Guillermin, Dubois, Découflé, Bourgeois… mais comment font les danseurs avec le réel ?

Publié par Joel Chevrier, le 18 août 2016   4.4k

Xl jeremy paon

Regards d’un prof de physique sur le mouvement dans la danse contemporaine.

La danse contemporaine, c’est certes très physique, mais de là à porter sur elle un regard de physicien ? Et pourtant, danse contemporaine et physique ont affaire, toutes deux, avec le mouvement dans le même monde bien réel… Les scientifiques, comme moi, abordent le mouvement dans leur enseignement ou leur recherche, et ce d’abord à travers des expériences. Un esprit qui pense en-dehors du corps pour construire une approche objective du réel. Les danseurs engagent leur corps, toute leur personne en fait, dans l’exploration du mouvement, du geste pour en faire des créations et des spectacles éphémères. Danseurs et scientifiques vivent dans le même monde réel. Mais parlent-ils du même mouvement ? Y a-t-il des parallèles dans leur vision respective ? Peuvent-ils faire liste commune quand il s’agit de décrire les conditions du mouvement sur Terre ?

Danser en tombant ou tomber en dansant…

J’ai assisté à deux spectacles, ces dernières semaines. D’abord, Triptyque aux Nuits de Fourvière de la Compagnie Les 7 doigts de la main.

Un spectacle fascinant autour du mouvement et de l’équilibre à la surface de la Terre avec une gravité qui tire vers le bas et fait tomber.

Image extraite de la pièce NOCTURNE du spectacle Triptyque de la Compagnie Les 7 doigts de la main

Puis, en fait par hasard, à Mens, lors d’un week-end au vert, le solo de Sylvie Guillermin dansé par Jérémy Paon sur un mât à plusieurs mètres de hauteur.

Jeremy Paon dansant "Nous ne sommes pas des oiseaux", de Sylvie Guillermin

Dans les deux cas, le plaisir de voir ces artistes, si proches à la fois de la danse contemporaine et du cirque, dessiner dans l’espace par les mouvements de leur corps. Dans les deux cas, le jeu avec le poids, la gravité dans l’espace de la scène, en 3D… Enfin plutôt 1D justement dans le cas du solo de Jérémy Paon.

En discutant avec Sylvie Guillermin, j’ai compris que j’avais raté plusieurs trains partis en fait il y a longtemps, et en particulier le croisement entre la danse contemporaine et le cirque ainsi que l’exploration de l’espace et de sa réalité physique.

Dans le même temps, grâce à Anne Dubos, anthropologue du geste et visual artist, je découvrais finalement le travail de Kitsou Dubois et sa collaboration avec le CNES. Là, l’exploration de l’espace et de la gravité par la danse contemporaine est encore plus extrême.

Mouvement en apesanteur dans un avion. Image extraite du site de Kitsou Dubois

Pour supprimer le poids qui pèse sur nous, nuit et jour, il n’y a pas tant de possibilités. Se mettre en chute libre dans un avion en vol parabolique en est une. Pendant que l’avion tombe avec ses passagers, le corps ne subit plus les effets de la pesanteur. Le petit-déjeuner, par exemple, ne tombe plus au fond de l’estomac… Tout tombe en même temps. Les supports sont inutiles. Résultat : quelques secondes d’une liberté totale pour danser.

Danser en chute libre. Fascinant. Pas simple, ni vraiment facile à mettre en œuvre mais fascinant. Donner au corps cette liberté ultime en éliminant toutes ces contraintes dues au simple fait d’être debout chez soi sur le sol, en fait d’exister dans ce monde sur la Terre avec une taille d’environ 1 à 2 mètres et une masse de quelques dizaines de kilogrammes.

La danse explore le mouvement dans la vie réelle

Sur scène, le corps du danseur bouge et explore le monde, sa réalité, son humanité. Quand ce corps se présente, s’élance ou se pose, nous fait signe, il s’inscrit dans le réel. Délibérément. Ce n’est pas du cinéma. La surprise, la découverte sont pour le spectateur. L’émotion et le plaisir avec.

Les contraintes auxquelles le corps du danseur est souvent durement soumis sont bien sûr toujours là pour tous. La scène n’est pas un monde physique à part. Dans la vie quotidienne, nous recherchons le confort. Nous ne tentons donc pas tous les jours de faire la liste de ces contraintes, ni de les éprouver aux limites du corps, même si ces limites deviennent rapidement bien réelles quand nous les cherchons, par exemple à travers le sport, quand nous devons bouger des objets lourds à la limite ou au-delà de nos forces, et bien sûr quand notre corps ne peut plus bouger suffisamment pour que nous restions indépendants.

Ces contraintes physiques, qui conditionnent la danse contemporaine, qui sont inscrites dans le réel, quelles sont-elles ?

