source : https://www.france24.com/fr/plan%C3%A8te/20220728-le-jour-du-d%C3%A9passement-une-date-qui-survient-toujours-plus-t%C3%B4t-chaque-ann%C3%A9e

Ainsi, la sobriété est « une démarche qui vise à réduire les consommations d’énergie, de matières et d’émissions de gaz à effet de serre, par des changements de comportement, de mode de vie et d’organisation collective, qui soient volontaires et organisés » [1]. Et c’est donc une notion clef à mobiliser pour réussir la transition énergétique vers un monde soutenable.

2. Sobriété et efficacité énergétique : 2 notions différentes qui se complètent

Parfois confondues, ou utilisées l’une à la place de l’autre dans le contexte de transition énergétique, sobriété et efficacité énergétique sont deux concepts réellement différents. Au cœur du triptyque « sobriété, efficacité et renouvelables » de Négawatt pour décarboner de la société, l’efficacité énergétique correspond à « un rapport entre ce qui peut être récupéré utilement d’une machine sur ce qui a été dépensé pour la faire fonctionner ».

Ainsi, quand la sobriété est un fait comportemental de changement des habitudes de consommation, l’efficacité énergétique agit plutôt sur la technologie pour réduire les consommations d’énergie, à service rendu égal. Ces deux notions se complètent alors pour réduire au total les consommations d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre provoquant le dérèglement climatique comme le montre la figure 2.

Figure 2 : Évolution de la consommation d’énergie finale dans le scénario négaWatt, entre 2000 et 2050 - Source [1]

Cette figure montre les moyens mobilisés pour passer d’un scénario énergétique tendanciel, sans grand changement au niveau du système énergétique à un scénario de décarbonation ambitieux (ici le scénario Négawatt 2022) [2]. Les deux effets de la sobriété et de l’efficacité s’empilent. D’abord, on cherche par des changements de comportement, de mode de vie, etc. à réduire nos différents besoins en énergie, puis via des gains d’efficacité énergétique, on diminue la consommation unitaire d’un service rendu[2].

Par exemple, la sobriété consiste à baisser la consigne de chauffage ou de climatisation (1°C en moins correspond à 7% de consommation en moins), de réduire nos déplacements en voiture individuelle au profit des transports en commun ou les modes doux, de réduire les vitesses de déplacements (passer de 130 à 110km/h réduit en moyenne les consommations de 25% sur un même trajet), de réduire le nombre d’équipements énergivores que l’on peut utiliser de notre vie quotidienne, d’éteindre les appareils en veille, de réduire notre alimentation demandant beaucoup de ressources tels que la viande bovine, de favoriser les filières de recyclages plutôt que le neuf, …

Quant à elle, l’efficacité se concentrerait plutôt sur les technologies utilisées comme des moteurs moins consommateurs dans les véhicules, des équipements à faible consommation (éclairage, électroménager, etc. visible sur les étiquettes énergies (figure 3)), une isolation performante pour réduire la consommation énergétique des bâtiments en limitant les fuites, réduire la taille des écrans et des véhicules, d’avoir des rendements d’échelle dans l’agriculture, …

Figure 3 : Étiquette énergie – source : https://www.projetecolo.com/efficacite-energetique-definition-et-exemples-144.html

Le bon système énergétique couplé avec le bon usage

L’ensemble de ces points présentés précédemment font appel ni plus ni moins au bon sens, avec des consommations raisonnables, dans le sens « avec raison ».

Quel intérêt d’avoir un véhicule pesant deux tonnes pour faire un trajet quand on peut le faire avec un véhicule de moins d’une tonne ? Pourquoi utiliser un véhicule individuel pour faire un trajet, passer du temps dans les embouteillages, prendre beaucoup de place (figure 4) quand on peut le faire via d’autres modes de transport tout aussi efficaces avec d’autres co-bénéfices santé, de gain de temps, etc. ? Pourquoi cultiver des plantes, pour nourrir des élevages (avec plus de consommation d’eau, de besoin d’espace, de rejets de GES, etc.) que l’on va manger, quand on peut manger directement ces plantes ? … D’autres exemples existent sur les systèmes adéquats à utiliser, avec raison, pour satisfaire un besoin, et non pas un désir, en ayant un minimum d’empreinte environnementale et d’énergie grise produite.