Etre au monde : une expérience toujours étonnante quand on y pense

En fait, il n’est pas si simple tout d’un coup d’avoir ce regard naïf sur notre façon d’être au monde pour la décrire et la mettre en mots. Il s’agit de regarder, d’explorer le monde comme si rien n’allait de soi. Archimède dans sa baignoire et son fameux « Eurêka » soulignent combien atteindre cet état d’esprit est difficile mais caractéristique de la démarche scientifique.

Every baby knows the scientific method

Nous sommes tous apparus dans ce monde avec notre naissance et nous avons progressivement appris à le connaître. Il semble que l’on s’habitue vite à l’impensable.

En tous cas, c’est ce que je me dis chaque année avec les étudiants de première année à l’université. Qu’il est difficile d’appréhender et de maîtriser la représentation cohérente et structurée que la science donne du réel ! Probablement parce qu’elle impose de changer en profondeur son approche de ce réel et de la faire émerger à la conscience. Peut-être aussi parce qu’elle impose au corps de se retirer, pour ne plus être qu’une tête assise qui ne se confronte plus à cette résistance du réel et doit assimiler ce qui, à ce niveau, est surtout une idéalisation du réel tout de même bien loin de la réalité quotidienne.

S’émerveiller, s’étonner devant le réel n’est pas le privilège des scientifiques, mais c’est souvent au début de leur histoire de chercheur. La méthode scientifique est alors un outil redoutable qui en plus permet le partage objectif et une transmission efficace à tous. Au passage, j’admire mais je ne comprends toujours pas: comment Marguerite Yourcenar qui n’était pas du tout une scientifique, a-t-elle pu exprimer avec autant d’acuité cette idée dans son roman « L’œuvre au noir » [1] ? Pas mieux à proposer en tous cas.

Je ne me sens pas non plus capable de faire la même analyse pour les danseurs mais, quand je vois démarches et spectacles de danse contemporaine, l’idée s’impose en moi de croisements multiples et de rencontres à explorer. Cet article essaie donc d’illustrer comment chacun dans son monde prend conscience du mouvement dans le réel et essaie de l’expérimenter.

La physique du mouvement

Le cours d’introduction à la physique du mouvement s’intitule Mécanique Classique. On parle aussi de physique newtonienne car les découvertes d'Isaac Newton en sont le fond. Partout dans le monde, ce cours est enseigné entre la fin du lycée et la première année d’université. C’est dire si l’on considère le sujet important.

Evidemment, car le mouvement, c’est la vie quotidienne. En fait la vie tout court. Il est là au cœur des transports et d’une bonne partie des équipements autour de nous (avec au centre la production et la consommation d’énergies), et bien sûr dans le sport et la santé.

Et donc aussi dans l’art et en particulier dans la danse contemporaine. Évidence.


Ainsi, à titre d’illustration, le type de question posée aux étudiants en physique pour s’entraîner est : « lequel des deux skieurs, partis avec la même vitesse, arrive le premier ? » A Grenoble, les étudiants règlent ce genre de questions par l’expérience [2] .

Dans ce cours, on commence par observer le mouvement. C’est la cinématique :

  • il faut d’abord se repérer dans l’espace et le temps
  • pour ensuite décrire le mouvement en utilisant trajectoire, vitesse et accélération, qui est la variation de la vitesse au cours du temps

Il faut bien sûr penser aux rotations : quand nous changeons de direction en marchant, nous tournons. Personnellement, je n’ai jamais vu une personne passer l’angle d’une rue et continuer en pas chassés, et donc parallèle à elle-même. Nous tournons bien sûr tous de 90° sur nous-mêmes. Pour présenter toujours la même face, la Lune fait un tour sur elle même quand elle fait un tour complet autour de la Terre.

Aujourd’hui, plusieurs milliards de micro-capteurs ( accéléromètres, gyroscopes et magnétomètres), de systèmes GPS déterminent en permanence la position, le mouvement et l’orientation dans l’espace de nos mobiles (smartphones, tablettes) [lire aussi : L’iPhone : "pocket lab" pour les étudiants en physique]. Avec l’arrivée des objets connectés, des voitures autonomes, ces capteurs vont encore plus se multiplier dans notre environnement. C’est une invasion de technologie à l’échelle de l’humanité en fait comme on ne l’a jamais vu. Dans tous ces appareils, la physique newtonienne est à l’œuvre. Je trouve toujours incroyable que les interfaces-utilisateurs de tous ces appareils nous fassent utiliser les résultats de ces calculs menés en temps réel sans que nous ne nous en doutions une seconde ! Un véritable chef-d’œuvre des designers [3].