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Figure 4 : Empreinte au sol de 200 personnes se déplaçant en voiture individuelle, en bus, en tramway ou à vélo – source :
https://www.pinterest.fr/pin/703687510505239921/

Mais ces systèmes, bien choisis, ne peuvent être réellement efficaces qu’avec un usage raisonné et éviter ce que l’on appelle l’effet rebond : le danger d’avoir un véhicule qui consomme moins est parcourir plus de kilomètres ou d’augmenter la vitesse, une meilleure isolation permettant de faire baisser les factures d’énergie peuvent induire une hausse des températures de consigne de chauffage et donc de rehausser la consommation de chauffage. Également, pourquoi mettre du béton partout en ville, pour surchauffer en période de canicule et créer des besoins en climatisation très importants, quand la végétalisation permet une baisse des températures naturelle ? Ou encore, pourquoi utiliser massivement du bois vu comme un matériau de stockage de carbone dans du chauffage quand on peut durablement stocker le carbone dans la construction et éviter les usages énergivores et émetteurs de GES liés au béton ?

4. La sobriété : changements de comportements individuels mais importance prépondérante du collectif ?

Cette évolution de nos modes de vie entre usages raisonnés et équipements bien choisis ne dépend pas uniquement d’actes individuels, mais aussi largement de choix collectifs. Il ne suffit pas, par exemple, de vouloir se déplacer à vélo ou en transport en communs : encore faut-il que l’aménagement de la voirie le permette. Idem pour les véhicules moins lourds et plus sobres, qui doivent être pensés, produits et proposés par les constructeurs. De même pour les bâtiments performants, avec des professionnels compétents et formés pour effectuer les travaux de rénovation, avec les matériaux adéquats extraits de façon durable et raisonnée et des filières d’approvisionnement robustes. Même chose pour les filières agricoles laissant tomber les élevages bovins, qui doivent être accompagnées pour faire la transition vers des cultures moins gourmandes en énergie, et avec des débouchés garantis.

Tous ces exemples montrent le rôle clef des États, structurant les sociétés, pour accélérer la transition énergétique. Des taxes d’usages non soutenables, des aides vers des équipements sobres, des réglementations pour en finir avec certaines filières très polluantes sont les outils à utiliser avec précision pour orienter les sociétés vers de nouveaux modèles de consommation. Nouveaux modes qui n’impliquent pas un monde en déclin, où d’autres secteurs alternatifs seront favorisés (transports alternatifs au pétrole, alimentation locale et non-carnée, tourisme de proximité, artisans de la rénovation, etc.) et où les entreprises pourront développer des services permettant de répondre différemment à nos besoins.

Pour finir, l’exemple est aussi très important pour adhérer au discours, comme le montre les réactions virulentes liées aux usages des jets privés par les personnes riches, aux vacances très consommatrices d’énergies de certaines personnalités publiques, aux discours politiques parfois très éloignés des comportements de ces personnes, etc. pour éviter que les ‘’monsieur tout le monde’’ ne se disent « ce que je peux faire ne changera rien ». Ainsi, les individus auront beau changer de comportement de façon massive, une réorganisation plus profonde de la société à tous les niveaux est nécessaire pour aller vraiment vers des changements ambitieux pour atteindre les objectifs climatiques soutenables.

Gabin MANTULET, A3E.


Liens vers des articles de A3E :

[1] Négawatt, la sobriété énergétique, sobriete-scenario-negawatt_brochure-12pages_web.pdf

[2] Négawatt, scénario 2022, https://negawatt.org/Scenario-negaWatt-2022


[1] Pour aller plus loin, on peut faire appel à la notion de jour de dépassement différencié par pays pour voir clairement les inégalités dans le monde : le Qatar ou le Luxembourg atteignent leur jour de dépassement en février, la France ou l’Allemagne en mai, et la Colombie ou le Guatemala en novembre.

[2] Dans le scénario Négawatt complet, on mobilise ensuite les énergies renouvelables pour décarboner les consommations restantes, d’où leur triptyque clef pour réussir la transition énergétique.