Puis, dans ce même cours, on considère comment les masses interagissent avec le monde extérieur quand elles bougent, et c’est là que les forces interviennent. Les forces agissent sur une masse, changeant ainsi sa vitesse et donc son mouvement [4].

Ici, nous nous intéressons à cinq forces. Ce sont celles qui décrivent les interactions dans notre quotidien et qui sont associées au contrôle des mouvements à notre échelle. Pour le professeur de physique que je suis, ces forces sont celles qui permettent de formaliser les mouvements, comment nous bougeons dans notre quotidien.

1 - Toutes les masses à la surface de la Terre sont soumises au poids (s’il n’y a pas d’autre force, elles tombent en chute libre)

2 - Le contact, par exemple avec le sol, qui nous empêche de tomber en chute libre (ma principale pensée lors des vols en avion) [5]

3 - Bien sûr, les frottements qui sont toujours là et essentiels à nos déplacements [6]

4 - Et puis, il faut aussi inclure le lien. Un objet peut être simplement posé mais aussi attaché, suspendu,… lié à un mur, à un plafond, à un sol, à un autre objet. En physique, on décrit souvent ce lien comme un élastique avec une raideur. Il est facile d’illustrer cette idée dans une ville de grimpeurs. La corde dynamique qui permet l’assurance en escalade est un lien élastique [7]

Pour utiliser tout cela et décrire mathématiquement le mouvement, il faut ajouter les lois de Newton, les lois de conservation associées, ainsi que toute la machinerie mathématique qui va avec, essentiellement le calcul intégral et différentiel [8].

En tous cas, pour l’essentiel, la physique enseignée dans un cours de Mécanique Classique permet de dégager les concepts clés nécessaires pour aborder le mouvement dans notre quotidien et donc dans cet article.

5 - Ah oui, ne pas oublier : toujours en pensant à Archimède, ajouter cette force toujours vers le haut qu’est la poussée d’Archimède pour les corps plongés dans un fluide comme l’eau.

Présenté ainsi, on a peut-être l’impression d’une sorte d’évidence éternelle, l’impression que cette vision du mouvement s’est imposée d’elle-même, de tous temps, à tout le monde. Effectivement, nous baignons aujourd’hui dans cette description scientifique du mouvement (inertie, forces, trajectoire, vitesse et accélération) et ce depuis toujours nous semble-t-il [9].

En réalité, comme les étudiants en font l’expérience chaque année, la physique du mouvement, qui est le cadre scientifique dans lequel s’inscrivent « ces regards d’un scientifique sur la danse contemporaine » n’est pas facile d’accès. En fait pas facile du tout ! Disons-le carrément, au vu de sa réputation auprès des étudiants depuis toujours, ce n’est vraiment pas de la tarte ! En particulier parce qu’il faut simultanément changer sa vision du monde et apprendre, toujours suivant la méthode traditionnelle, les maths associées qui en physique sont inséparables des concepts !

Pour chaque force, un spectacle de danse contemporaine

Et c’est bien pour cela que je suis surpris, et le mot est faible. Je crains bien de ne pas saisir comment, à l’image de Kitsou Dubois, la danse contemporaine appréhende si justement et si clairement le mouvement tel que les scientifiques le décrivent. Le bain installé par la science est-il à ce point prégnant pour tous, ou bien faire l’expérience du mouvement avec son corps « dans la vie réelle » met-il directement en face de la réalité, ou bien… Chacun a ses limites, je ne sais pas répondre et si quelqu’un peut m’éclairer...

En tous cas, si aux exemples ci-dessus, on associe d’autres spectacles, on s’aperçoit que danseurs et chorégraphes explorent explicitement comment les cinq forces retenues ci-dessus, interviennent dans notre façon de bouger dans le monde tel qu’il est.

A partir de spectacles de danse contemporaine qui jouent explicitement avec les 5 points mentionnés ci-dessus, je vais chercher à souligner comment chorégraphes et danseurs jouent en fait dans le même cadre que les scientifiques lorsqu’ils explorent le mouvement.

Quand on a tout supprimé, comment revenir sur terre ?

Reprenez la liste. En chute libre, on ne ressent plus le poids. Plus besoin de contact avec une surface puisque justement on tombe (c’est connu : le problème, c’est l’arrivée !). Il reste bien un léger frottement car on flotte dans l’air à l’intérieur de l’avion ou du satellite, mais on ne le ressent probablement pas vraiment dans ces conditions. Pas de lien avec l’extérieur, pas d’attache pendant le temps de la chute. Quant à la poussée d’Archimède, pas plus que sur terre, dans l’air ambiant. Négligeable.

Donc il est possible de tout supprimer lorsque l’on tombe en chute libre et c’est bien ce qu’explore Kitsou Dubois avec le CNES : un corps en mouvement libéré de toutes les contraintes physiques liées à son interaction avec le monde. Juste génial !

Voir le webdoc du Monde « L’Art de Voler ou comment le corps se comporte en apesanteur ». Les vidéos montrent aussi que, une fois que tout a été supprimé en chute libre, il devient possible de choisir parmi les éléments qui relient au monde. Ici le lien est une chaise fixée à l’avion.

Extrait du webdoc : Kitsou Dubois en apesanteur. Le contact au sol, le poids, et les frottements sont absents. Retrouver le lien au réel en se tenant à une chaise solidaire de l’avion pendant la chute libre.

Mais il faut bien revenir sur Terre… Est-il possible de tout supprimer sur Terre comme pendant la chute libre ? Ben… en fait non, et en tous cas pas aussi bien ! Mais essayer de se remettre dans une situation aussi proche que possible de l’apesanteur ouvre sur d’autres relations au monde et permet certainement aux danseurs d’explorer ces nouvelles modalités qui sont des variations sur le jeu des 5 éléments ici retenus.

Les danseurs ont exploré les mouvements dans l’eau. Bien sûr. Ici, même si le poids est toujours bien présent et tire vers le bas, le nageur ne bouge pas verticalement. Comme notre densité est très proche de l’unité (nous sommes faits de beaucoup d’eau), le poids est pratiquement compensé à tout instant par la poussée d’Archimède. Se mettre sous l’eau permet de se remettre en apesanteur au sens où nous ne nous sentons alors plus soumis à notre propre poids [10]. Le contact avec des surfaces peut alors être évité sans difficulté.

Entrainement des astronautes en piscine pour des sorties dans au Johnson Space Center de Houston (source : NASA)

Mais c’est inévitablement différent de la chute libre car les propriétés de l’eau sont radicalement différentes de celles de l’air à notre échelle et pour nos mouvements… Nous pouvons nager dans l’eau, et pas dans l’air [11] . Les frottements dans l’air sont très faibles mais pas dans l’eau qui a une viscosité bien supérieure à celle de l’air. Dans l’eau, les 5 éléments clés qui conditionnent notre relation au monde sont toujours présents mais avec des rôles quantitativement très différents. Le poids et la poussée d’Archimède s’annulent pratiquement. Pas de contact nécessaire avec une surface horizontale solide. La surface évidente est plutôt la surface de l’eau qui l’interface entre l’eau et l’air, deux espaces également accessibles aux danseurs. Ainsi on voit que les danseurs au lieu de vivre cette immersion dans l’eau comme une pauvre manière de se remettre en apesanteur dans l’air, vont en tirer bénéfice pour explorer une relation au monde nouvelle et qualitativement différente pour notre corps. Ils retrouvent ainsi une longue tradition de l’homme dans l’eau [12] .

Extrait de « L’Art de Voler, ou comment le corps se comporte en apesanteur ». Compagnie Kitsou Dubois.

Supprimer le contact et les frottements

La scène de notre vie : le sol sur lequel nous nous tenons debout, assis ou couché et l’air au-dessus. Nos mouvements s’inscrivent dans ce cadre, pieds sur le sol, mains en l’air. Banal. Justement. Difficile de faire face au spectacle étonnant de notre interaction physique avec le monde tant que nous restons sur cette scène. Difficile de changer notre regard.

Sauf à être en chute libre ou dans l’eau, il n’est pas possible de modifier les effets du poids [13]. Dans l’air, la poussée d’Archimède est négligeable. Sur terre, pour rafraîchir notre regard sur notre façon d’être au monde, on peut tout de même s’attaquer au contact en particulier avec le sol, et au frottement.

D’abord les frottements

Supprimer le frottement, qui nous empêche surtout et heureusement de glisser, a été exploré dans un spectacle de danse assez inouï, un solo intitulé « Quandol'uomo principale è una donna », du chorégraphe Jan Fabre et dansé par Lisbeth Gruwez, nue sur une scène inondée d’huile d’olive. Le contact avec le sol et le poids sont bien là. Comme on l’imagine, l’huile d’olive vient si fortement diminuer les frottements, que glisser et rouler couché sur le sol deviennent la meilleure façon de se déplacer. On la voit aussi s’amuser à pédaler sur place tant les pieds glissent sur le sol. Par ailleurs, comme on le voit sur l’image ci-dessous, l’huile lui permet de figer la posture de son corps pendant de longues glissades sur ce tapis d’huile.

« Quando l'uomo principale è una donna », du chorégraphe Jan Fabre et dansé pendant par Lisbeth Gruwez. Un bain d’huile d’olive.

Supprimer le contact avec le sol

Pour supprimer le sol en restant sur terre, il existe de nombreuses solutions. Toutes très différentes. Le spectacle Triptyque de la Compagnie Les 7 doigts de la main explore nombre de manières de danser seul ou à plusieurs sans le sol. A partir des deux photos en haut de l'article, on peut comparer comment le mouvement suivant une ligne, à une dimension (1D), offre déjà plusieurs solutions. Ici, Sylvie Guillermin explore le mouvement le long d’un mat vertical. Le poids tire vers le bas. Dans le cas de Triptyque, le poids de cette danseuse qui marche sur une corde est à l’habitude le long de son corps et perpendiculaire au déplacement. Donc en principe pas de problème puisque tout est normal. A part le simple fait que cette situation est mécaniquement très instable. L’équilibre est très précaire et il faut tout le talent de cette danseuse pour transformer cette situation en un moment de grâce inattendue pour les spectateurs. Certes, marcher sur un fil ou une slackline est beaucoup plus difficile que rester debout dans la vie quotidienne mais… malheureusement cela dépend pour qui, comme le suggère une partie du spectacle Triptyque.

Image extraite de la pièce "Anne & Samuel" du spectacle Triptyque de la Cie Les 7 doigts de la main

Pas de sol, mais un lien élastique pour lutter contre le poids : Philippe Découflé à Albertville

1992. Les jeux olympiques d’Albertville. Ceux déjà nés, et en âge de s’extasier devant leur téléviseur, découvrent un spectacle extraordinaire. En fait, à revoir les vidéos de cette cérémonie, je m’aperçois que la plupart des aspects soulignés ici (réduction des frottements par des roulettes, inertie, divers manières de se suspendre et de supprimer le sol, conquête de l’espace pour des mouvements en 3D, mise en chute libre même très brève grâce au trampoline, etc.) sont déjà présents.

Cérémonie d'Ouverture des XVIe Jeux Olympiques d'Hiver d'Albertville 1992 - Philippe Découflé

On se souvient de ces danseuses suspendues à des élastiques et oscillant dans l’espace, tous les mouvements du corps libérés autour du point d’attache au milieu du corps. Suspendre un danseur à un point fixe par un élastique change tout. Il conquiert ainsi la dimension verticale bien au-delà de la hauteur de son propre saut sur le sol bien bref. Son corps peut maintenant osciller verticalement, et donc monter et descendre, même s’il n’est que peu maître de sa trajectoire essentiellement déterminée par trois éléments : sa masse, la raideur de l’élastique et l’aide d’une main extérieure.

Les danseuses ainsi attachées sont libres de leurs mouvements en rotation autour de leur point d’attache : mouvements des quatre membres ainsi libérés de toute contrainte, rotations rapides ou lentes du corps pendant qu’il monte et descend suspendu à son élastique…

L’utilisation de l’élastique permet au chorégraphe de maîtriser le rythme du mouvement. Les mouvements ici sont amples et lents, notamment grâce aux propriétés de l’élastique. S’il était bien plus raide, la période de l’oscillation s’en retrouverait raccourcie de beaucoup.

Changer ainsi le lien du danseur au monde permet d’explorer un tout nouvel espace scénique. Une danse hors des habituelles contraintes associées au contact avec le sol d’une scène.

Et puis il y a Yoann Bourgeois… le jeu avec la résistance du réel

« Et si rester debout était l’une des plus belles choses qui soit ? Mais quelle beauté ! » a écrit l’artiste Mai HUA à propos du spectacle « Celui qui tombe » de la Compagnie Yoann Bourgeois.


J’ai écrit les pages qui précèdent avant de me plonger dans les vidéos sur les spectacles de la Compagnie Yoann Bourgeois que je ne connaissais pas. Comment ai-je pu ignorer le travail de cette Compagnie si fortement liée à Grenoble ? Mystère. Dommage pour moi. Une conversation avec Gretchen Schiller, professeur en Arts de la scène à l’Université Grenoble Alpes (UGA) et directrice de la Maison de la Création de l’UGA et avec Inge Linge-Gaillard, directrice adjointe de l’Ecole Supérieure d’Art et de Design de Grenoble, m’a permis de combler cette lacune alors que je me lançais dans cet article.

Bien sûr, évidemment, on retrouve le jeu avec les cinq éléments détaillés ci-dessus. On voit même deux danseurs disparaître dans un trou. En l’absence de sol, on tombe [15], ou bien le danseur rentre dans la matière…

Ainsi, non seulement, je retrouve dans les spectacles de la Compagnie Yoann Bourgeois, pratiquement tout ce que j’essaie de mettre dans ces lignes, mais en plus tout est pratiquement déjà explicité dans les propos de Yoan Bourgeois. Je me permets de citer certains de ses propos extraits de la vidéo ci-dessous :

Yoann Bourgeois (Y.B.) : Ce que j’aime bien avec le cirque, avec les matières de cirque… là il faudrait que je précise parce que par matières de cirque, j’entends simplement ce jeu des forces physiques, des forces élémentaires. Ce que j’aime bien avec ces matières-là, c’est qu’elles donnent un sentiment très puissant de réalité…

Question : En fait, c’est plus le jeu des forces que la manipulation de l’objet. Le cirque c’est plutôt comme ça que tu le vois ?

Y.B. : …ce que j’aime, c’est me sentir traverser par ces forces. J’adore cette sensation d’être un vecteur plutôt qu’un acteur. “

Rien à ajouter.

Et puis Yoann Bourgeois va encore au-delà en utilisant des dispositifs expérimentaux étonnants qui simplifient cette manipulation des forces, qui la rendent en plus élémentaire, et manifestement ouvrent des perspectives artistiques fascinantes.

Dans mon langage, en fait celui de la physique newtonienne, il explore :

1/ Les moments des forces et les équilibres en rotation dans la Balance de Lévité :

Le contrepoids vient s’opposer aux rotations imposées par la gravité. La danseuse tomberait « simplement » sans le contrepoids. Elle tomberait d'ailleurs vite et sans avoir le contrôle de sa vitesse de chute. Physique oblige. Ici, grâce au contrepoids, elle s’ouvre l’accès à l’espace en 3D même si ce n’est que pour des rotations autour de l’axe. Elle y gagne aussi la lenteur… Ces mouvements lents dans l’espace 3D sont magiques.

2/ Les forces d’inertie et les référentiels tournants dans le spectacle Celui qui tombe

Danseurs en équilibre sur le plateau en rotation dans le spectacle « Celui qui tombe »

3/ La conservation de l’énergie ainsi que sa transformation entre différentes énergies potentielles et l'énergie cinétique dans Cavale ou l’Art de la fugue.

Image extraite du spectacle Cavale de Yoann Bourgeois

Au cœur du dispositif : un trampoline. Départ en haut de l'escalier. Chute avec augmentation de la vitesse. Dans le trampoline, l'énergie cinétique est transformée en énergie élastique liée à la déformation du trampoline. Lorsque la vitesse est nulle et le trampoline creusé au maximum, celui ci revient vers sa position au repos. Il renvoie alors le danseur dans les airs en lui restituant son énergie cinétique, mais avec un mouvement maintenant vers le haut. Le danseur reprend pied sur l'escalier (probablement en appuyant un peu lors de l'appui sur le sol pour compenser les pertes d'énergie incontournables). Et il recommence... périodiquement s'il le souhaite.

Désolé pour les mots trop techniques mais tout cela s'approche tellement des situations modèles, un peu "fétiches" même, des enseignants de physique que je n'ai pu résister. Et puis lorsque je regarde ce travail impressionnant, et que je veux dire toute mon admiration, je ne sais pas vraiment le faire ici autrement qu'en étant un professeur de physique.

Il est même tentant de transformer en sujets d’examen, l’observation et l’analyse de la position des danseurs sur la grande table qui tourne, les mouvements dans Cavale avec le trampoline. Trop tentant car la simplicité et la pertinence des dispositifs ainsi que des mouvements des danseurs, permettent de venir au plus près des questions élémentaires qui touchent à notre façon d’être au monde… et donc d’enseigner le mouvement en physique.

La distance des danseurs au centre est de R, et T=2pi/w est le temps que met la table pour faire un tour. L’angle alpha ne dépend ni de la masse des danseurs ni de leur taille. Il est le même pour tout le monde. On le voit sur l’image ou dans la formule. Au choix.

Physicien, j’analyse la situation. Je mets en équation. Je détermine l’angle alpha en fonction des paramètres clés de la situation (R, g et w). Les danseurs montent sur la table. Ils ne connaissent pas l’angle alpha dont ils n'ont certainement que faire, mais leur corps le trouve immédiatement. C’est la vie. Des mondes se croisent…

Ajouté le 12 septembre 2016 grâce à: Edumedia

La règle du jeu: le monde est 3D et les forces sont des vecteurs

Si vertige s'abstenir...


"Bandaloop dancers Amelia Rudolph and Roel Seeber take vertical choreography to new heights on Oakland's City Hall during the Art + Soul Festival. "

Analyse de Edumedia en octobre 2014:



>> Notes

[1] Extrait du roman "L'œuvre au noir" de Marguerite Yourcenar : "Sempiterna Temptatio, fit Zénon. Je me dis souvent que rien au monde, sauf un ordre éternel ou une bizarre velléité de la matière à faire mieux qu'elle-même, n'explique pourquoi je m'efforce chaque jour de penser un peu plus clairement que la veille. Il restait assis, le menton baissé, dans la chambre envahie par l'humide crépuscule. Le rougeoiement de l'âtre teignait ses mains tachées d'acides, marquées ça et là de pâles cicatrices de brûlures, et l'on voyait qu'il considérait attentivement ces étranges prolongements de l'âme, ces grands outils de chair qui servent à prendre contact avec tout.

- Loué sois-je ! dit-il enfin avec une sorte d'exaltation dans laquelle Henri-Maximilien eût pu reconnaître le Zénon ivre de rêveries mécaniques partagées avec Colas Gheel. Je ne cesserai jamais de m'émerveiller que cette chair soutenue par ses vertèbres, ce tronc joint à l'isthme du cou et disposant autour de lui symétriquement ses membres, contiennent, et peut-être produisent, un esprit qui tire parti de mes yeux pour voir et de mes mouvements pour palper...

J'en sais les limites, et que le temps lui manquera pour aller plus loin, et la force, si par hasard lui était accordé le temps. Mais il est, et, en ce moment, il est celui qui Est. Je sais qu'il se trompe, erre, interprète, souvent à tort les leçons que lui dispense le monde, mais je sais aussi qu'il a en lui de quoi connaître et parfois rectifier ses propres erreurs. J'ai parcouru au moins une partie de cette boule où nous sommes ; j'ai étudié le point de fusion des métaux et la génération des plantes ; j'ai observé les astres et examiné l'intérieur des corps. Je suis capable d'extraire de ce tison que je soulève la notion de poids et de ces flammes la notion de chaleur. Je sais que je ne sais pas ce que je ne sais pas ; j'envie ce qui sauront davantage, mais je sais qu'ils auront tout comme moi à mesurer, peser, déduire et se méfier des déductions produites, faire dans le faux la part du vrai et tenir compte dans le vrai de l'éternelle admixtion du faux. Je ne me suis jamais entêté à une idée par crainte du désarroi où je tomberais sans elle. Je n'ai jamais assaisonné un fait vrai à la sauce du mensonge, pour m'en rendre à moi-même la digestion plus facile. Je n'ai jamais déformé les vues de l'adversaire pour en avoir plus aisément raison, pas même, au cours de notre débat sur l'antimoine, celles de Bombast qui ne m'en sut pas gré. Ou plutôt si je me suis surpris à le faire, et me suis chaque fois réprimandé comme on réprimande un valet malhonnête, ne me rendant confiance, que sur ma promesse de faire mieux. J'ai rêvé mes songes; je ne les tiens pas pour autre chose que des songes. Je me suis gardé de faire de la vérité une idole, préférant lui laisser son nom plus humble d'exactitude. Mes triomphes et mes dangers ne sont pas ce qu'on pense ; il y d'autres gloires que la gloire et d'autres bûchers que le bûcher. J'ai presque réussi à me défier des mots. Je mourrai un peu moins sot que je ne suis né.

[2] Cet enseignement a d’ailleurs toujours été l’objet de débats passionnés. Déjà Henri Poincaré dans la Science et l’Hypothèse en 1917 avec beaucoup d’à propos: « Les Anglais enseignent la mécanique comme une science expérimentale ; sur le continent, on l’expose toujours plus ou moins comme une science déductive et a priori. Ce sont les Anglais qui ont raison, cela va sans dire ; mais comment a-t-on pu persévérer si longtemps dans d’autres errements ? » Troisième partie : La Force, Chap. VI : La Mécanique classique.

[3] Voir les propos de l’historien spécialiste des humanités numériques Milad Doueihi : Pour l'esthète du numérique, la plus grande influence de Steve Jobs aura été ce retour du corps dans notre quotidien numérique, retour qui a transformé notre habitus en modifiant l'espace du travail, l'espace publique et l'espace intime. Un retour qui signifie aussi l'émergence de la nouvelle culture numérique. Si cette dernière est née d'une culture du bureau et de la chaise, elle s'est transformée depuis l'iPhone, en partie grâce à Steve Jobs, en une culture ambulante. Cette mutation en est encore à sa petite enfance, et c'est en grande partie l'héritage que nous a légué ce visionnaire." Démonstration par Pokemon Go.

[4] Difficile d’éviter d’en passer par l’idéalisation que constitue le principe d’inertie au centre de notre théorie du mouvement : sans interaction extérieure d’aucune sorte, et donc sans frottement, une masse se déplace en ligne droite à la même vitesse pour toujours. Sans vent, sur une belle route horizontale, un cycliste sur un vélo bien graissé avec des pneus bien gonflés va loin en roue libre avant de s’arrêter… Cela signifie aussi que pour changer sa propre vitesse, par exemple en courant, il faut interagir avec le monde extérieur. Courir, c’est prendre appui sur le sol.

[5] Techniquement, on décrit l’action du sol dans le contact comme la réaction du support qui est donc une force. Debout le matin, immobile devant son petit-déjeuner, chacun est immobile soumis à l’action de ces deux forces, le poids et la réaction du sol. Elles s’annulent l’une l’autre exactement. On parle ici d’une masse en équilibre sous l’action de deux forces. La notion d’équilibre est aussi importante dans ce cours puisqu’elle l’est dans le monde réel .

[6] Les frottements d’une part provoquent la diminution de la vitesse d’un vélo en roue libre mais aussi permettent à chacun de marcher (pas facile de marcher en chaussures de ville sur la glace lisse).

[7] Site de l'ENSA : « La plus importante innovation dans le matériel d’alpinisme fut, à la fin des années 40, l’avènement des cordes nylon ».

[8] Classiquement, on fait les calculs à la main, mais aujourd’hui de plus en plus facilement avec des machines. Cette évolution est d’ailleurs l’objet de nombreux débats autour de la pédagogique au plan international comme l’illustre cette Conférence TED de Conrad Wolfram, intitulée « Enseigner les vraies mathématiques aux enfants avec l'ordinateur ». Un siècle après Poincaré…

[9] Oui, c’est vrai : nous n’avons aucun problème avec la vitesse instantanée lue sur le tableau de bord d’une voiture en km/h. Et pourtant, elle a été introduite lors d’une communication à l’Académie Royale des Sciences par le jésuite Pierre Varignon s’appuyant sur les jeunes travaux de Leibniz, en 1698. Il y fallait rien de moins. C’était certes il y a plus de 300 ans mais ce qui est pour nous aujourd’hui une évidence, reste un des résultats d’une révolution dans la physique du mouvement, démarrée, disons pour aller vite, au temps de Galilée (1564-1642). Au total, la physique du mouvement à notre échelle, telle que nous la connaissons, l’enseignons et qui sous-tend toute cette présentation, est aussi appelée physique newtonienne tant elle se trouve fondée par les travaux de Isaac Newton, publiés dans les « Principes mathématiques de la philosophie naturelle » en 1687. Certaines notions comme le principe d’inertie, l’invariance galiléenne, la force sont loin d’être des évidences premières encore aujourd’hui. Elles demandent de porter sur le monde qui nous entoure un regard radicalement nouveau. Notre relation au monde depuis la naissance ne semble pas se construire spontanément sur ces idéalisations qui n’ont été établies que progressivement, disons pour aller vite, à partir de Galilée grâce aux travaux de scientifiques dont les noms restent comme autant de jalons de cette histoire (Newton, Leibniz, Bernoulli(s), Euler, d'Alembert, Lagrange,…).

[10] Le plus gros animal sur terre, la baleine bleue, vit dans l’eau. Aucun animal avec ces dimensions ne pourrait vivre hors de l’eau sans être écrasé sous son propre poids.

[11] Nous pouvons prendre appui sur l’eau pour induire des mouvements mais pas sur l’air. Techniquement nous savons transférer de la quantité de mouvement à l’eau et très peu à l’air en fait.

[12] Ici difficile de faire mieux que Jean Giono dans le Chant du Monde : « Tous les matins, Antonio se mettait nu. D’ordinaire sa journée commençait par une lente traversée du gros bras noir du fleuve. Il se laissait porter par les courants ; il tâtait les nœuds de tous les remous ; il touchait avec le sensible de ses cuisses les longs muscles du fleuve et, tout en nageant, il sentait, avec son ventre, si l’eau portait, serrée à bloc, ou si elle avait tendance à pétiller. »

[13] Existe-il un spectacle de danse avec des acteurs tellement chargés que chaque mouvement en devient difficile, comme s’ils dansaient sur une planète bien plus grosse que la Terre ?

[14] Le gag du début le montre bien lorsque l’une des danseuses suspendues ne peut pas être attrapée par son compagnon au sol. Elle parvient tout de même à induire une oscillation en jouant de mouvements répétés de son corps, un peu comme on le fait pour s‘élancer sur une balançoire. Les danseuses suspendues semblent d’ailleurs « remettre de l’énergie mécanique » dans leur mouvement de cette manière durant le spectacle.

[15] Dans ce sens-là, ça parait évident et vraiment banal. Moins si on se souvient que le poids est une manifestation de la gravité, l’une des quatre interactions fondamentales de la physique et l’une des deux qui agissent à notre échelle. L’autre est l’électromagnétisme. Dans l’autre sens, si je puis dire, le sol manifeste le fait que tout morceau de matière est impénétrable pour tout autre morceau de matière. C’est au centre de notre compréhension de la matière et vraiment une belle question de physique enseignée chaque année dans de très nombreuses universités. Le pionnier de l’enseignement de Mécanique Quantique à Grenoble, Yves Ayant, est décédé il y a quelques semaines.